Les limites au cosmos

Publié le par Michel Durand

Si l’idée de progrès, de marche en avant, de fuite, de croissance est liée à une conception biblique du temps, il me semble que nous devrions regarder à nouveau frais cette vision linéaire, car il me semble impossible que l’on puisse imaginer une totale absence de limite.

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Depuis quelque temps je m’interroge à propos du monde, du cosmos (pour parler grec). Quelle est son orientation, son sens ? Est-il vraiment sans limites comme on a l’habitude de le dire ? Dans ce cas, ne doit-on pas lui imposer des frontières, des bornes ? Physiques ou morales ?

Il y a plus de 20 ans alors que j’étais aumônier en aumônerie universitaire, un étudiant marocain est venu me trouver pour me parler de sa situation sans issue. Il avait obtenu une bourse de l’État marocain pour accomplir des études de gestion en économie, mais cette bourse ne lui permettait pas de payer le loyer d’une chambre en résidence universitaire. Pour ne pas être à la rue, il se réfugia aux « sans-abris » avec les « SDF ». Il lui était impossible, dans cette précarité, d’accomplir correctement ses études. Je l’ai invité à prendre logement chez moi, appartement de fonction de l’aumônerie. Il se sentit vite à l’aise et m’adressa cette requête que je trouve pleine de sagesse : « Michel, avertis-moi si je dépasse la frontière qu’il ne fait pas franchir ». Nous sommes devenus amis. Il m’invita dans sa famille et là, j’ai entendu un autre proverbe dégageant la même prudence : « Soyez le bienvenu chez nous. Faites comme chez vous ; mais n’oubliez pas que vous êtes chez nous ». Dans les rapports mutuels, en vue de se respecter les unes les autres, il y toujours des limites à ne pas franchir.

L’Évangile exprime une sagesse comparable avec sa règle d’or :

Mt 7:12 : « Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le-vous même pour eux : voilà la Loi et les Prophètes ».

Et je pourrais citer de nombreux passages de la littérature sapientielle susceptibles d’être reçus par toutes les cultures tant chez les croyants en Dieu que chez les incroyants, athées ou agnostiques de l’Occident des siècles actuels. Écrits qui placent vraiment l’homme au milieu de ses congénères indiquant qu’à chaque jour suffit sa peine et qu’il ne sert à rien de regarder trop loin en avant. Le bâtisseur travaille en vain, même s’il se lève tôt le matin, quand le Seigneur n’est pas avec lui. Par Seigneur, j’entends l’Ordre du monde ; Dieu qui établit une création en souhaitant qu’elle soit conforme à sa volonté : l’Amour. Quand l’Écriture dit que les créatures doivent contribuer à la gloire de divine, elle exprime que l’univers entier a un ordre, une orientation et que toutes choses créées collaborent à cette fin. L’Occident ayant perdu la perception des valeurs transcendantales que nous évoquons ici, il lui est difficile, voire impossible, de dépasser la vision égoïste, égocentrique de l’homme qui se construit lui-même, tout seul, n’ayant aucune limite assignée à son développement personnel. C’est justement cet « illimité » que je souhaite approfondir.

 

L’erreur du « sans limites »

Dans mes études bibliques, j’ai toujours été invité à percevoir la différence de conception du temps entre le monde grec et le monde juif. L’un est cyclique, l’autre est linéaire. L’un est éternel, l’autre est créé. Il faudrait reprendre ces diverses explications du cosmos en déterminant comment, aujourd’hui, on conçoit l’univers. Voyons-nous en lui une éternité, un développement qui apporte des réalisations sans cesse nouvelles, non contrôlées, non contrôlables ou alors, il possède une fin qui soit autant une orientation (finalité) qu’une interruption.

Je m’attache surtout, ici, à la conception biblique de l’histoire linéaire.

Le plan de Dieu, son économie, part d’un point zéro : la création du monde à partir de rien, du vide, pour se construire, de génération en génération, avec toujours une histoire nouvelle. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Tout est neuf et tout sera neuf jusqu’à la phase finale, la Parousie qui est passage dans l’éternelle béatitude divine. En terme biblique : le Royaume.

On a l’habitude de représenter ces deux conceptions du temps par un cercle pour les Grecs, l’éternel retour et une ligne droite pour la révélation biblique. Je me demande si l’union de la philosophie grecque et de la conception linéaire du temps n’est pas à l’origine de la course en avant des Occidentaux. Beaucoup de penseurs l’affirment. L’esprit technicien des Gréco latins et leur esprit de conquête n’a-t-il pas été encouragé par l’idée d’un temps sans limites ? En effet, l’Occident veut toujours du neuf, du nouveau, de l’inédit et, techniquement, il est capable de se donner cette nouveauté. Nous le voyons dans les vêtements que les Occidentaux se donnent et qui changent sans cesse de forme selon les modes. L’Orient semble plus attaché à ce qui vient du passé. La référence à  la tradition est forte. On ne sent pas le besoin d’innover.

Autrement dit, si l’idée de progrès, de marche en avant, de fuite, de croissance est liée à une conception biblique du temps, il me semble que nous devrions regarder à nouveau frais cette vision linéaire, car il me semble impossible que l’on puisse imaginer une totale absence de limite.

Les partisans du développement constant, du toujours plus de production et de consommation, soutiennent cette théorie du progrès continue en disant  que l’homme est constitué pour grandir sans cesse. Il est conçu pour aller de l’avant. Ainsi, la théorie libérale de l’existence rappelle que l’homme a toujours eu le génie de se sortir de situations de crise en innovant. L’Europe du XVe siècle devient-elle trop petite pour des habitants entreprenants ? Il y a la découverte de nouveaux moyens de transport qui permettent aux Portugais de contourner l’Afrique pour se rendre en Extrême-Orient. Puis, il y a les découvertes des Amériques. J’ai récemment entendu dire que si la terre devient trop petite pour ses habitants et ses besoins en matières premières, ce n’est pas grave, car, avant que la  terre soit totalement épuisée, on aura trouvé les moyens de se rendre sur une autre planète pour y puiser ce qu’il nous faut pour notre consommation. Après l’Afrique, l’Amérique, il y aura Mars… Continuons à exploiter sans le limite le cosmos.

Même si cela était techniquement possible, et je suppose que cela le sera, je garde ma question des limites nécessaires à notre soif occidentale d’expansion. Soif que les jeunes pays « émergeant », désormais, ressentent. Ce n’est pas parce que techniquement on peut le faire que l’on doit le faire. Il y a des limites que la morale sociale naturelle, la sagesse universelle nous invitent à poser. Il me semble que la philosophie des Indiens d’Amazonie, par exemple, devrait nous inspirer des modes de vie non progressistes. Comment écouter leur sagesse ?

Publié dans Anthropologie

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