Le sens de la limite inscrite au fond de notre être.

Publié le par Michel Durand

J'ai déjà écrit sur ce sujet ; je souhaite y revenir :

l'autolimitation de Dieu informe la sagesse de l'homme acceptant les limites.


Sage est l'homme qui s'autolimite dans ses actions.

Hans Jonas et objection de croissance :

Le théologien qui désire sauver l'unicité et la bonté de Dieu doit donc admettre cette impuissance radicale, comme le suggère le mythe élaboré par Hans Jonas à la suite d'éminents cabalistes… qui cherchèrent le secret du mal dans un drame survenu aux temps des origines… 9782869307698FS.jpg(Ceux-ci) soutiennent en effet la thèse de la nécessité pour Dieu de s'autolimiter, de se contracter, de se retirer ou de retenir sa puissance, pour libérer un espace dans lequel le monde puisse prendre place et les hommes jouir de la liberté. Pourtant, comme Hans Jonas, ils soulignent aussi les conséquences terribles de cette limitation (tsimtsoum) : obscurité, silence et retrait de Dieu conditionneraient l'existence du monde mais, dans cette brèche, s'engouffreraient bientôt toutes les forces mauvaises. Trop souvent prêt à confondre cette limitation avec une pure et simple absence de Dieu, avec la tyrannie de l'absurdité, le cœur humain se dresserait bientôt, dans un orgueil effroyable, en rempart contre toute possibilité de laisser passer la lumière sur le monde et constituerait ainsi l'une des plus terribles de ces forces.

Néanmoins, la relation à la divinité ne disparaît pas dans cette analyse, mais c'est à l'homme de permettre à Dieu de se réjouir de sa décision de créer le monde. Le rôle des trente-six justes cachés réside là ; loin de toute gloire, ils maintiennent en effet le monde à l'être grâce à leur justice, à leur bonté et à leur constant souci des autres créatures. Leur sainteté, souvent méconnue et blessée, allège le poids des turpitudes humaines et redonne, parfois du moins, le goût de vivre et de sanctifier le Nom, même au bord du gouffre.

 

Tel est donc, selon Hans Jonas, le concept de Dieu qui survit au désastre de la Choa. Le philosophe dont l'œuvre tente de se mesurer au paradoxe de la modernité - une effarante puissance et la perte de tout statut métaphysique - en affronte, dans ce livre, une conséquence redoutable : Dieu peut-Il survivre dans la pensée alors que la puissance, autrefois considérée comme l'un de ces attributs nécessaires, est désormais accaparée par des hommes oublieux de tout horizon de transcendance, leur permettant de commettre l'irréparable ? Comme il l'écrit dans une étude sur l'apport du judaïsme à l'éthique, l'arrogance de la raison scientifique rend méprisable, aux yeux de beaucoup, l'ignorance passée mais elle occulte aussi la sagesse passée. La raison scientifique et technique se croit autorisée à régir l'intégralité de l'existence, mais son impiété, ou son manque d'humilité, laisse démuni quand il s'agit de réfléchir aux fins humaines. Or il faut, dit-il, qu'un renouveau d'attention envers la tradition, juive en l'occurrence, vienne « contrebalancer » la belle et terrible assurance de l'homme moderne, de cet homme, ivre de puissance et sourd à toute pensée d'une « signification transempirique et non démontrable des choses », car elle lui paraît relever d'un archaïsme dérisoire de l'humanité. Dès lors, dans sa morgue, il croit pouvoir aisément s'en passer et, méconnaissant son propre obscurantisme, il s'autorise aussi à persécuter ceux qui en jugent autrement.

 

page 58 et 59

Catherine Chalier, Dieu sans puissance, dans Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz.

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