Les manifestations «pour» ou «contre» et leurs slogans conduisent à simplifier à l’extrême l’analyse de situations humaines complexes

Publié le par Michel Durand

 Grains de sel

jean-peycelon.jpgJean Peycelon


Depuis maintenant quelques mois le projet gouvernemental de « mariage pour tous » suscite des prises de position très diverses. Aucun groupe social, politique ou religieux n’est unanime sur cette question qui touche au cœur de l’organisation sociale. Chaque camp fait feu de tout bois. Les passions irrationnelles, les idéologies simplistes, les arrière-pensées politiciennes parasitent ce qui, malheureusement, n’est pas un débat mais une juxtaposition de prises de paroles, personne n’écoutant personne. Les manifestations « pour » ou « contre » et leurs slogans conduisent à simplifier à l’extrême l’analyse de situations humaines complexes et souvent douloureuses. N’ayant pas la prétention de tout connaître, de tout comprendre et de tout savoir (même en tant que théologien !) sur ce dossier, je me contente de proposer quelques réflexions pour prendre un peu de distance vis-à-vis d’un certain nombre d’affirmations rapides ou trop assurées d’elles-mêmes.

1.     Du bon usage de la prière et du jeûne

Qu’un évêque appelle ses diocésains à la prière et au jeûne cela n’est pas anormal encore que l’on puisse s’étonner qu’un tel appel ne touche qu’à une question de sexualité (obsession spécifique du catholicisme romain ?) et ne retentisse pas pour d’autres problèmes graves comme celui de l’explosion de la pauvreté dans notre pays. Encore faut-il que ces pratiques ne soient pas détournées de leur sens évangélique pour devenir des armes, même « spirituelles » contre ceux qui pensent autrement : « Prions mes frères pour que les autres se convertissent à ma façon de voir » (sic). Prière et jeûne sont des instruments de conversion personnelle, c’est-à-dire d’ouverture aux exigences de la Parole de Dieu et à la rencontre des autres. Il s’agit d’abord de se mettre à l’écoute de l’autre, différent de moi, en acceptant que le dialogue puisse modifier mon point de vue initial. Si j’arrive dans le débat avec la certitude d’avoir raison à 100% il n’y a plus débat possible. Personne, dans aucun domaine, ne peut prétendre posséder toute la vérité laquelle doit être cherchée avec humilité. Comme le rappelle le concile Vatican II, l’Eglise, en matière d’humanité, doit apprendre à recevoir de tous les chercheurs (tout particulièrement en sciences humaines) et même de ses adversaires. L’Histoire devrait nous rendre modestes ! J’aurais aimé que l’appel au jeûne soit doublé d’un appel à ce que, dans toutes les communautés chrétiennes, on se donne les moyens de vraies rencontres avec des personnes homosexuelles, chrétiennes ou non, et avec des groupes qui les représentent. C’est ce qui s’est passé dans notre paroisse à l’initiative du DDD. Ce fut très positif mais ce n’est pas suffisant. Dialogue ! ! !

2.     De la prise en compte de l’homosexualité comme réalité humaine

En effet la prise en compte de l’homosexualité comme réalité faisant partie de la condition humaine « normale » est d’autant moins évidente qu’elle est récente et qu’elle suscite des fantasmes à conjurer.  Actuellement l’homosexualité est encore un crime puni de mort dans plusieurs pays. Autrefois la Sainte Inquisition envoyait au bûcher les homosexuels. En France il a fallu attendre la Révolution pour que être homo  ne soit plus un délit, et les années 1990 pour supprimer les discriminations pénales. En 1952, en Grande Bretagne, le célèbre mathématicien Alan Türing s’est suicidé plutôt que de subir une condamnation infamante. L’OMS n’a rayé l’homosexualité de la liste des maladies mentales que depuis 20 ans et les paroles, les discriminations et les agressions homophobes sont toujours fréquentes en France. Si l’on se donne le temps d’écouter ce que vivent au quotidien les homos, la souffrance éprouvée quand ils prennent conscience de leur condition, les rejets familiaux, le mépris et la haine qu’ils rencontrent, on comprend mieux leurs revendications, voire l’expression provocatrice ou agressive de certaines manifs. Or ils ne sont ni des criminels, ni des délinquants, ni des anormaux, ni des malades, ni des dépravés. Mais ils gênent comme toute minorité différente. Ils font peur parce qu’ils peuvent révéler en chacun des tendances refoulées. Les sociétés patriarcales les ont pourchassés car ceux qui ne participent pas à l’accroissement numérique des membres du clan mettent en péril sa puissance. Quant aux homos chrétiens la plupart se sentent rejetés par l’Eglise dont certains propos cléricaux compassionnels sont ressentis comme humiliants. Aujourd’hui leur existence nous oblige à un peu de modestie : nous ne savons pas tout de la complexité de la sexualité humaine ![1] 

