Les catholiques sociaux, les vrais, devraient être entendu.

Publié le par Michel Durand

Comment se fait-il que, dans les églises, on entende toujours la seule voix des partisans du capitalisme, même modéré ? C’est une question que je me posais à propos de la rencontre d’économistes et de prêtres pour que ceux-ci comprennent enfin les rouages de l’économie.

Patrice de Plunkett, répondant aux questions de la « Décroissance » (N° 24, p 15) répond à cette question en termes beaucoup plus précis que je ne suis capable de le faire. Aussi je suis heureux de vous donner à lire son point de vue.


 

 















Le croyant (le vrai)… veut se désencombrer, devenir disponible à sa propre transformation (réelle, complète) dans et par la puissance du Christ. Ce but - pris au sérieux appelle un art de vivre : une société sobre. Donc une autre forme d'économie, aux antipodes du consumérisme occidental.

 

Quant à la « croissance »  des productivistes : la course aveugle impulsée par les pays riches), le pape consacre des pages à dénoncer son inhumanité et son « gaspillage social ». Le profit est destructeur « s'il n'a pas le bien commun pour but ultime » : or le profit capitaliste n'a jamais pour but le bien commun ; et le bien commun de l'humanité appelle « à changer le modèle global ».

 

Dans l’Eglise, les porte-parole du milieu catho-bourgeois ont zappé le contenu de l'encyclique pour la rendre incolore, alors qu'elle proposait une révolution.

 

Patrice de Plunkett :

Un objecteur de croissance me dit : « Les religions polluent l'esprit. » Mais c'est aussi l'avis des productivistes ! Ce voisinage devrait gêner l'objecteur. D'autant que le vrai mobile antireligieux est du côté des productivistes : leur business est le marketing. Fabriquer indéfiniment de nouvelles convoitises, repousser les bornes de l'admissible pour élargir toujours plus les marchés, étendre ces marchés à tous les comportements humains (dont les pires)... Ils appellent ça « ingénierie des désirs », et c'est un engrenage. La surenchère de l'absurde est le ressort psychique de la société de consommation-gaspillage.

A l'opposé, les chrétiens croyants récusent l'absurde : dans la religion du Christ, nos plus petits actes ouvrent sur l'éternel. Comment agir ? Forcément à l'inverse du gaspillage. Le croyant ne voit pas la vie que comme une gamme de sensations à expérimenter : il veut au contraire se désencombrer, devenir disponible à sa propre transformation (réelle, complète) dans et par la puissance du Christ. Ce but - pris au sérieux appelle un art de vivre : une société sobre. Donc une autre forme d'économie, aux antipodes du consumérisme occidental.

C'est ce que Jean-Paul II avait commencé à dire vigoureusement après la chute du Mur, dans les années 1990. Raison pour laquelle le divorce est allé croissant entre ce pape et la société productiviste (« matérialiste mercantile », disait-il)... Alors les médias sont devenus papophobes. Ils ont camouflé ça sous un prétexte : défendre une « liberté sexuelle » censément menacée par le Vatican. Et ils ont fait silence sur le reste. Aucun média n'informa le public des batailles économiques et sociales des papes. Ni de leurs manifestes d'écologie politique : par exemple la grande mise en garde - précise et détaillée - de Jean-Paul II le 1er janvier 1990, ou le discours mobilisateur de Benoît XVI à cinq cent mille jeunes Italiens le 2 septembre 2007...

Dans son encyclique sociale de juillet 2009, Benoit XVI parle de « croissance véritable » ou de « développement authentique ». Il s'agit de la croissance « de la personne humaine », et du développement « de la totalité de la personne dans chacune de ses dimensions » : c'est l'inverse du système d'aplatissement unidimensionnel porté par le productivisme capitaliste. Quant à l'autre « croissance » (celle des productivistes : la course aveugle impulsée par les pays riches), le pape consacre des pages à dénoncer son inhumanité et son « gaspillage social ». Il dit que le profit est destructeur « s'il n'a pas le bien commun pour but ultime » : or le profit capitaliste n'a jamais pour but le bien commun; et le bien commun de l'humanité appelle « à changer le modèle global », disait le pape en 2007. Pour « civiliser l'économie », l'encyclique propose des pistes étrangères au libéralisme : introduire au cœur de l'activité le don, la gratuité, la solidarité, notamment par l'entreprise mutualiste et sociale. À la société servant l'économie, substituer l'économie servant la société... L’encyclique condamne « la vision productiviste et utilitariste ». Elle rejette ainsi la croissance au sens capitaliste : illimitée, prédatrice, méprisant « l'environnement naturel et la société environnante ».

Pourquoi ces positions romaines sont-elles méconnues en France ? Par la faute des catholiques français. À la parution de Caritas in Veritate en 2009, comme à l'époque de Centesimus Annus (1991), les porte-parole du milieu catho-bourgeois ont zappé le contenu de l'encyclique pour la rendre incolore, alors qu'elle proposait une révolution. Esquive ! Ce sera le cas tant que les « enseignements » donnés dans des paroisses seront des shows de profs libéraux devant des assistances d'élèves d'écoles de commerce... Pour que le message véritable soit entendu, les catholiques sociaux - les vrais, pas l'aile centre-gauche du Medef - devront percer cet écran. Alors disparaîtra aussi le quiproquo entre les deux objecteurs de croissance, la rose et le réséda : « Que l'un fut de la chapelle / Et l'autre s'y dérobât / Celui qui croyait au ciel / Celui qui n'y croyait pas. »

"La charité est la conviction que chacun est solidaire de toute l'humanité passée, présente et à venir - solidaire et coresponsable de tout. À cet égard, il me semble que la foi chrétienne nous mène à ajouter, à la dénonciation politique d'un système économique et financier désastreux et non-viable, un sentiment très fort de notre possibilité personnelle d'agir. La décroissance commence le jour où je décide que je ne ferai pas installer de piscine privée (même si j'ai l'argent, même si les enfants le réclament) ; le jour où je renonce à me jeter sur le nouveau Smartphone alors que mon vieux portable marche encore. Elle est alors à la fois un acte de « purification» personnelle et un acte concret de refus (refus de l'injuste répartition de l'eau, refus de l'envahissement des déchets technologiques, etc.)."

François Taillandier, la Décroissance N° 64, p. 15.

 

Publié dans Politique

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