Que faisons-nous de la terre ?

Publié le par Michel Durand

En janvier 2009, Philippe Barbarin a introduit le colloque « Quelles ressources spirituelles pour faire face à l'épuisement des ressources naturelles ?

En lisant son article publiée dans le N° 10 de Eglise à Lyon (novembre 2009), je me suis dit qu’il serait intéressant de pouvoir lire dans la même foulée son expression vis-à-vis de l’écologie, tant celle, orale du colloque, que celle, écrite d’Eglise à Lyon. En effet, quand l’archevêque de Lyon interroge la consommation soutenue par l’actuelle économie de marché : « Savons-nous résister aux exigences de la consommation qui transforme si vite le superflu en nécessaire ? », n’est-ce pas le libéralisme économique qu’il questionne. Sa pensée, sans en employer le vocabulaire, est bien celle d’une sortie du capitalisme.


Dans le style orale du colloque organisé par le groupe Chrétiens et Pic de pétrole :

Je suis heureux d'avoir répondu sans hésitation à cette invitation du Père Michel Durand parce que, pour moi, c'est un point majeur. Voyez, dans ce que le Père Michel Durand a dit tout à l'heure, il y a une question du genre : Qu'est-ce que les chrétiens ont à voir avec le pic de pétrole ? C'est une question typiquement occidentale. Durant quatre ans j'ai été missionnaire à Madagascar avec l'écologie en plein cœur de la vie pastorale. Donc, j'ai vu, pendant ces années, que lorsqu'on baptisait un enfant, on donnait à la famille deux arbres à planter, parce que la déforestation de Madagascar est un désastre ; donc on fait comprendre, quand les familles font baptiser un enfant, ou qu'un jeune demande la confirmation, que si Dieu prend soin de lui et ensemence sa terre, lui aussi doit prendre soin de sa terre, car c'est cette terre qui le nourrit.

Dans une récente conversation avec Monsieur Borloo, je disais que le drame en France, c'est que l'État fait tout. Si, dans votre Grenelle de l'Environnement, vous changez vraiment les choses, et vous dites que, quand l'État donne un euro, les collectivités locales devront en donner quatre, enfin on va se sentir concerné. Mais, si vous faites l'Office National des Forêts, les Eaux et tout, et tout, et si vous vous occupez de tout et du reste, que voulez-vous qu'on s'en occupe, nous ! En fait, quand vous intéressez les gens, par exemple, il n'y a qu'à voir la façon dont les gens se sont mis immédiatement à ces questions de tri pour les ordures. Et maintenant, dans le Grenelle de l'Environnement, je pense qu'il y a une phase nouvelle du dialogue social et de la vie politique au sens large du terme qui est  vraiment un renouveau intéressant. Et, lui-même me disait : « Comment l'Église pourrait-elle entrer là-dedans ? ». Je disais : « Monsieur, à plein, à plein, parce que ce sont les premières pages de la Bible. »

Donc, les fondements théologiques de cette affaire-là, ce sont les deux discours que les gens présentent comme contradictoires, mais qui ne le sont pas, dans les deux récits de la Création qui sont opposés, qui sont fort différents, en tout cas. Le premier où on dit à l'homme qu'il va emplir la terre et la dominer, car il a évidemment une maîtrise, et c'est dans sa dignité. Et que, d'autre part, dans cette maîtrise, il y a un but. Il ne faut jamais dissocier Genèse 1,28 de Genèse 2 quand il dit : « On te la donne pour que tu la cultives (c'est quand même un très beau mot !) et que tu la gardes », pour la génération future. Je ne sais pourquoi il y a eu un tel oubli ou déclin de tout cela dans la pensée chrétienne.