3.     Du « mariage » comme mot piégé

Il est étonnant de constater que tous les controversistes parlent du « mariage » sans se soucier de préciser ce qu’il en est pour eux. Or le même mot revêt des significations radicalement différentes selon les époques et les cultures et actuellement, en France, il apparaît que ce mot recouvre en fait des conceptions (représentations et projets) très hétérogène, voire inconciliables.[2] Certains n’hésitent pas à affirmer que le « mariage pour tous » entraîne un changement de civilisation. En fait Il y a bien un tel changement mais il date de plus d’un demi-siècle déjà ! En effet, aussi loin que l’on remonte dans le temps, on constate que toutes les sociétés humaines se sont donné les moyens de réguler l’exercice de la sexualité avec pour objectifs : 1. Assurer la puissance et la pérennité du groupe en favorisant la fécondité des femelles et en assurant la protection des enfants, ce qui conduisait à mépriser, rejeter ou exclure celles et ceux qui étaient stériles ou célibataires. 2. Eviter les rivalités entre mâles pour la possession des femelles, ce qui affaiblissait aussi le clan ou la cité. Mariages entre familles régnantes et alliances qui agrandissent un domaine agricole ou augmentent un patrimoine restaient dans la même logique. Mais tout a changé dans les années 60. Abondance économique, fin des paysans, généralisation de l’éducation, succès des mouvements féministes, maîtrise de la procréation etc., l’objectif de chacun n’est plus de consolider le clan familial ou le groupe social mais de s’épanouir personnellement. Chaque sujet exige la reconnaissance de son droit individuel au plaisir et au bonheur, quand il le veut et comme il le veut, indépendamment de son statut social, de son sexe, de son âge etc. D’où l’apparition de conceptions du « mariage » très différentes, la multiplication des divorces et de toutes les formes de cohabitation. Depuis 50 ans environ notre société tâtonne à la recherche de nouveaux équilibres relationnels entre Homme et Femme. Les connaissances anthropologiques et psychosociologiques relativisent bien des schémas qui paraissaient évidents. L’Eglise catholique elle-même n’a pas échappé à cette mutation en passant d’une doctrine du mariage tout entier au service de la fécondité à la reconnaissance du mariage comme  communauté d’amour d’abord.[3] Dans un tel contexte il est donc essentiel que chacun commence par être lucide sur sa propre position et s’attache à bien comprendre ce que son interlocuteur entend quand il utilise le mot « mariage ».  Dialogue ! ! !   

4.     Du rôle du législateur en démocratie

En démocratie, la loi civile n’est pas faite pour déterminer ce qui est bien et ce qui est mal. Elle est faite pour organiser la vie sociale en tenant compte d’un socle de valeurs communes reconnues par la majorité des citoyens comme fondatrices (en France, Droits de l’Homme et laïcité) et en régulant au mieux les différences entre les convictions morales des personnes et des groupes. Les lois évoluent donc en permanence avec l’évolution des mentalités. Pour se situer en tant que citoyen par rapport aux lois il faut distinguer entre les lois « répressives » et les lois « permissives ». Les premières obligent tout citoyen sous peine de sanctions pénales (obligation de payer l’impôt, de faire son service militaire (autrefois !), interdiction de brûler les feux rouges …) Il peut arriver que la conscience morale personnelle conduise à violer la loi si celle-ci impose une obligation jugée immorale (cas des lois de Vichy par ex.) et à s’y opposer avec différents niveaux de violence (de la grève de la faim à la résistance armée). Les lois « permissives », elles, n’obligent personne. Elles permettent la création d’associations et d’entreprises. Elles encadrent aussi des comportements que certains réprouvent mais que d’autres trouvent légitimes (avortement, prostitution …). Elles tiennent donc compte de l’évolution des mœurs approuvée à un moment donné par une majorité de citoyens. C’est ce qui s’est passé dans tous les pays qui ont reconnu, sous différentes modalités, la possibilité du « mariage pour tous ». Compte-tenu d’une situation de fait (existence de couples homos et d’enfants élevés par ces couples) et de lacunes juridiques réelles, l’Etat est tenu de légiférer en vue d’une meilleure protection des personnes. Quelles sont alors les meilleures dispositions juridiques à adopter ? Débat ! ! ! 

