Nous ne pouvons passer de la dictature du parti unique à la démocratie libérale et pluraliste sans transiter par un sas politique, une conférence nationale

Publié le par Michel Durand

Il est rare que je choisisse au hasard les livres à lire. Cela m’arrive, mais pas vraiment cette année, ni l’an passé.

 

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Ce sont plutôt des ouvrages qui arrivent jusqu’à moi à l’occasion de rencontres occasionnelles ou programmées par le travail. Par exemple, ce que j’ai souhaité lire sur la musique Metal, ce fut à la suite de la rencontre de Robert Culat, de Gildas Vijay Rousseaux, de jeunes adeptes de ce genre musical.

Magalie, une participante des cercles de silence  le deuxième mercredi de chaque mois sur la place des Terreaux à Lyon (18 h 30), m’a donné à lire (je lui avais demandé une sélection de son choix) Les petits garçons naissent aussi des étoiles, d’Emmanuel B. Dongala. Et j’ai lu ce roman pendant mon séjour, cette année, dans la Sud tunisien, séjour que je qualifie de retrait annuel rituel. Grâce à Radio Tunisienne Internationale (en français), j’ai pu chaque jour entendre, les informations. C’était au moment où un militant fut tué. Le roman de cet écrivain congolais (Brazzaville) résonna alors avec toute son actualité. Je vous invite à lire (p. 311-314) pour donner le goût d’aborder l’ensemble :

AH, LAISSEZ-MOI vous dire, la politique, c'est pas du tout triste ! Surtout la démocratie libérale et pluraliste qui s'abattit sur le pays avec ce nouveau truc qu'on appelait campagne électorale.

Mais avant de vous expliquer ce qu'était une campagne électorale, laissez-moi d'abord vous parler de la Conférence nationale, une invention bien de chez nous.

On nous avait expliqué que, tout comme un astronaute ne pouvait passer de la haute pression de sa cabine à la faible pression de l'espace sans passer par un sas de décompression, de même nous ne pouvions passer de la dictature du parti unique à la démocratie libérale et pluraliste sans transiter par une sorte de sas politique, c'est-à-dire une conférence nationale. Cette conférence serait un lieu de décontamination (tout comme on mettait en quarantaine les astronautes revenant de la Lune) sans quoi nous risquerions de transplanter le virus du totalitarisme sur la nouvelle terre démocratique qui se profilait à l'horizon. Elle permettrait à tous les fils et filles du pays de faire le bilan de ce passé indigne d'un pays civilisé, de toutes ces années de larmes et de sang vécues sous la dictature d'un parti unique. On s'engagerait alors à ne plus jamais recommencer, à ne plus mentir, à ne plus voler, à ne plus tuer, à ne plus prendre la femme de son voisin. Enfin, on se quitterait en s'embrassant dans un grand élan d'amour fraternel.

Tout cela était bien, mais où trouver des délégués à cette conférence, des délégués de partis politiques et de la société civile dans un pays qui depuis que je suis au monde n'a connu qu'un parti unique et aucune association indépendante ?

Si vous pensez que la situation était inextricable, c'est que vous ne connaissez pas du tout notre pays, petit par sa taille, mais grand par sa débrouillardise. En moins d'une semaine, le génie d'entreprise de notre nation longtemps étouffé par le carcan du parti unique explosa en soixante-dix-sept partis politiques. Le nombre atteint soixante-dix-huit lorsque tonton Boula Boula créa aussi le sien. Je l'ai su parce qu'il avait adressé une lettre et des bulletins d'adhésion à papa. Celui-ci avait appelé maman, lui avait montré la lettre en disant :

« Mon inénarrable beau-frère a certainement trouvé un nouveau filon à exploiter. »

Avec ma curiosité coutumière, j'ai lu la lettre. En fait, c'était une sorte de note circulaire dans laquelle il annonçait la formation de son parti politique. Il y rappelait que le combat pour la liberté avait toujours été son combat constant ; qu'il avait toujours été un homme de courage comme l'avait prouvé son emprisonnement dû au fait qu'ayant constaté que le régime dont il était l'un des dirigeants importants ne pouvait se réformer de l'intérieur, il avait publiquement marqué son désaccord avec le chef de la révolution. Il avait préféré les dures souffrances du cachot plutôt que de continuer à s'engraisser sur le travail du peuple. Cependant, tout en étant en prison, il avait inspiré la fameuse lettre ouverte qui avait conduit à l'ébranlement de ce régime totalitaire inique et à sa déchéance finale. Aujourd'hui, il était prêt à mettre son expérience au service du peuple, ce peuple sans lequel il n'était rien. Il allait servir et non se servir. D'où la création de ce nouveau parti différent des soixante-dix-sept autres, le Parti Indépendant de Lutte Intégrale Pour l'Institutionnalisation de la Liberté, en sigle le PlLI PlLI. « Le PlLI PlLI, le parti qui pique comme un piment », tel était son slogan. Il avait ensuite signé sa lettre : « Boula Boula, Leader politique, Président-fondateur du PlLI PlLI.»

Il avait ajouté à la main, à la fin de la lettre, un message particulier pour papa et qui disait :

« Cher beau-frère, je te nomme président de la section du PlLI PlLI dans ta localité. Tu trouveras ci-joint quelques bulletins d'adhésion ; s'il t'en manque, n'hésite pas à en faire des photocopies. Je t'annonce également que je t'ai retenu comme délégué du parti à la prochaine Conférence nationale ; ne t'inquiète pas pour la popote, car je trouverai un moyen pour te payer pendant tous ces jours où tu seras loin de la famille, d'autant plus que je sais comment les fins de mois d'un instituteur peuvent être difficiles. J'embrasse tout le monde. »

Non seulement papa n'avait pas répondu à l'invite de tonton, mais il avait tout simplement jeté la lettre à la poubelle ...

 

Tout au long de ces pages, j’ai sans cesse pensé à Antoine Manson-Vigou dont j’ai déjà parlé. VOIR ICI et ICI etc...

Du reste avez-vous lu son récit Journal d’un demandeur d’asile ? L’Harmatan

Si ce n’est pas le cas, c’est encore temps.

Le regard d’Emmanuel B. Dongala donne vraiment à comprendre pourquoi des jeunes d’Afrique centrale, de l’Ouest ou du Nord souhaitent rejoindre l’Europe. La terre n’appartient à personne. La circulation devrait être donc être libre pour tous. Il n’y a pas de raison que ceux du sud ne puissent pas rejoindre le nord quand ceux du Nord voyagent librement partout dans le monde. Mais voilà, les chefs du Nord, à leur façon, civilement, limitent la démocratie. Ils sont en cela imités par les chefs du sud qui poussent les jeunes à l’exil pour respirer dans plus de liberté.

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