Si vous ouvrez les textes du Concile Vatican II, il n'y a rien, rien, rien. Un petit passage minuscule dans Gaudium et Spes sur le respect de la Création. Pourquoi ? Parce qu'on est dans la période triomphante où on fait des allusions à la société de ceci ou de cela, et l'homme domine et triomphe. Il a oublié qu'il était le gardien de son frère de la génération d'après. Le résultat, c'est qu'on s'est aperçu des catastrophes subséquentes à partir de 1970. Pourquoi est-ce que la théologie s'est centrée énormément sur la Rédemption, la Résurrection, et qu'elle a complètement oublié le dogme de la Création ? Le fait est que, dans les catéchèses, il n'y a rien sur ce sujet.

À mon avis, dans le « Je crois en Dieu », on pourrait ne garder que la première ligne. « Je crois en Dieu, le Père, Créateur du ciel et de la terre », ça suffit, donc son Amour sera victorieux parce que cet Amour passera à travers tous les obstacles. On s'est focalisé sur toute la suite, mais c'est dans la logique de la première ligne ; donc ce qui est majeur dans la foi, c'est la première ligne. Ce qui est fondamental, c'est qu'il s'agit d'un Père qui donne la vie et qu'Il continue de créer tout.

Pourquoi les chrétiens se sont-ils mis à utiliser le verbe créer au passé composé seulement ? Le désastre commence là. Le verbe créer est un verbe qu'il faut utiliser au présent de l'indicatif, et qui nous dit un amour en acte aujourd'hui ; et nous, comme nous sommes coopérateurs à l'image et à la ressemblance de Celui-là, nous devons coopérer.

Les choses ont changé parce qu'en 1990 a été publié le Catéchisme de l'Église Catholique et, pour la première fois, on a eu un grand développement sur l'écologie et le respect de la Création dans l'explication du mot création. Chose très curieuse, on a vu aussi la chose se développer dans le 7e Commandement : « Tu ne voleras pas » ; ça c'est étrange. Quand j'étais petit, on ne m'avait jamais appris cela. Mais si tu abîmes la Création, tu es un voleur, voleur des générations futures. Ça, je trouve que c'est une très belle parole. Du coup, la conscience s'est beaucoup, beaucoup (développée)... il y a un développement encore plus considérable dans le Compendium de la Doctrine Sociale de l'Église ; il y a un chapitre entier, lequel aboutit d'ailleurs au nouveau style de vie, aux nouvelles formes de vie. Il parcourt l'ensemble de la Création avec sa perspective biblique, ensuite les différents domaines, mais il aboutit à une manière concrète de regarder notre mode de vie, pour permettre celui des autres et aussi pour permettre le futur.

En fait, c'est aussi une partie – m'a-t-on dit, parce que je n'ai pas (encore) lu le texte – assez importante de la réflexion de la future encyclique de Benoît XVI, Caritas in veritate, la charité en vérité et en acte, qui n'en finit pas de sortir puisqu'on nous l'annonce depuis quelques mois, et où il y a cent éléments de réflexion sur ce sujet[1]. C'est la raison pour laquelle quand j'entends : « Chrétiens et pic de pétrole », je suis extrêmement content.

J'ai envie – de même que dans les Assises Nationales de la Bioéthique – qu'enfin on entende la voix des gens ; les gens à l'intérieur de la population française, les chrétiens, ont quelque chose à dire sur ce sujet, non pas les spécialistes. J'ai envie que dans le Grenelle de l'Environnement – si la France se réveille – tout le monde s'en saisisse, que ce ne soit pas uniquement des décisions gouvernementales ou des fonds débloqués, parce qu'au fond (c'est ça qui est triste), quand il n'y a que l'argent qui commande, les gens ne bougent pas. Je crois que là, il y a quelque chose qui est en train de se bouger et de se déplacer, et donc si des quantités d'initiatives locales comme la vôtre – des éléments de réflexions qui vont avoir des conséquences évidemment dans les modes de vie ou dans la société – peuvent répondre aussi à un État qui se bouge et qui sort de sa citadelle, alors il y a peut-être quelque chose qui est possible dans un renouvellement de notre regard sur ce vaste et immense sujet.