5.     Des droits des enfants et du « droit à l’enfant »

L’homoparentalité soulève une question beaucoup plus grave que celle de la reconnaissance officielle d’une union entre personnes du même sexe, union qui comporterait les mêmes droits et les mêmes devoirs que le mariage sous sa forme actuelle. En effet des couples homos. (nombreux ?) élèvent des enfants ou souhaitent en avoir à élever. La question qui se pose alors dépasse de beaucoup le seul cas de l’homoparentalité et conduit à réfléchir sur des pratiques anciennes que personne actuellement ne semble vouloir remettre en question. Oui ou non tout être humain a-t-il droit à avoir un ou des enfants « naturellement », voire si nécessaire, par adoption légale ou par n’importe quel moyen technique actuellement disponible ? Peut-on faire l’impasse sur la connaissance ou non par un enfant de sa filiation biologique ?[4]  Poser de telles questions oblige à revisiter la légitimité de l’adoption par célibataire, les dons anonymes de sperme et d’ovocytes, l’adoption après accouchement sous X, la gestation pour autrui et aussi les hypothèses de clonage. Les ambiguïtés du désir de paternité/maternité sont évidentes et tout à fait normales mais comment, tout en respectant la générosité contenue dans le désir d’être fécond à partir de sa propre chair ou non, respecter aussi le droit fondamental d’un enfant à être désiré pour lui-même et non pas pour combler un manque ? « Vos enfants ne sont pas vos enfants … » a écrit le poète Khalil Gibran dans un texte très souvent utilisé pour les baptêmes.[5] Débat…

6.     Des exigences évangéliques

Les évêques français ont très justement exprimé dans leur déclaration des préoccupations anthropologiques et non pas de source révélée. Or l’anthropologie n’est pas une science exacte d’où l’importance du débat qu’ils disent souhaiter, et d’abord à l’intérieur même de la communauté chrétienne dans laquelle existent des points de vue différents.[6] Par contre, ce qui ne souffre pas discussion pour un disciple de Jésus c’est d’abord et avant tout, le respect absolu de chaque personne quelle qu’elle soit, le refus de juger et d’exclure, la volonté d’accepter l’autre différent sans vouloir nier sa différence, l’opposition radicale à tout ce qui peut faire de l’autre un dominé, un inférieur ou pire encore, un « objet » de consommation. Que l’on soit homo ou hétero l’exigence d’amour est la même : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », et encore : « C’est de l’amour dont je vous ai aimés que vous devez vous aimer les uns les autres ». L’attitude de Jésus a toujours été de remettre debout des hommes et des femmes blessés. Des modifications législatives peuvent-elles contribuer à humaniser des situations problématiques et douloureuses, c’est là l’enjeu dont il faut accepter de débattre, ce qui ne se fera pas à coup de slogans simplificateurs. Et puis, il faut aussi raison garder : selon Mt 25, ce qui est prioritaire quand le Jugement est prononcé, c’est la réponse à « J’ai eu faim, j’ai eu soif, j’étais nu …"

 

04 janvier 2013, Jean Peycelon



[1] Il est bon de savoir que chaque année naissent en France environ 250 bébés dont on ne peut déterminer le sexe avec certitude !

[2] Si l’on considère le mariage comme un simple contrat juridique entre deux personnes (même de sexes différents) cela n’est pas la même chose que de l’envisager comme institution d’une communauté d’amour à durée illimitée. Depuis près de 30 ans les études de psychosociologie démontrent que, en France, il existe cinq conceptions très différentes du couple et de la famille.

[3]Les débats furent vifs à Vatican II sur cette question. A noter que pour l’Eglise, la stérilité d’un couple n’est pas une cause de nullité de mariage.

[4] Récemment une jeune femme qui venait de découvrir enfin l’identité de son père biologique 48 h après la mort de celui-ci m’a demandé de lui parler de ce père qu’elle n’a jamais rencontré en me disant : « Je suis amputée de 50 % de moi-même ».

[5] D’une certaine façon le baptême opère une première séparation de l’enfant vis-à-vis de son père et de sa mère en le faisant entrer dans une autre famille et en en faisant le frère de ses parents car leur égal comme fils de Dieu.

[6] Bon nombre de ces points de vue différents ont été recensés par l’hebdomadaire LA VIE, sont repris par Les Réseaux des PARVIS, etc. Très instructifs sont d’ailleurs les courriers des lecteurs de LA CROIX et les blogs de LA VIE.

Publié dans Anthropologie

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