Le Christ s’est arrêté à Rome

Publié le par Michel Durand

Spécialiste reconnu du XVIIème siècle, Jean Rohou est un humaniste athée. Bon connaisseur de la Bible et de l’histoire du christianisme, il publie un livre à la fois sympathique et critique, qui n’est pas un rejet, mais un appel.

Il est l’auteur de « Fils de ploucs », devenu un classique. Dans « Le Christ s’est arrêté à Rome » (editions-dialogues.fr) 27€, il nous livre une réflexion sur ce que représente de nos jours l’Église, sur sa signification, sa portée mais aussi sur ses paradoxes et débordements.

Préfacé par Mgr Albert Rouet, figure intellectuelle d’une Église ouverte, « Le Christ s’est arrêté à Rome » n’est pas un pamphlet mais un ouvrage qui a pour mission de mener son lecteur, croyant ou non, à la réflexion.

 

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Jean Rohou donne les raisons qui l’ont amené à écrire ce livre :

« La grande prospérité européenne, fondée sur l’exploitation du reste du monde, est terminée. Appauvrissement, chômage, conflits sociaux, délinquance, violences peut-être marqueront l’avenir. On ne pourra résoudre le problème en réduisant l’injustice sociale. Les riches ne sont nullement disposés à partager. De plus, nous vivons dans un système socio-économique mondialisé : la possibilité de le rendre moins injuste à l’échelle d’un pays est très réduite.

Que faire pour redonner sens à la vie et santé à la société ? De fâcheuses propositions s’affirment déjà : un nationalisme xénophobe, une hostilité aux libertés individuelles. Et des organisations comme l’Opus Dei ou les Légionnaires du Christ s’apprêtent à remettre le christianisme au service de l’autoritarisme. Il faudrait y opposer des solutions généreuses, qui pourraient se réclamer de l’Évangile : outre la foi en Dieu, qui donne sens à toute la vie, il commande l’amour d’autrui et prioritairement des démunis de toute sorte. Qu’avez-vous fait pour les affamés, les étrangers, les malades, les prisonniers ? Tel sera le critère du jugement dernier (Matthieu 25, 31-46).

Malheureusement, ce n’est pas là-dessus qu’insiste le Vatican, mais sur des censures qui n’ont aucun fondement dans l’Évangile : le célibat obligatoire des prêtres (qui ne s’est imposé qu’au XVIIe siècle), l’interdiction de la prêtrise aux femmes (auxquelles Jésus accordait une attention exceptionnelle pour l’époque), la condamnation de diverses pratiques sexuelles, dont le Christ ne dit rien. Il réprouve l’adultère, mais empêche la lapidation de la coupable, prévue par la loi de l’époque. « Soyez généreux », dit-il. « Ne vous posez pas en juge […] Ne condamnez pas » (Luc 6, 36-37). Le Vatican passe son temps à juger, interdire et condamner. Plus de 1000 théologiens ont été inquiétés ou condamnés par le futur Benoît XVI sous le pontificat de Jean-Paul II.

La trahison de l’Évangile ne date pas d’aujourd’hui. Dès qu’ils ont cessé de la persécuter, les pouvoirs ont mis la religion de l’Ami des pauvres au service des puissants et des riches. La compromission politique (avec les rois, les seigneurs, Pétain, Franco) est révolue. Mais la compromission socio-économique persiste. Depuis 1891, l’Église a une généreuse doctrine sociale ; mais ce ne sont que des mots. Les associations caritatives font un travail admirable ; mais elles ne peuvent que réduire un peu les scandaleuses injustices d’un système économique et politique dont les dirigeants étaient presque tous chrétiens jusqu’à une date récente, et dont beaucoup le sont encore. Les prêtres-ouvriers s’étaient engagés aux côtés des prolétaires : Rome les a interdits ; puis elle les a rétablis, mais trop tard. L’Église d’Amérique du Sud s’était engagée dans un vigoureux combat contre l’injustice : le Vatican s’est appliqué à le réduire.

Jamais il n’y eut un décrochage si important entre Rome et les consciences. L’interdiction de la contraception est révélatrice. Le concile Vatican II l’aurait sans doute acceptée. Le pape l’a empêché de se prononcer. Il a nommé deux commissions qui se sont prononcées favorablement : l’une par 52 voix contre 4, l’autre par 9 contre 3 et 3 abstentions. Il l’a néanmoins interdite dans une encyclique qui  « n’invoque aucun argument tiré de l’Écriture » (le cardinal Congar). Cette interdiction a provoqué dans la majorité des consciences catholiques « une sorte de stupeur et de scandale », ont déclaré 18 théologiens français qui s’y sont immédiatement opposés, comme des centaines d’autres. Pour la première fois, les fidèles ont massivement désobéi.

Jésus condamnait sévèrement ceux qui « chargent les hommes de fardeaux accablants » (Luc 11, 46). L’Église les multiplie parce qu’elle fonctionne comme un système de pouvoir. Et elles sont souvent tellement inadaptées qu’elles aboutissent à des transgressions — parfois criminelles comme la pédophilie. Sur le terrain les prêtres doivent souvent accepter ou même conseiller des solutions contraires aux principes romains.

