Restauration d'un régime d'autorité

Publié le par Michel Durand

La semaine passée, une amie m’a donné un livre à lire et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.

Il s’agit de : « La Vérité dans l'Église catholique. Contestations et restauration d'un régime d'autorité ».lagroye.jpg

Certes, dès les premières pages, j’ai senti l’origine « Action Catholique » de l’auteur ; et il ne me fut pas difficile de discerner le milieu des « Paroisses Universitaires » avant même qu’il n’en parle explicitement. De suite, je me suis dit qu’un jeune prêtre « tradi et /ou charismatique » ne pouvait recevoir cette analyse qu’avec l’habituel regard négatif des chrétiens accusant les infidèles des années 68  d’atteinte à la vérité de l’Eglise. Je n’oublie pas, en effet, qu’un jeune prêtre de cette nouvelle tendance expliqua, en réunion de secteur pastoral, avec grande conviction, que maintenant qu’ils sont là, les erreurs que nous, les vieux, avons commises allaient être corrigées. « C’est de votre faute si le monde a quitté l’Eglise, nous allons rétablir la situation ».

En fait, c’est dans la photographie de cette diversité ecclésiale que l’ouvrage me semble très utile. On voit sans peine les différences et cela me conforte dans le dialogue avec les chrétiens qui demandent un sacrement ou  une « dérogation » pour faire baptiser leur enfant dans une paroisse à la campagne. C’est le prêtre qui leur a dit qu’il fallait que leur curé donne la permission.

Une occasion de réfléchir sur la paroisse.

J’explique toujours quand je vois des gens qui ne sentent pas le sens profond de la communauté chrétienne qu’il leur convient de chercher à sentir d’abord leur attachement à la foi au Christ. Comment s’exprime-t-elle ? Ensuite, après avoir connu plusieurs communautés, plusieurs styles, c’est à eux de choisir le groupe qui favorisera au mieux leur progrès dans la vie chrétienne selon l’Evangile. Le débat commence avec cette possibilité de choix où, dés cet instant, s’affrontent deux types de pédagogies : la voie ascendante et la voie descendante ; théologie narrative ou théologie cognitive. Bien sûr, j’évite d’employer ces mots sans commentaires explicatifs. Je crois en avoir déjà parlé ; sinon, j’en parlerai encore.

C’est justement pour alimenter ce débat que je vous donne à lire une recension du livre par le P. David Roure: « La Vérité dans l'Église catholique. Contestations et restauration d'un régime d'autorité » par la revue « esprit et vie ».

 

« La Vérité dans l'Église catholique. Contestations et restauration d'un régime d'autorité  Paris, Éd. Belin, 2006. - (16x24), 304 p., 23 €.

Esprit & Vie n°188 - Février 2008 - 2e quinzaine, p. 25-27.

Professeur désormais en retraite à l'université Paris-I, Jacques Lagroye est un spécialiste de l'action publique et du fonctionnement des institutions en France. [1]

Aujourd'hui, c'est une réflexion d'une toute autre ampleur qu'il nous propose, puisqu'il ne s'agit ni plus ni moins que d'un essai d'explication de la crise que traverse l'Église catholique, même si beaucoup de membres actifs de cette dernière répugnent à employer ce mot-là (ch. I). L'hypothèse fournie est séduisante, articulant sa démonstration autour des variations du statut de la vérité en régime catholique et, donc aussi, de celui de l'autorité. Pour J. Lagroye, la crise de l'Église catholique n'est pas réductible à celle que l'on peut repérer dans toutes les institutions. Sa spécificité est alors imputable à l'opposition forte qui existe aujourd'hui entre ce qu'il appelle un « régime des certitudes » qui, avec la place grandissante de nos jours des courants traditionalistes et charismatiques, tend à supplanter le « régime des témoignages » qui avait le vent en poupe il y a environ une génération, l'Action catholique étant alors glorieusement dominante, et où chacun était alors à même, en fonction de son expérience et de sa sensibilité propres, de témoigner de sa vision personnelle de Dieu, de l'Église et de sa manière de penser et de vivre sa foi. Ainsi, « l'Église propose - des dirigeants notamment proposent - une représentation de la vérité et des voies permettant d'y accéder qui s'accorde tant bien que mal avec des pratiques, une conception légitime des rôles et de leur distribution, un mode dominant de l'exercice de l'autorité » (p. 261). Et « la conception du rapport à la vérité, jouant dans l'institution comme principe de rationalisation des pratiques, et légitimant la hiérarchisation effective des rôles, donc aussi l'exercice du pouvoir que confère l'autorité, est au cœur de ce qu'on appelle aujourd'hui la "crise" […]. L'Église est, de ce point de vue, une institution où s'affrontent des formes inconciliables de l'utopie religieuse » (p. 257).

Plus encore, soutient J. Lagroye, l'acuité de cette crise provient de l'occultation, voulue ou non (il ne faudrait pas choquer ni provoquer des conflits inutiles…), de cette forte opposition. Ainsi : « Ce qui "fait" crise, selon nous, c'est la méconnaissance ou la dissimulation - à soi comme aux autres - de l'ampleur des divergences, des contradictions dans lesquelles sont pris les membres de l'institution, et leur aggravation bien involontaire par des mesures et des conduites elles-mêmes contradictoires dans leurs effets […]. L'unité dans la diversité, espérée et célébrée, devient alors propension à une uniformisation qui enlève toute portée à cette "diversité", c'est-à-dire aux conflits légitimes. Et la "sortie de crise" ne peut être alors que l'exclusion de fait, ou le départ sur la pointe des pieds, de celles et de ceux qui ne se croiront plus entendus et respectés. » (p. 262-263.) Il n'en dira volontairement pas plus, ne proposant pas de solution à ce supposé dysfonctionnement, ne voulant pas, et c'est tout à fait judicieux de sa part, sortir de son rôle de sociologue.

