Le motif pour contester les stuctures devrait être supérieur, transcendant...

Publié le par Michel Durand

Sortir de la crise - suite d'hier.

 

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 Jacques Ellul, 1972, De la révolution aux révoltes, de la révolution impossible. pp. 427-433.

 

Mais nous rencontrons un autre obstacle qui lui aussi agit sur les deux plans, en même temps, c'est-à-dire matériel et idéologique, c'est la croissance des techniques.

Il y a ici plusieurs éléments à distinguer : en premier lieu, au niveau le plus élémentaire, les techniques possédées par le pouvoir rendent l'action révolutionnaire plus difficile, sinon impossible. Techniques d'information, de police, de communication, d'armement, de surveillance, etc.

Il est inutile d'énumérer en détail les possibilités de contrôle que la technique moderne peut donner au pouvoir (abondamment décrites par exemple par Kahn et Wiener, L'An 2000, 1968), soit contrôle externe (enregistrements de conversations, contrôle de T.V. intérieure) soit contrôle interne (par des produits chimiques) qui ne sont pas du tout du domaine de la science-fiction et qui rendraient radicalement vaine toute espérance de révolution mais aussi de révolte.

Ces moyens existent. Ce qui empêche de les employer, c'est le vieux fonds de christianisme, d'humanisme et de démocratie persistant en Occident. Ailleurs, ces moyens n'existent pas, peut-on craindre que lors de leur apparition ils soient appliqués, car les gouvernements qui paraissent ne sont guère inhibés par les freins moraux.

Or, ces menaces, probablement les plus importantes, ne rencontrent aucune résistance, bien au contraire, la jeunesse qui se drogue est la porte ouverte au traitement chimique conformisant par les pouvoirs publics. Et alors que des millions d'hommes s'excitent sur le problème de la propriété privée, personne ne réagit en face de l'utilisation de l'ordinateur pour le contrôle de la vie privée et la concentration des renseignements sociaux dans des banques de faits. Ici, aucun parti politique ni groupe de pression n'agira, et l'opinion publique reste indifférente : c'est trop abstrait. Mais il faut en contrepartie faire valoir que les techniques jouent aussi au profit des révolutionnaires. Eux aussi peuvent avoir leurs techniques de communications, d'organisation. Et l'on connaît la technique du coup d'État par exemple ; Lénine a précisé ce que devait être la technique de la lutte des classes. Les gauchistes utilisent un très grand nombre de ces perfectionnements techniques.

Mais surtout cette croissance de la société technicienne produit souvent (non pas toujours ni nécessairement !) un certain adoucissement des mœurs. On est habitué au processus technique d'action qui n'est pas un processus violent. Les gouvernements des sociétés très technicisées auront une certaine gêne à user de tous les moyens qui seraient normalement utilisables, parce que la violence (visible, brutale, animale) n'est pas dans le style technicien. C'est cela qui explique, depuis une vingtaine d'années, la mitigation des interventions gouvernementales. On n'emploie pas les moyens extrêmes, et lorsque cela se produit (Hongrie, Tchécoslovaquie, guerre d'Algérie) la conscience collective s'indigne. Parce qu'elle a un vif sentiment de justice ou de liberté ? Certes pas ! mais parce qu'elle n'est plus habituée à un tel type d'action : l'action technicienne sait être efficace en restant mesurée, non violente, équilibrée... c'est cela que l'on attend toujours. Ainsi la technique qui dote un gouvernement de moyens répressifs considérables l'empêche en même temps d'en profiter pleinement.

