Où mon engagement pastoral s’enracine-t-il ?

Publié le par Michel Durand

Peut-être ai-je déjà publié ce texte au moment de son écriture, il y a deux ou trois ans ?

C’est celui dont j’ai parlé dans l’article précédent.

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Rome, saints Côme et Damien : mosaïque de l’abside, 4e - 5e s.



Où mon engagement pastoral s’enracine-t-il ?

- Dans une lutte afin de devenir disciple et serviteur du Christ, l’unique prêtre, médiateur entre Dieu et les hommes.

- Dans le constat que la parole du Christ est toujours menacée par l’ordre religieux établi : puissance des restaurations face à la faiblesse des pauvres et des éloignés de l’Église, « les incompris de ceux qui vivent en milieu dit privilégié ».

« En ce temps-là Jésus prit la parole et dit: "Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits ». (Mt 11, 25)

Quand Jésus s’adressa à ses contemporains, il prit d’emblée le langage des prophètes s’éloignant ainsi du judaïsme officiel du temple et des synagogues.


Les prophètes

En tout premier, son baptême par Jean-Baptiste (Mt 3) plaça Jésus publiquement sur un chemin différent de la stricte application de la Loi. Il se met ainsi à l’école de celui qui reprend l’annonce d’Isaïe : préparez le chemin du Seigneur, aplanissez ses sentiers. Convertissez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche. Le repentir (détournement) engage toute la personne dans un acte existentiel au sein d’une société historique (Lc 3, 10-14), acte beaucoup plus profond que l’observance rituelle. Du reste, pendant ses trois années de mission, Jésus ne se priva pas de faire remarquer à certains pratiquants de la Loi, notamment Pharisiens et Sadducéens, qu’ils sont comme des sépulcres blanchis. Si l’extérieur est beau à voir, l’intérieur n’est que pourriture (Mt 23, 27). Un petit nombre, Elizabeth, Zacharie, Jean, Marie, Joseph, Anne, Siméon, etc. mérite, au contraire, l’éloge de leur foi.

Jésus, porte-parole et Parole de Dieu, dit et redit le message d’Amour en faveur de tous les hommes. Il parle sur les collines (Mt 5), le long des plages (Capharnaüm, Mt 8,5), dans des maisons privées (chez Pierre, Mt 8, 14). Il guérit. Il s’adresse à des personnes exclues par la Loi : malades, publicains, prostituées… pour effectuer un message de libération, de bonheur, d’amour universel. L’art de vivre qu’il annonce est commun à de nombreuses morales sauf que ces dernières –et encore aujourd’hui- ne vont pas à l’extrême de l’amour, celui des ennemis (Mt 5, 44). Morale universelle que le Christ annonce en donnant, par le don de sa vie et le mystère de sa résurrection, les moyens de la mettre en pratique. L’autorité avec laquelle il parle (Mt 7, 29) est rendue crédible par les miracles qu’il accomplit et qui sont tous des signes de libération de la chair ou de l’esprit : mieux-être, épanouissement de la vie pour le bonheur de tous. Il n’est pas comme les scribes qui discutaillent sur le texte. « Vous avez entendu dire … Eh bien ! moi, je vous dis… » (Mt 5, 27). Ce que Jésus vise, c’est la conversion et non l’ajustement mondain, formaliste à une loi. « Vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait »« D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles ? » (Mt 13, 54). Tout pénétré de l’esprit du Père, il ne peut qu’exprimer l’essentiel : « Apprenant qu'il avait fermé la bouche aux Sadducéens, les Pharisiens se réunirent en groupe, et l'un d'eux lui demanda pour l'embarrasser : "Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ?" Jésus lui dit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes" ».(Mt 22,34-40) (Mt 5,48). L’amour de tous est le sceau de cette perfection. Amour vécu, répandu, offert à tous quand il parle en plain air (Mt 6), à l’aide de paraboles (Mt 13,1-51 ; 20,1 ; 22, 28), amour expliqué quand il s’adresse à ses compatriotes dans les synagogues (Mt 13, 53ss) ou, et surtout, à ses disciples plus capables que d’autres, parce qu’ils se sont mis à sa suite, de comprendre le fond de sa pensée (Mt 13, 36ss).

Ou encore, la dite règle d’or : « Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : voilà la Loi et les Prophètes. » (Mt 7,12)

Merveilleux messager que celui qui place la sagesse humaine au niveau de la révélation divine. Sagesse universelle que l’on connaît au moins depuis le Code d’Hammourabi sans, hélas, pouvoir le mettre en pratique parce que le Verbe de Dieu n’est pas au centre de nos vies.