On peut, bien sûr, ne pas partager cette dernière appréciation, sévère, ni même l'hypothèse centrale de J. Lagroye. Il n'empêche que la lecture de son ouvrage est stimulante, ne serait-ce que parce qu'un regard extérieur (et ce n'est finalement pas si fréquent que cela…), celui du sociologue, se penche sur cette Église que nous aimons et dans laquelle nous vivons, nous présentant les choses dans une perspective somme toute assez différente de celle que nous avons tranquillement l'habitude de considérer. Bien sûr aussi, telle étude nous apparaîtra moins judicieuse que d'autres, comme cette comparaison entre le fonctionnement de l'Église catholique et celui du… Parti communiste français, mais nous avons bien apprécié les analyses, fines et pertinentes, du rapport Dagens de 1996 ou celle, plus détaillée et jalonnant tout l'ouvrage, du positionnement et du rôle des évêques, prêtres et laïcs engagés dans le tissu ecclésial d'aujourd'hui. Alors que notre auteur a su éviter un ton moralisateur ou donneur de leçons bien pénible quand on le rencontre chez tel de ses confrères ou consœurs, nous regrettons cependant que, très souvent en début de chapitre, il se croie obligé de nous infliger de (trop) longs développements explicitant sa méthodologie qu'il aurait bien pu raccourcir, sinon purement et simplement supprimer.

Enfin, il se trouve aussi que J. Lagroye, et il le dit sobrement dès le début, fait partie de ceux qui « ont été ou sont catholiques » (p. 33). Un telle appartenance, passée et/ou présente, offre certes un double avantage : on sent d'emblée chez notre sociologue un a priori de bienveillance et une réelle empathie avec le milieu qu'il étudie (sans supprimer aucunement la distance critique, on l'a vu, nécessaire à son travail scientifique) et on apprécie chez lui sa connaissance en profondeur de ce milieu, sans laquelle plus d'un confrère, et non des moindres parfois, tombe dans l'incompétence manifeste quand ce n'est pas tout simplement dans un ridicule amusant. [2]

Mais être trop proche du milieu qu'on étudie présente aussi l'inconvénient de ne pas savoir toujours prendre de la distance par rapport à ses options personnelles. Malheureusement, M. Lagroye évite rarement cette tentation… Passe encore quand, sur un point de détail, il emploie, par exemple, le qualificatif « utile » au sujet du Dieu de Jésus d'un certain Jacques Duquesne (p. 280, n. 49). Mais, plus sérieusement, on peut légitimement trouver exagérée la part qu'il fait à certains mouvements d'Église dans le choix des témoignages qu'il cite : ainsi on trouve un nombre disproportionné, nous semble-t-il, de membres d'une Paroisse universitaire, aujourd'hui bien assoupie, alors qu'il n'a interviewé quasiment aucun charismatique revendiqué comme tel… Et, sur ce plan-là, ce qui nous a gêné de toute manière le plus, c'est aussi la sympathie implicite marquée (c'est le moins que l'on puisse dire) de notre septuagénaire envers un de ses deux modèles, celui basé sur le témoignage et la permanente critique et remise en question des certitudes proposées par l'autre. Aussi ne faudra-t-il pas trop s'étonner si, nonobstant ce qui peut apparaître tout de même au bout du compte comme un (léger) manquement à la rigueur et à l'objectivité scientifique, pareil ouvrage trouve un accueil… critique chez ce que l'auteur appelle les « traditionalistes et charismatiques ».

[1] On lui doit, entre autres, un ouvrage sur le président de la République (1992, Fondation nationale des sciences politiques), un autre sur la politisation (2003, Belin), et un traité de sociologie politique qui connaissait en 2006 sa sixième édition (Dalloz-Presses de Sciences Po). Il s'est aussi déjà aventuré sur le terrain ecclésial en apportant sa contribution au livre collectif paru aux Éditions du Cerf en 1997 : Le Gouvernement de l'Église catholique. Synodes et exercices du pouvoir.

[2] Voir notre recension de Pacal Dibie, La Tribu sacrée. Ethnologie des prêtres, dans Esprit & Vie n° 156, septembre 2006.


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[1] On lui doit, entre autres, un ouvrage sur le président de la République (1992, Fondation nationale des sciences politiques), un autre sur la politisation (2003, Belin), et un traité de sociologie politique qui connaissait en 2006 sa sixième édition (Dalloz-Presses de Sciences Po). Il s'est aussi déjà aventuré sur le terrain ecclésial en apportant sa contribution au livre collectif paru aux Éditions du Cerf en 1997 : Le Gouvernement de l'Église catholique. Synodes et exercices du pouvoir.

[2] Voir notre recension de Pacal Dibie, La Tribu sacrée. Ethnologie des prêtres, dans Esprit & Vie n° 156, septembre 2006.

 

 

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