Le second aspect qu'il nous faut retenir est la tendance à la conformisation provoquée par la technique. Nous avons montré ailleurs que les techniciens se désintéressent des problèmes politiques(l) , cela a été confirmé par maintes études depuis. Le technicien ne s'intéresse qu'à l'efficacité de sa technique, peu lui importent le régime, la structure politique. Il ne demande qu'une chose c'est la rationalité. Le technicien est donc pour ces deux motifs nettement contre-révolutionnaire. Non par idéologie, mais par absence d'intérêt. Or, plus la mentalité technicienne gagne dans notre société, plus se perd la volonté révolutionnaire. C'est un des motifs les plus importants du calme ouvrier. La volonté révolutionnaire subsiste nous l'avons vu dans des groupes qui ne sont pas gagnés par cette mentalité, parce qu'ils ne sont pas techniciens. Étudiants en droit ou en lettres, qui d'une part n'exercent aucune véritable technique, et qui d'autre part se sentent en dehors du coup, mis sur la touche par cette société technicienne, dans laquelle ils n'ont apparemment pas de place. C'est dans la mesure où ils paraissent inutiles du point de vue technique, où ils sont des parents pauvres, et où en fait ils voudraient bien entrer à part entière dans cette société, qu'ils sont d'autant plus violents : c'est la révolte du ressentiment. Le technicien n'est pas politique. Et les discours des néo-marxistes (et ceux aussi de Marcuse !) pour essayer de montrer que tout est politique passent à côté de la réalité. Le technicien, et tous ceux qui adoptent la mentalité technicienne, ne s'intéressent pas à ces jeux. La révolution devient alors un exercice étranger. La société technicienne n'en a que faire. Caractéristiques à cet égard sont les discours, pleins de bonne volonté, des « techniciens » envers les jeunes, mais révélant leur incompréhension fondamentale du « projet révolutionnaire ». Le mode même de l'action technicienne, la façon de poser les problèmes à laquelle la technique nous a accoutumés interdisent justement la révolution. Nous savons que pour toute situation de notre société existe une réponse ... technique. Nous en sommes profondément convaincus, mais cela est l'inverse d'un esprit révolutionnaire. Il faut « résoudre un problème ». Or, chaque problème se situe dans le cadre technique lui-même : on ne peut pas remettre le tout en question, il ne s'agit pas de formuler de nouvelles valeurs ou prendre de nouvelles bases, mais d'aménager ce qui est, de trouver chaque fois la solution adaptée : il n'y a pas d'autre voie pour rester cohérent dans le phénomène technicien. Or, c'est ce phénomène-là, seul, qui fait toute notre société. Il est parfaitement absurde de prétendre en « sortir ». Sortir de quoi ? Car aucune action minoritaire ou individuelle ne porterait atteinte au phénomène. La technique exclut la possibilité de l'action individuelle révolutionnaire (sinon en tant que baroud d'honneur, démonstration spectaculaire) en même temps qu'elle offre les processus d'actions collectives intenses et démultipliées, mais conformes par nécessité.