Voilà, donc vous dire mon intérêt très profond, je ne sais pas si à Nicole ou Michel ou d'autres d'ailleurs, je peux demander d'avoir un écho assez profond, non pas seulement des exposés puisqu'ils sont déjà dans le livre, mais aussi de ce à quoi votre échange vous amènera, ça m'intéresse beaucoup.

À la suite de cela – je vous le dis, parce que cela peut peut-être vous intéresser – j'ai proposé une rencontre aux Évêques de France sur ce sujet, avec Monsieur Borloo, pour dire : « Eh bien, parlons ! Est-ce que, oui ou non, cela rentre dans notre action pastorale, dans notre paroisse et dans notre diocèse ? Est-ce qu'on a quelque chose à dire sur ce sujet, de sorte que ce ne soit pas des mots qui avancent chacun dans sa petite bulle en se faisant plaisir à lui-même. »

Le fruit de votre réflexion m'intéresse aussi au premier chef. Je vous remercie beaucoup de votre accueil et de tout ce que vous allez échanger et produire.


Dans l’article de Eglise à Lyon rédigé par le Cardinal Philippe Barbarin

Enfin, l'écologie cesse d'être une mode ! On la voit devenir un sujet de réflexion et d'engagement dans toute la société, chez les responsables politiques comme chez les jeunes. Les chrétiens s'aperçoivent qu'elle est étroitement liée à leur foi, dès la première phrase du Credo : « ... le Père Tout-Puissant, créateur du ciel et de la terre, de l'univers visible et invisible ».

Cet article est essentiel, premier dans tous les sens du terme, non seulement parce qu'il vient au début, mais surtout parce que tout découle de lui. Si Dieu s'est engagé dans l'histoire des hommes, c'est parce que leur péché avait malmené l'ensemble de la création et conduit la vie loin de sa source d'amour, jusqu'à la précipiter dans l'abîme de la mort. L'Incarnation du Verbe, le mystère de la Rédemption - don d'amour qui va jusqu'à l'extrême -, la victoire de la Résurrection, l'Esprit Saint « qui donne la vie », tout ce chemin qui aboutit à la résurrection de la chair et à la vie éternelle est le déploiement logique de l'amour généreux du Créateur. Et tout est offert en cadeau à l'homme, roi et liturge de la création. Il a toujours su en profiter, mais dès qu'il a oublié sa responsabilité de « cultiver et garder » ce jardin (Gn 2,15), d'heureux bénéficiaire, il est devenu un triste profiteur, voire un prédateur.

Voilà le cri que nous entendons chez les agriculteurs, spécialement ces temps-ci chez les producteurs laitiers. On a cru valoriser les agriculteurs en les couvrant de primes, mais l'argent est trompeur, nous enseigne l'Évangile.

Leur travail a été réglementé par des circulaires administratives, mais surtout ignoré, méprisé. Et lorsque les prix sont cassés et que les primes ne suivent pas, la révolte éclate. J'étais à la mi-septembre au lac des Sapins, à Cublize, et les producteurs des alentours jetaient le lait sur les routes. Beaucoup de mes frères évêques, la « Mission de France », les « Chrétiens dans le monde rural » (CMR) ont fait entendre ces cris de détresse en soutien à la lutte des agriculteurs : « Reconnaissons leur mission », « Payons notre lait quotidien », « L'agriculture est au service de l'homme »...

Je m'associe de tout cœur à ces interpellations. A-t-on conscience que près de 50% des habitants de notre planète travaille pour nourrir l'autre moitié de la population ? Prie-ton souvent pour les agriculteurs ? On se réjouit que, depuis 1891, l'année de l'encyclique « Rerum novarum », l'enseignement social de l'Église accompagne les changements de la révolution industrielle et du monde ouvrier, mais pourquoi n'y a t-il pas parallèlement un message fort pour les agriculteurs, un enseignement clair sur le respect de la création ?

L'échéance du Sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique approche. Les décisions qui y seront prises (ou esquivées) sont celles de la dernière chance, nous dit -on, car les changements dans le climat, l'agriculture, la pêche peuvent s'enclencher les uns les autres et accélérer cette dégradation que tout le monde redoute.

