Nous avons tendance à mettre en premier le matériellement perceptible : les lois, les offrandes concrètes, l’argent, les avantages acquis

Publié le par Michel Durand

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Jean Helart
La guérison du paralytique par Saint Pierre et Saint Jean
Huile sur toile, 230 x 175 cm, Reims

Matthieu, 23, 13-22, l’évangile du lundi 26 août 2013

Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez à clé le Royaume des cieux devant les hommes ; vous-mêmes n'y entrez pas, et ceux qui essayent d'y entrer, vous ne leur permettez pas d'entrer !

Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous parcourez la mer et la terre pour faire un seul converti, et quand vous y avez réussi, vous en faites un homme voué à la géhenne, deux fois pire que vous !

Malheureux êtes-vous, guides aveugles, vous qui dites : ‘Si l'on fait un serment par le Temple, il est nul ; mais si l'on fait un serment par l'or du Temple, on doit s'en acquitter.'

Insensés et aveugles ! Qu'est-ce qui est le plus important : l'or ? ou bien le Temple par lequel cet or devient sacré ? Vous dites encore : 'Si l'on fait un serment par l'autel, il est nul ; mais si l'on fait un serment par l'offrande posée sur l'autel, on doit s'en acquitter.'

Aveugles ! Qu'est-ce qui est le plus important : l'offrande ? ou bien l'autel par lequel cette offrande devient sacrée ?

Celui qui fait un serment par l'autel fait donc un serment par l'autel et par tout ce qui est posé dessus ; et celui qui fait un serment par le Temple fait un serment par le Temple et par Celui qui l'habite ; et celui qui fait un serment par le ciel fait un serment par le trône divin et par Celui qui siège sur ce trône.

 

C’est la première fois, selon ma mémoire, que je lis avec attention et médite sur ce passage d’évangile.

Étant également invité à réfléchir sur la constitution de la toute première communauté chrétienne tel que les Actes des Apôtres en parlent, je suis surpris de voir la correspondance possible entre les malédictions portées à l’encontre des scribes et des pharisiens et la façon dont il nous arrive de vouloir conduire l’Église. N’avons-nous pas tendance – n’ai-je pas tendance - à mettre en premier ce que qui est matériellement perceptible : les lois, les idéologies, les offrandes concrètes, l’argent… tout ce qui renforce la solidité d’une société humaine, les avantages acquis, les habitudes indiscutables, alors que foncièrement seul compte la vérité qui réside en Dieu.

 

Dans les Actes des Apôtres, l’étrange mort du couple Ananie et Saphire n’est pas due, à l’argent de la vente du terrain qu’ils n’ont pas donné ; ils n’étaient pas obligés d’accomplir ce don, mais au mensonge, à la dissimulation.

« Quand tu l'avais, il était bien à toi, et après la vente, tu pouvais disposer de la somme, n'est-ce pas ? Alors, pourquoi t'es-tu mis cette idée dans la tête ? Tu n'as pas menti aux hommes, mais à Dieu. » (Act 5, 4).

Les commentaires exégétiques de ce texte de Luc invitent à se rapporter au couple d’Adam et Eve où pour égaler Dieu, ils obéissent à la convoitise du « toujours plus ».

« Pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur que tu mentes à l’Esprit Saint et détournes une partie du prix champ ? » (Act 5, 3).

Vouloir garder pour soi, par « peur de manquer » et en même temps vouloir se montrer très généreux ne fonctionnent pas, non à cause d’avoir gardé une partie de son bien propre, mais à cause du mensonge, de la dissimulation.

Je vois dans ce texte tout le rapport ambigu que l’homme, naturellement, donc moi aussi, a avec l’argent, la loi, les coutumes.

À multiplier les conditions légales pour entrer dans la communauté chrétienne, ne laissons-nous pas des gens dehors ? Trop de lois tuent l’unique loi d’Amour. Que dire à une personne de bonne volonté dont la vie n’est en rien conforme aux us et coutumes ou morale catholique ?

« Malheurs à vous qui fermez aux hommes le Royaume des Cieux ! »

Récemment un syrien, qui se dit lui-même sans instruction, tatoué des pieds à la tête, professant sa foi en Christ, me demanda la bénédiction de Dieu. Il se sait marginal, tout en sollicitant une non-condamnation à cause, semble-t-il de ses tatouages.

« Si l’on jure par l’offrande qui est sur l’autel, on est tenu. Aveugles ! Quel est donc le plus digne, l’offrande ou l’autel qui rend cette offrande sacrée ? Aussi bien jurer par l‘autel, c’est jurer par lui et par tout ce qui est dessus ».