À l’intérieur même de l’Église la plupart de ceux qui sont en situation de parler librement expriment leur désaccord. Ainsi, les supérieurs généraux des jésuites et des dominicains désapprouvent le célibat obligatoire, l’interdiction de l’ordination des femmes et le rigorisme sexuel.

Pour lui redonner du dynamisme, il faudrait bien distinguer la foi (rapport personnel à Dieu) de la religion, qui relève de l’histoire et trop souvent de l’instrumentalisation socio-idéologique, et de la morale personnelle que suffisent à régler les consciences et les lois civiles. »

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L’Humanité – 29 mars 2011

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Un inventaire critique de l’Église

              CLAUDE MAZAURIC, historien.

LE CHRIST S’EST ARRÊTÉ À ROME. RÉFLEXION SUR L’ÉGLISE ET L’ÉVANGILE, de Jean Rohou. Préface de Mgr Albert Rouet, archevêque de Poitiers. Éditions Dialogues, 2010, 544 pages, 27 euros.


Sous un titre provoquant qui rappelle celui du livre célèbre de Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli, se présente un  bel ouvrage critique qui est loin d’être une provocation. C’est tout au contraire le fruit d’une enquête historique considérable, doublée d’une puissante réflexion solidement argumentée, sur ce qu’est devenue la présence de l’Église catholique dans le monde contemporain. L’idée directrice de l’auteur, assez courante en soi, repose sur le constat que le message émancipateur et « humaniste » du Christ s’est aliéné au cours de la longue histoire du christianisme en raison des compromissions de l’Église de Rome avec les classes dominantes et avec les préjugés sociaux, au point de travestir en dogmes oppressifs le message évangélique initial. Mais ce qui fait l’originalité de la démonstration, c’est la richesse des sources de l’analyse (la Bible, les pères de l’Église, les canons des Conciles, les traités de théologie, les enquêtes d’opinion, etc.) et la qualité de l’argumentaire qui est d’une clarté exemplaire. On ajoutera que la lecture de l’ouvrage persuade assez vite tout lecteur attentif que son écriture a répondu à une vive exigence subjective de l’auteur. Celle-ci se marque en particulier dans son souci d’évoquer sa propre expérience spirituelle et sociale en la confrontant à celle de nombreux catholiques, clercs ou laïcs principalement français, confrontés à une histoire faite de tumultes, d’élans prometteurs mais presque toujours suivis d’immenses déceptions ou de compromis indignes. L’approche à la fois documentaire et simultanément chargée de subjectivité, rend ainsi la lecture de ce grand livre absolument passionnante.

De ce fait, il n’est pas indifférent pour saisir la portée de l’ouvrage d’en connaître l’auteur.

Jean Rohou est un universitaire rennais, éminent spécialiste de la pensée et de la littérature du XVIIe siècle, dont les travaux sur Jean Racine et sur la révolution intellectuelle et littéraire du siècle du classicisme font autorité. Mais avant de connaître cette belle carrière de savant qui l’honore, Jean Rohou fut un petit breton originaire de la province du Léon, issu d’un milieu de paysans pauvres parlant breton et entièrement soumis au magistère de l’Église. C’est l’école et la République qui l’ont conduit à briser la fatalité d’un   destin social prévisible en devenant ce réputé professeur d’université. Le cours de sa jeunesse puis de sa vie lui ont fait perdre la foi : il se dit lui-même aujourd’hui un « humaniste athée » : un humaniste profondément attaché à la laïcité, dressé contre la marchandisation du monde et l’injustice, un athée qui ne se pose plus la question de l’existence de Dieu mais celle de l’histoire de l’Église et du fait religieux. On en saura plus en lisant la « Profession de foi » qui constitue le vingtième chapitre d’un livre qui accompagne avec éloquence l’itinéraire spirituel de l’auteur vers l’incroyance. Mais Jean Rohou n’a jamais renié, ni ses origines bretonnes auxquelles il a consacré de beaux ouvrages d’ethnographie sociale et culturelle (Fils de ploucs, deux volumes aux Editions Ouest-France en 2005-2007), ni les fondements altruistes de la religion populaire dans laquelle il fut éduqué : son livre est en réalité un appel aux croyants, sinon désespéré du moins angoissé, à libérer les potentialités émancipatrices de leur engagement de foi. Ce que n’a pas manqué de souligner le préfacier, Mgr Rouet. En ce sens, Le Christ s’est arrêté à Rome est un livre de portée politique et philosophique qui force l’attention.