Luc résume ainsi l’appel de Jésus à vivre l’acte prophétique universel. « L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur. Il replia le livre, le rendit au servant et s'assit. Tous dans la synagogue tenaient les yeux fixés sur lui. Alors, il se mit à leur dire : "Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture." (Lc 4,18-21)

Ces versets, repris d’Isaïe 61,1-11 (le second Isaïe, son action se situe entre 550 et 538), montrent à eux seuls comment le Christ se situe au-delà de l’observance de préceptes moraux et rituels. Il ne se situe pas dans le « religieusement correct » établi par l’homme du faire ou ne pas faire pour être conforme aux normes du judaïsme en solde de tout compte : je suis quitte. Mais, par le retournement des personnes, il attend tout de l’humainement impossible. En effet, tout est possible à Dieu. « De même que la terre fait éclore ses germes… ainsi, Yahvé fait germer la justice et la louange devant toutes les nations »

 

Refus du judaïsme

Jésus est beaucoup plus de la lignée d’Isaïe que de celle d’Ezéchiel. Dans l’Évangile selon Matthieu, un rapide regard m’a permis de constater que pour au moins 36 citations (ou rapprochements) d’Isaïe il n’y en avait que 5 d’Ezéchiel. Et très souvent, pour ce dernier, des comparaisons littéraires ne touchant pas à la personne même du prophète (Mt 6, 17 ; 13, 32 ; 18, 12 = plaidoyer pour le vrai Pasteur ; 23, 38 ; 25, 32 = vision du jugement dernier).

Le prêtre Ezéchiel (vers 627-571) est, de 597 à 571, un prophète qui ne s’adresse qu’à la maison d’Israël (Ez 3, 5-7), qui a un grand souci du Temple de Jérusalem, de ses princes, de ses prêtres (Ez 22, 1ss ; 44, 4ss). Il veut la reconstruction du peuple de Dieu autour de la spécificité judaïque. Il souhaite un recentrage ethnique sur le peuple élu tout en comprenant, ce qui est à son actif, l’importance du spirituel (Ez 36, 25-27 : je mettrai en vous un esprit neuf). Bien que son action soit antérieure à celle d’Isaïe, c’est elle qui l’emportera sur Isaïe. Celui-ci, trop combattu qu’il fut par les siens, n’aura pas le dernier mot.

Le second Isaïe, annonciateur du salut d’Israël, sait que l’étranger Cyrus est l’oint de Dieu et que ses succès militaires ont pour but la reconstruction du Temple de Jérusalem et la libération du peuple de Yahvé. Seulement, cette délivrance ne doit pas être confisquée par les circoncis. Elle est au bénéfice de toute l’humanité. « Écoute-moi bien, mon peuple, ô ma nation tend l’oreille vers moi. Car une loi va sortir de moi et je ferai de mon droit la lumière des Nations » (cf Is 51, 4 ; 42, 1s ; 49, 1s ; 50,4s ; 52,13 ; 53 ,12). Hélas, ils n’ont pas entendu. Il n’y a pas que les quatre cantiques du serviteur souffrant pour permettre un rapprochement entre Jésus non compris pas les siens et Isaïe méprisé par ses proches, mais soutenu par Dieu, ce qui le fait tenir dans l’adversité. Il y a tout son message prophétique de libération universelle.

Depuis la création du monde, des nations, une merveille, Yahvé envisage de redonner force à toute personne qui est dans la lassitude (Is 40). « Cette perspective universelle, cette perpétuelle référence au Monde, aux Nations, le Second-Isaïe ne les réserve pas à Yahvé : il les étend à son peuple. Il a réfléchi aux souffrances et à l’exil de ce dernier, et trouvé indigne de la Grandeur de son Dieu de ne les interpréter (comme on avait toujours fait avant lui) que sur le plan de la stricte Justice vindicative, exercée à l’égard du seul Israël, alors que Dieu est aussi le Dieu unique de toutes les Nations de l’Univers… Le Second-Isaïe a de son Dieu une si haute idée qu’il lui répugne de la réduire comme à une seule prérogative, exercée sur une seule fraction, même la plus excellente, de son Domaine. Dieu ne serait pas Dieu s’Il n’était que Juste et s’Il ne s’occupait que d’Israël. En clouant, comme Il l’avait fait, Son Peuple au pilori de l’Univers, Il devait donc avoir un autre but, plus subtil, plus insondable, plus digne de Lui, que le simple châtiment, vindicatif et correctif : par cet exemple inouï et terrible, Il voulait amener à Lui tous les peuples, leur faire connaître le Sien comme Son mandataire, l’accréditer auprès d’eux comme Son témoin, par le spectacle d’un malheur qu’il avait si dignement et courageusement supporté devant tous, pour expier aussi leurs crimes. Israël aura donc désormais pour mission de répandre dans l’univers entier la connaissance de Yahvé, l’attachement à Yahvé et tous les privilèges qui en découlaient et qui lui avaient d'abord été réservés, mais que Yahvé, Dieu unique et universel, veut étendre à tous les hommes » Jean Bottéro, Naissance de Dieu, Gallimard, folio histoire, 1992, p.140).