Il faut encore tenir compte de cet aspect de notre société, provoqué par l'influence de la technique, à savoir le déplacement des mobilités et des rigidités. Il semble que dans les civilisations antérieures l'homme vivait avec un stock de valeurs, d'idées, de schémas, de comportements, d'opinions, probablement limité mais suffisamment stable. En contrepartie, il vivait dans un milieu « naturel » (dans la nature tout simplement), également stable, mais non pas rigide, non pas figé. La nature avait son rythme auquel était accordé celui de l'homme, elle était relativement malléable, selon le travail de l'homme. Or, le milieu technique ne présente plus ces caractères : d'une part se sont créées nous l'avons vu des structures très rigides, fondamentales, difficilement accessibles, évoluant selon leur rythme spécifique sans aucun accord avec les rythmes biologiques de l'homme, car elles sont dotées d'une grande autonomie. D'autre part, les valeurs, les idéologies, les opinions sont devenues d'autant plus fluides, mouvantes, fugaces. Les philosophies (aussi bien que les théories scientifiques !) sont obsolètes aussitôt que formulées, la morale est devenue relative ou de situation, les formes esthétiques sont soumises à une dévorante frénésie de changement, il n'y a plus aucune stabilité dans ces domaines. Tout ce qui est pensée ou spiritualité forme comme un nuage changeant errant sur la fixité technicienne. Il est d'ailleurs possible que les deux soient en corrélation, que 1’homme veuille à tout prix placer sa liberté dans ces changements rapides et vains parce qu'il ne peut agir sur la réalité, qui, créée par lui, lui a échappé, et l'enserre. Il est possible que ce soit la mentalité de consommation et de spectacle, qui, des choses matérielles produites par la société technicienne, se soit étendue aux spirituelles. Quoi qu'il en soit, cette situation rend la révolution pratiquement impossible. En effet, il faudrait s'attaquer aux structures socio-matérielles résultant de la technique, mais nous avons déjà vu à quel point elles sont stables et rigides, à quel point il est difficile de les entamer. Il y faudrait un plus grand courage, de plus grands motifs, et de plus grands moyens. Ceux-ci ne peuvent être que des moyens spirituels. Or, l'homme est, du fait même de la société technicienne, démuni de tout cela. Il faut pouvoir s'appuyer sur une inébranlable vérité pour tenter une révolution, mais précisément, il n'y a plus de vérité. Il faut avoir des motivations idéologiques constantes, mais précisément l'idéologie change à tous vents. Il faut pouvoir s'appuyer sur des valeurs communes et indiscutables : toutes sont discutées, rien n'est plus commun. Ici l'analyse de Camus trouve à la fois sa vérification et ses limites. Sans valeur qui fasse naître l'espérance et qui lui serve de point de référence, l'homme ne peut s'engager dans la révolution. Or, il est bien une chose que nous avons apprise, c'est que toutes les valeurs anciennes sont périmées, et que rien n'annonce l'apparition de valeurs nouvelles. Dira-t-on que l'acte révolutionnaire consiste précisément à les créer ? Certes ! Mais comment serait-ce possible justement dans le milieu technicien qui les dévalue aussitôt créées (sauf celles qui le servent, c'est-à-dire les valeurs de conformisation). Il faudrait attaquer les structures en même temps que l'on crée ces valeurs, mais on ne peut les attaquer au nom de rien, parce qu'elles possèdent une remarquable, indiscutable justification. Le motif pour les contester devrait être supérieur (mais rien ne leur est supérieur, tout ce qui est stable leur est intégré) - transcendant, mais la dernière découverte des théologiens c'est qu'il n'y a pas de transcendant. Ceux-là mêmes qui devaient fournir à l'homme de plus hautes raisons de se battre et de continuer sa quête de liberté l'ont trahi. Ainsi la technique constitue une société dans laquelle l'effort pour faire une révolution est à tous points de vue intellectuel, imaginatif, vocationnel, matériel, beaucoup plus grand qu'il fut jamais, et dans laquelle les motifs et les valeurs s'effondrent en lambeaux : les moyens manquent parce qu'intégrés ou dévalués. C'est ce développement-là de la société technicienne qui rend le processus révolutionnaire presque impossible à engager aujourd'hui. L'analyse de Touraine selon laquelle « la situation peut être révolutionnaire quand elle unit conflit et crise, quand le conflit ne peut pas être traité par l'appareil institutionnel ou par des négociations. L'action révolutionnaire est la rencontre d'un mouvement social et d'une situation de violence » est juste. Mais il a le tort de croire que l'appareil est en crise, parce qu'il confond gouvernement et structure politico-administrative, production et système économique, technocratie et société technicienne technicisée : alors, il peut considérer avec évidence que la technocratie est mise en question, que le pouvoir politique ne peut plus répondre correctement aux tensions, etc. Mais justement la réalité de notre société se situe ailleurs et l'organisation technicienne interdit de croire aujourd'hui à une situation révolutionnaire. C'est bien parce qu'il la ressent, d'ailleurs, que Touraine avec tant d'autres se rejette sur le rôle éminent de l'utopie. Ici tout est permis, même de croire que la situation est révolutionnaire. Mais nulle utopie n'a jamais empêché de croître et prospérer ce contre quoi elle était jetée, nulle utopie ne permettra de maîtriser le processus de la croissance technicienne.

S'il est exact que la révolution implique la rupture du contrat social (comme l'analyse très bien Baechler), encore faut-il s'entendre : ce contrat n'est pas celui de Rousseau, ni un simple accord sur une forme politique, il est plus profond : or, notre contrat social, dans notre société, porte sur l'urgence de la croissance économique, sur l'excellence de la technique, sur la nécessité de l'organisation, or, rien sauf la « contre-culture» ne remet cela en question aujourd'hui. Mais la contre-culture est surtout caractérisée par son inconséquence, son impuissance, et ne dépasse pas le stade des déviants que n'importe quelle société produit sans que cela soit le moins du monde révolutionnaire.

 

 

 

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(1) J. ElIul, La Technique ou l'enjeu du siècle. Un petit exemple de l'intégration par les M.M.C. et de la destruction de la racine révolutionnaire me parait être l'émission hebdomadaire de T.V. allemande « Dossiers non résolus » ; on présente à la télévision une affaire criminelle complète et l'on invite le public à aider la police à retrouver les criminels. En échange, la police ouvre ses dossiers, documents, archives, etc. Ainsi trente millions de téléspectateurs qui forcément sont pris au jeu deviennent policiers : c'est, dans le mode libéral, le contrôle de tout le monde par tout le monde, que l'U.RS.S. et la Chine ont réalisé sur le mode politique autoritaire. Le public approuve entièrement. Il participe ! bien sûr ! Il est socialement reconnu. Mais reconnaissance et participation sont des aspects indissociables de l'intégration et de la conformisation.

 


 

 

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