Sa savoir aimé

Publié le par Michel Durand

Le roman d’Anna Gavalda, Ensemble, c’est tout (J’ai lu) * que m’a donné à lire Marjolaine jeune peintre ayant exposé ses œuvres cet été à Confluences-Polycarpe, est plein de tendresse. Nous y voyons de pauvres jeunes, des moins de 35 ans, cassés par leur relation avec leur père, leur mère. Ils n’ont pas connu une enfance heureuse et se sont retrouvés à l’âge adulte seul face à leur propre force.

Avec humour et grande liberté, ils veulent s’en sortir, faire de leur vie quelque chose qui a du sens. Le hasard fit que ces personnes se sont rencontrées grâce à l’accueil hésitant, mais aimant de Philibert, un aristocrate désuet, quelque peu dégénéré, propriétaire fauché (gardien) d’un immense appartement parisien. Dans leur cohabitation, ces mal-aimés de la vie, et mal parti dans l’existence se sont entraidés. Et ils ont découvert qu’ils s’aimaient, se respectaient malgré leurs fréquentes disputes. L’absence de l’un créait un vide difficile à combler. Leur façon de vivre ne s’occupe pas de ce qui est moralement bien ou mal. Ensemble ils découvrent le chemin de la vérité. Amour (charité) et vérité.

La méditation de la seconde béatitude évangélique « heureux les doux » m’a donné à penser à toutes les personnes qui dans leur jeunesse ont eu soif d’amour vrai. Alphonse, par exemple (un jeune du quartier) des pentes, à 20 ans tout est à construire.

Quand, dès la prime enfance manque l’amour d’un père, d’une mère, toute l’existence souffre de cette blessure. La vieillesse arrivée, cette béance réapparaît. Je suis étonné d’entendre des personnes âgées témoigner de leurs regrets de n’avoir pas connu une jeunesse entourée d’amour.

Jésus, dans cette seconde béatitude souligne l’importance d’être aimé – et en retour – d’aimer. C’est quand les héros du Roman d’Anna Gavalda se sont sentis aimés qu’ils ont découvert le chemin du respect d’eux-mêmes et d’autrui. Il est doux d’aimer et d’être aimé. Il est bon d’accepter cette douceur au lieu de se durcir. Il est bon de cheminer librement dans l’amour.

Être aimé !

Jésus regarde le jeune homme riche et l’aima. Jésus aima ses compagnons de vie et attendait en retour leur amour. « Pierre, est-ce que tu m’aimes ? »

Comme il est étrange que l’on n’aime pas dire aux personnes que l’on rencontre régulièrement qu’on les aime ; puissent-t-elles au moins se sentir aimées.

Afin de progresser sur ce chemin de la charité, Antoine Chevrier invite à suivre le Christ. Jésus nous demande de le suivre dans son amour, dans sa douceur, son attention, sa compassion pour les personnes rencontrées.

Il est bon que les gens sentent qu’ils sont aimés. Je pense que Julien (une connaissance du quartier dont la vie ressemble largement à ce qui se vit dans le roman) arrivera à donner un sens à sa vie comme il le désire quand il se sentira vraiment aimé et respecté. Actuellement, la prière des musulmans le motive. Une façon, me semble-t-il, de retrouver un père inconnu, issu d’un pays musulman inconnu.

Vivre de la béatitude de la douceur, loin de la rigueur, et communiquer le bonheur d’aimer et d’être aimé.

Douceur.

L’amour d’Osée devait être immense pour qu’il puisse séduire et purifier une épouse indigne. Image de l’amour de Dieu qui respecte infiniment tout être humain, même celui qui est marqué par la prostitution.

Pour qu’une personne change de vie, me disait Alfred Ancel, il faut qu’elle se sache aimée.

 

 

* Ce livre raconte une histoire d’amour entre quatre éclopés de la vie. Camille, Franck, Philibert et les autres. Des bons à rien, des cabossés, des cœurs purs.

Camille Fauque a 26 ans. Elle dessine très bien mais n’ose plus tenir un crayon. Jeune femme fragile qui a déjà beaucoup morflé. Enfance pourrie, débuts chaotiques, solitude. Elle mettra du temps à pouvoir raconter son histoire. Elle vit, elle survit plutôt, dans une chambre de bonne près du Champ-de-Mars. Elle ne mange pas beaucoup. Elle fait ce qu’elle peut. Elle fait des ménages.

Philibert Marquet de la Durbellière vit dans le même immeuble, mais n’emprunte pas l’escalier de service, lui. Il est le gardien provisoire d’un immense appartement de famille. Il a dix ans de plus qu’elle. C’est un passionné d’histoire de France, un Chouan des temps modernes, un être exquis. Il vend des cartes postales dans un musée. Il ne les vend pas à vrai dire, il les compte et les recompte. Il bégaye. Il est un peu toqué. Trouble obsessionnel compulsif, c’est ça le mot exact, je crois. Il héberge Franck. Franck Lestafier a 34 ans. Il est cuisinier. Très bon cuisinier. Dans un très bon restaurant. Il n’est pas très malin. Un peu faraud, un peu couillu, un peu grande gueule. Il aime bien coucher avec des filles mais préfère encore sa moto. Il est tout cabossé lui aussi. Il se confiera une nuit. À peine. Entre un « bordel » et deux « putain ». Il jure beaucoup. Une fois par semaine, il se rend au chevet de Paulette, sa grand-mère. Paulette Lestafier a 83 ans. Elle se laisse mourir dans une maison de retraite près de Tours. Elle n’a plus que lui, son Franck. Elle guette le bruit de sa motocyclette et attend son heure en se souvenant de son jardin. Elle avait un très beau jardin et un très beau potager. Quand il vient la voir, elle essaye de ne pas pleurer mais c’est dur. Alors à la place, elle le rouspète quand il dit « putain ».

Publié dans Anthropologie

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