Hélas, le peuple, dur d’oreille, n’a pas entendu l’appel à l’Amour Universel proclamé par le Second-Isaïe. Réinstallés à Jérusalem, prêtres, scribes, légistes, recentrent la pensée sur l’interne, l’ethnique, l’identité religieuse, le particularisme. Contre le sublime yahvisme du Second-Isaïe, prend alors place, sous la conduite d’Esdras, dans la lignée d’Ezéchiel, le judaïsme, un efficace recentrage religieux et sacerdotal qui inspire, encore aujourd’hui, nombreuses démarches spirituelles.

Arrivé à Jérusalem vers 428 avec un groupe important de nouveaux migrants, Esdras joua le premier rôle dans la réforme du judaïsme postexilique (Es 7, 1ss ; Ne 8, 1ss). Les Juifs voient en lui le réinventeur de leur religion, à l’instar de Moïse, le premier inventeur. Alors que les prophètes Agée, Zacharie, Daniel, Baruch, des œuvres de sagesse, des chroniques sont rédigées sous forme de relectures des relations de Dieu et de l’humanité, le centre de la pensée juive se situe dans la Loi, la Torah : le judaïsme que connaîtra Jésus et contre lequel il s’affronta en reprenant les élans universels d’Isaïe, voire d’Osée.

La loi étant au service de l’homme et non l’homme au service de la loi, Jésus ne se préoccupe pas du sabbat et de ses interdits sans discernement, il guérit quand il le faut pour le bien de l’homme (Jn 5). Le Fils agit comme le Père, il donne la vie quand cela est nécessaire. « C'est pourquoi les Juifs harcelaient Jésus, parce qu’il faisait cela le jour du Sabbat » (Jn 5,16).

 

Jésus reprend donc pour l’accomplir l’essentiel du message prononcé par Isaïe et cherche à en obtenir la mise en pratique par les hommes, notamment les gens de sa patrie, mais aussi tous les autres, les non-circoncis, les malades, les impurs selon la loi, et nous voyons que ceux-ci, libres de toutes entraves légales, sont largement disposés à entendre et mettre en pratique les Paroles du Père prononcées par le Fils.

La Parole ne peut-être confisquée par personne. Elle est destinée à tous les hommes. Comment peut-elle atteindre son but ? Par rapport aux prophètes, Jésus a un plus. En effet, Verbe de Dieu, Parole faite chair humaine pour parler le langage des hommes, Jésus ne fait pas que parler. Ce qu’il dit, il l’accomplit. Le plus qu’il apporte c’est que sa Parole est directement efficace. Dieu est venu lui-même réaliser dans l’humanité ce qu’il souhaitait pour elle : l’Amour Universel. Après avoir envoyé les prophètes, Dieu envoya son Fils pour que se concrétise ce qui fut dit de tout temps : Dieu Créateur est le Père aimant de tous les hommes, l’amour étant la Loi dans sa plénitude : « N'ayez de dettes envers personne, sinon celle de l'amour mutuel. Car celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi. En effet, le précepte: Tu ne commettras pas d'adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas, et tous les autres se résument en cette formule: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. La charité ne fait point de tort au prochain. La charité est donc la Loi dans sa plénitude. (Rm 13, 8-10).

Aucun intercesseur ne peut obtenir meilleur résultat. De prêtre il n’y en aura pas d’autres que Lui : « Ce n’est pas le Christ qui s’est attribué à soi-même, la gloire de devenir grand prêtre, mais il l’a reçue de celui qui lui a dit : Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré ; comme il dit encore ailleurs : tu es prêtre pour l’éternité, selon l’ordre de Melchisédech » ( He 5, 5-6).

 

Publié dans Anthropologie

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