Les dix-neuf chapitres de l’ouvrage, répartis en cinq parties, abordent chacun et l’un après l’autre, une grande question, soit à partir d’une interrogation (par exemple au chapitre 9 « l’antijudaïsme chrétien », au chapitre 12 « l’Église et la classe ouvrière »), soit d’un fait avéré ou d’une source (chapitre 2, « la Bible », chapitre 16 « Jésus et la sexualité ») pour conduire le lecteur vers une conclusion, souvent provisoire. En conséquence chacune de ces parties, ou chacun de ses chapitres, prend forme d’essai cohérent en lui-même : la lecture en est donc très aisée et cela devrait inciter chacune et chacun à visiter un ouvrage fait pour apprendre à penser par soi-même, ce qui, à mes yeux n’est pas un vain mérite ! Sans pouvoir dans un simple compte rendu évoquer le vaste tour des questions proposées on se permettra d’attirer l’attention sur la précision et l’originalité des développements de la quatrième partie consacrés à la « jeunesse agricole catholique » et aux « prêtres-ouvriers »  dans lesquels, sur des thèmes bien connus, l’analyse se fait à la fois précise, originale, subtile et éloignée des discours convenus en s’appuyant sur des recherches et des témoignages rarement évoqués avec cette distance et cette hauteur de vue. Plus classiques mais d’une grande limpidité d’énonciation nous apparaissent les chapitres de la première partie consacrés à la question générale de « Dieu et la religion », tandis que ceux de la troisième partie « La religion, ça sert à quoi ? » pourront paraître, dans leur positivité historique et sociologique élémentaire ne pas atteindre le niveau critique et théorique d’appréciation des fondements de la religion auxquels une connaissance plus précise des « philosophies du soupçon » (Marx, Nietzsche, Freud) aurait pu conduire un lecteur plus exigeant. Mais la conclusion tout en nuances sur « Ce que nous devons au christianisme » entraînera la conviction de la plupart. La cinquième partie synthétique consacrée à « L’obsession du sexe » dans l’Église catholique, apostolique et romaine, est assurément la plus neuve : on comprend bien qu’un chercheur qui a été confronté par ses travaux à la littérature du dix-septième siècle, époque de répression  de la vie sexuelle et de contention de la sexualité, consécutive au Concile de Trente, ait été particulièrement sensible aux données du problème. Mais la lecture des chapitres qui lui sont consacrées est proprement jubilatoire ! Un véritable florilège de textes et de citations accompagne la longue marche à l’énonciation de l’Encyclique  de Paul VI Humanae Vitae du 29 juillet 1968, qui a véritablement déclenché, en Europe singulièrement, une crise dans l’Église dont celle-ci ne se remet toujours pas sur les questions du sexe, du mariage des prêtres, de la contraception, de l’homosexualité. Et à ce propos, on verra non sans  curiosité, que le jugement sévère porté par Rohou sur les récents pontifes est lucide et, à l’exception de Jean XXIII, qu’il n’exempte pas d’un jugement globalement négatif, aussi bien le très subtilement conservateur Benoît XVI que Jean-Paul II dont le long pontificat fut dominé par le souci politique de renforcer le magistère de l’Église en redonnant force et autorité à la tradition la plus éculée. Mais, au-delà de ces cas particuliers, chaque lecteur ou lectrice pourra faire son miel de la lecture de tel ou tel développement, selon sa curiosité ou ses préoccupations, notamment à propos du concile Vatican II (1962-1965) et de sa progressive déconstruction postérieure.

La limite de l’ouvrage, s’il fallait en désigner une, serait de constater que son effort porte presque exclusivement sur les catholiques, le catholicisme romain et sur l’Église de France ; les fidèles des autres confessions chrétiennes, protestante ou orthodoxe, l’Islam, le judaïsme, les croyants et pratiquants dans le reste de l’Europe et du monde, font l’objet d’évocations pertinentes mais pas de véritables comparaisons, ni exégétiques ni génétiques : certains le regretteront. Dans une page surprenante (page 499), l’auteur traite du ralliement en 1997 de l’Église catholique à la conception luthérienne de la « justification par la foi » non par les « œuvres de charité » : il voit ici une forme d’adhésion du catholicisme à une démarche « anti-humaniste ». On ne reviendra pas ici sur une controverse qui a fait couler beaucoup d’encre, et accompagné beaucoup de larmes et de sang. Mais comment ne pas voir que la « justification par la foi », renforcée après 1550 par le thème calvinien de la « prédestination », en soumettant entièrement la créature à Dieu et à sa volonté, libère en réalité l’initiative concrète du sujet humain dans l’histoire réelle ? C’était le passage obligé dans un siècle théologique, vers la laïcisation de la vie civile et publique et l’autonomie de l’humaine condition.

Le livre de Jean Rohou s’impose à la lecture de tous ceux que préoccupent le fait religieux et le mouvement des consciences de celles et ceux qu’inspire la générosité de l’Evangile. Autrefois, aux XVIe et XVIIe siècles, ou encore à la fin du XIXe ou encore après Pie XII, ceux qui écrivaient de ces choses poursuivaient le but de « réformer » l’Église, pour la mettre en phase avec « leur temps ». Aujourd’hui une nouvelle étape paraît s’être ouverte dont témoigne ce livre : peut-être s’agit-il désormais de faire fructifier le meilleur d’un héritage en acceptant que disparaisse, ou se transforme radicalement, l’outil bien imparfait (sinon corrompu) qui fut le moyen historique de sa transmission et de sa (possible) déformation. Et ce qui est possible pour l’Église catholique, l’est peut-être aussi pour d’autres.

 

 


Publié dans Témoignage

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