Nous suivons avec intérêt et sympathie le travail de Nicolas Hulot et de ses collaborateurs, dont la compétence est reconnue. Oui, il s'agit d'un défi très grave, d'un enjeu majeur, mais je ne voudrais pas qu'avec des titres choc comme Le syndrome du Titanic, on succombe au catastrophisme. Après les discours triomphants sur le progrès qu'on entendait dans les années 60, il ne faudrait pas maintenant tout prendre au tragique. La logique de la peur paralyse et ne laisse espérer aucune issue. Le tragique est grec, et ce qui est chrétien, c'est le drame, le drame du salut, un mot qui vient du verbe courir et qui évoque la course de la Parole. Elle s'est faite chair, s'est heurtée contre la haine et la mort, et elle a ouvert la brèche de l'espérance, au matin de Pâques.

J'ai l'impression que la fascination pour l'économie et les techniques nous égare et entraîne un dérapage spirituel de toute la planéte. La baisse des coûts en Europe provoque l'exode des campagnes en Afrique et la multiplication des bidonvilles où la misère fait rage. En outre, à l'heure de la TV et des portables, la richesse insolente Insulte encore davantage les pauvres. C'est à nous, les chrétiens, de parler fort, d'affirmer que ce qui se passe est un drame, mais que ce n'est pas une voie sans issue. Il faut d'abord rappeler qu'abîmer la création, c'est outrager le Créateur et cracher au visage du Christ, « le premier né de toutes créatures ».

Aux pouvoirs publics, j'aimerais dire que nous souhaitons tous partager cette responsabilité et être artisans du changement. Quand j'étais à Madagascar, les prêtres donnaient des arbres à planter aux jeunes et à leurs familles, lors de chaque baptêne, communion ou confirmation. En France, nous semblons juste bons à trier les ordures ou à nettoyer les plages infestées d'hydrocarbure. Nous le faisons volontiers, mais ne sommes-nous pas dignes de collaborer plus activement à ce mouvement de renouveau. Les responsables politiques ont besoin de la société civile pour relever ce défi.

À mes frères et mes sœurs, à nous tous, j'ai aussi envie de lancer un appel vigoureux : Sommes-nous capables d'échapper à cette logique implacable du progrès qui nous empêche de distinguer le nécessaire du superflu ? Savons-nous résister aux exigences de la consommation qui transforme si vite le superflu en nécessaire ?

Il n'est pas question de lancer des imprécations contre la consommation qui est un fait inévitable de la vie quotidienne, mais d'attaquer clairement le consumérisme, car il est devenu un cancer social et mondial. Nous dévorons le monde, mais rapidement les objets que nous avons produits et inventés nous dévorent eux-mêmes. Qui peut dire qu'il a un rapport équilibré, paisible, serein à sa voiture ou son portable, à sa TV ou son ordinateur... ?

Il s'agit bien là d'un drame, c'est-à-dire d'une question de vie ou de mort. Dire cela n'est pas démobilisateur. C'est plutôt indiquer l'une des dimensions du drame du salut, que notre génération doit vivre. Quelqu'un est venu pour nous montrer une issue (« C'est pour cela que je suis sorti » Mc 1 38), et il remettra sur nos lèvres le chant de louange au Dieu créateur.

Eglise à Lyon


 



[1] Publiée le 29 juin 2009.

Publié dans Politique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Maïeul 20/11/2009 23:29


Article très intéressant. Toutefois, j'aimerai dire que cette phase " Il a oublié qu'il était le gardien de son frère de la génération d'après." n'est pas assez compléte. Nous ne sommes pas que les
gardiens des générations futures : nous sommes aussi responsable du fait de ne pas rendre vain ce que les générations passées ont fait pour rendre possible le futur. Voir à ce sujet mon dernier
article : http://maieul.ouvaton.org/Des-generations-en-ecologie

Bien cordialement


Michel Durand 26/11/2009 18:53


Assurément.