La méditation de cette page d’Évangile m’invite à penser que le recours à Dieu (jurer par le ciel) pour obtenir la divine bénédiction dépasse toutes autres réalités : offrandes, lois, habitudes, bienséances.

Les actes des Apôtres montrent qu’un des premiers gestes de la toute première Église est l’introduction en son sein, dans le sein du Temple, d’un exclu de la société :

« De l’argent et de l’or je n’en ai pas , mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, marche » Ac 3, 6).

Au paravent, Pierre et l’impotent avaient échangé un regard, prononcé quelques paroles dans le but de tracer la cadre de la rencontre, des demandes et des possibilités. Si Pierre avait suivi les préceptes de la Loi, il n’aurait jamais communiqué la grâce qui vient de Dieu, ni le malade aurait pu la recevoir, se sachant interdit de séjour dans la cour divine.

« Malheureux êtes-vous, guides aveugles, vous qui dites : 'Si l'on fait un serment par le Temple, il est nul ; mais si l'on fait un serment par l'or du Temple, on doit s'en acquitter. Insensés et aveugles ! Qu'est-ce qui est le plus important : l'or ? ou bien le Temple par lequel cet or devient sacré ? » (Mt. 23, 17).

 Quelle est l’idole que j’adore ? Est-ce que je n’adore pas la loi quand je dis ne pas pouvoir y toucher ? L’argent, l’or n’est-ce pas ce que je considère comme des dieux , des absolus à respecter absolument ? Ce qui rend saint un objet, n’est-ce pas l’orientation de cette chose plus que la matière elle-même ? L’or ne vaut rien sans le sanctuaire qui lui donne une valeur.

Mais à quoi pense-t-on quand on dit qu’un lieu de culte qui ne rapporte pas assez d’argent doit être fermé ? Dans les réflexions économiques d’un diocèse, une paroisse qui n’arrive pas à être financièrement autonome avec les revenus de son culte ne mérite plus le nom de paroisse. Alors, elle doit cesser d’exister. S’occupe-t-on des personnes qui sont à la frontière et qui, sans permettre la survie de son sanctuaire, cheminent malgré tout vers plus d’humanité ? L’argent devient un dieu quand des décisions sont prises exclusivement sous son regard. J’écris cela en pensant à l’avenir de la paroisse St Polycarpe des pentes de la Croix-Rousse, dont les immenses et coûteux bâtiments sont ouverts à des gens situés à la périphérie de l’Église, trop pauvres ou trop ignorants pour pouvoir songer à son maintien économique. N’est-ce pas jurer par le sanctuaire et tout ce qu’il contient, par le ciel et par Celui qui y habite que de ne pas considérer les seules valeurs monétaires ?

L’évangélisation renouvelée se doit de faire attention à ce paramètre pour ne pas fermer les portes de l’Église aux personnes qui frappent à la périphérie. Le dialogue avec les artistes et les moyens d’exposition que la paroisse propose entre dans le jeu d’une évangélisation sans cesse en renouvellement. Renouvellement indispensable pour que le Message soit perçu.

 

La proposition 17 du Synode sur la nouvelle évangélisation oriente, me semble-t-il dans ce sens : « Il est d’une importance capitale, pour la nouvelle évangélisation, de souligner le rôle des préambules de la foi. Il est nécessaire non seulement de montrer que la foi ne s’oppose pas à la raison, mais aussi de mettre en évidence un certain nombre de vérités et de réalités qui relèvent d’une anthropologie correcte, éclairée par la raison naturelle ».

La spiritualité de l’art contemporain s’ouvrant à la transcendance humaine entre dans cette dynamique. Il y a dans l’acte créateur de l’artiste une porte s’ouvrant sur le ciel où siège la sagesse divine.

« Jurer par le Ciel, c’est jurer par le siège de Dieu et par Celui qui y siège » (Mt 23, 22). Dans ce cas l’artiste est entendu avec ce qu’il apporte par son art original. Il n’est pas utilisé pour faire passer une tranche de foi, comme l’on débiterait les articles du catéchisme, ce qui se voit parfois dans le théâtre, les arts plastiques, les chants dits « chrétiens ».  Suivons le dialogue et le regard de Pierre et Jean à l’adresse de l’impôt à qui les deux apôtres disent, par la voix de Pierre à celui qui espérait recevoir de l’argent : « regarde-nous, de l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au non de Jésus Christ le Nazaréen , marche… » (Ac 3, 6).

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