Si la révolution n’est plus possible, la conversion l’est toujours.

Publié le par Michel Durand

Bernard Charbonneau parle de la liberté, c'est cela qui assez révolutionnaire, car la liberté n'est pas un sujet fréquemment abordé.

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Relisant depuis quelque temps des textes de Jacques Ellul, je ne pouvais qu’être invité à ouvrir les livres de Bernard Charbonneau. Des auteurs abordés en fin des années 70 et dont j’ai découvert la nouvelle actualité en abordant les associations écolos et libertaires des pentes de la Croix-Rousse (Lyon). J. Ellul écrit quelque part : « Ce que j’ai écrit, Charbonneau aurait tout aussi bien pu l’écrire et ce qu’il a écrit aurait très bien pu être de ma main. Simplement, nous nous sommes réparti la tâche. Lui a traité la question de l’État, moi celle de la Technique ».

 

L’éditeur Parangon/Vs (Collection l’Après développement sous la direction de Serge Latouche réédita en 2009, le Feu vert, Autocritique du mouvement écologique, 1980.

Alors qu’on voit se multiplier les chapelles, même à l’intérieur des militants qui font profession de foi chrétienne, il me semble que se pencher sur cette analyse prophétique est fort utile si l’on veut vraiment sortir de l’unique discours afin de prendre les moyens d’une action politique concrète. Il y a bien sûr à prendre conscience qu’une action individuelle est indispensable si ce n’est que pour mettre en adéquation ses idées et son mode de vie sous peine d’enlever à ses paroles toute crédibilité ; mais, il y aussi à mener une action collective, seul moyen d’agir efficacement sur les institutions bureaucratiques et techniciennes. Or, pour mener une action commune, il faut arriver à s’entendre. Comme cela est difficile !


Ellul affirme qu’une Révolution n’est plus possible. Il parle des révoltes en disant que cela ne fera jamais une Révolution. Or, n’est-ce pas de Révolution que le monde d’aujourd’hui a besoin pour que l’Occident industrialisé extraie sa tête du mur dans lequel il a foncé le nez dans le guidon, sans rien voir, ou ne pas vouloir voir. Aux révoltés, ajoutons les indignés et soulignons que l’indignation est encore moins opératoire que la révolte. En 2012, nous nous éloignons donc encore d’une réelle révolution.

Un correspondant établissait récemment une comparaison avec la chute de Rome devant les invasions des tribus non romaines (Barbares). Le citoyen romain affaibli par une décadence morale interne fut incapable de comprendre la nouvelle donne qui s’installait dans ses frontières. Il me semble qu’il a raison. Si nous, occidentaux, nous ne sommes pas capables de préparer l’avenir, le Futur se chargera de nous convertir.

J’emploie exprès le mot conversion ; car, si la révolution n’est plus possible, la conversion l’est toujours. C’est en ce sens que je m’adresse tout particulièrement (et non exclusivement) aux écologistes faisant profession de foi chrétienne ; en effet, dans l’Évangile, les appels à ce retournement (metanoia) sont permanents et les disciples du Christ ne peuvent que l’entendre. J’en parle souvent dans mes homélies, notamment celle du dimanche 5 août.

Alors quels moyens prendre pour réussir sa conversion personnelle et la conversion de son groupe, de sa Nation, de son Église ? C’est ici que le texte de B. Charbonneau me semble utile. Je le cite : « Dans un mouvement de révolte qui rassemble des mécontents et des marginaux, les personnalités sont fortes et nombreuses, et le refus des chefs se distingue parfois mal du désir d'en être un. D'où la multiplication des orthodoxies et groupuscules qui s'excommunient mutuellement… Ce qui sépare fait parfois oublier ce qui unit. Le mouvement écologique arrivera-t-il à prendre un minimum de forme ? Si oui, laquelle ? Et s'il réalise l'unité nécessaire, ne risque-t-il pas de perdre en richesse et en spontanéité ce qu'il gagnera en efficacité ? S'il ne veut pas échouer, être réprimé ou récupéré, il devra d'abord affronter ses contradictions dans tous les cas prévisibles. Rester sur ses gardes, pratiquer l'examen de conscience, c'est-à-dire la critique de soi (on ne peut plus dire l'autocritique, tellement le mensonge l'a dévaluée). C'est ce que tente l'auteur du livre, comme participant au mouvement, et en fonction de ses valeurs ; mais on risque moins de plaire à des amis qu'en les pourvoyant d'idées reçues ou de drogues-miracle. Et cette critique, il va falloir la pousser dans la partie qui suit jusqu'au principe » (P.56).

 

Il me semble que nous aurions tous beaucoup à gagner pour obtenir des modes communs d’action en nous prononçant, les critiquant ou les prolongeant, sur, par exemple, les pages 48 et 49, pas vraiment agréables à lire :

« Le mouvement écologique rassemble pas mal de grands et de petits névrosés - sans oublier ceux qui en jouent la comédie. Comme toujours, sur ce fumier (fertile bien que puant, ne l'oublions pas), prospère la religion. D'autant plus sauvage qu'elle est obligée d'échanger sa soutane contre un jean et qu'elle doit prendre le masque de la science ou de la politique. Dans ce vert Jardin des Délices, les gourous prophètes d'une révélation mystico-scientifique chassent le disciple, des thaumaturges proposent leurs drogues ou nourritures de vie éternelle, d'autres divers aphrodisiaques pour rendre sa force au désir qui, bandé, peut soulever l'univers. La religion étant la dernière marchandise en vente libre, hors contrôle de la faculté, des syndicats et des partis, ce trou forme un fameux créneau à occuper. À quoi s'affairent quelques esprits très réalistes, un peu escrocs, qui se chargent de fournir le peuple en stupéfiants, vérités et produits naturels. Cette écume que le maelström rejette à ses franges est d'ailleurs recyc1able sous forme d'innombrables gadgets culturels, artistiques, touristiques ou publicitaires.

Mais bien plus marginal est l'écologiste - intellectuel ou militant - sérieux pour qui l'écologie n'est ni une marchandise ni une carrière ni un divertissement. À lui de faire le ménage.

Ce caractère marginal se manifeste par la place qu'y tiennent les sectes. Cela se comprend : quand l'Église règne, qu'elle célèbre la grand-messe, elle refoule ceux qui la refusent à sa périphérie, dans les chapelles. Les sectes écologiques s'apparentent aux protestantes dont elles sont parfois issues : toutes tiennent à la pureté de l'orthodoxie - mais chacune a la sienne. Elles vivent dans leur ghetto, à part du gros de la troupe écologique qu'elles rejoignent dans les grandes occasions. Elles ont leurs antipapes, leurs livres saints, leurs rites et leur base économique. Leur principe est le naturisme ou le végétarisme plus ou moins strict, et pour célébrer la messe, elles se dénudent comme d'autres s'habillent. À leur insu, leur culte d'une nature vierge et impolluée rejoint celui de l'hygiène pratiqué par l'Église officielle. À « La Vie Claire » les produits naturels sont vendus par des vierges en blouse blanche comme à l'hôpital. Les sectes naturistes se méfient des tentations de la chair et du désir, valorisés, eux, par d'autres écologistes. Mais d'un extrême on verse directement dans l'autre. Les fidèles se mortifient en refusant ces poisons aphrodisiaques que sont l'alcool, le tabac, la viande rouge (le blanc ou le rose est préférable). Elles viennent du froid, c'est-à-dire du Nord, le pays des Reformhaüser, où, dès 1961, on pouvait trouver au marché de Hambourg des fruits non traités. Certains intégristes vont jusqu'à la consommation de l'herbe, et même, en cas de maladie, de la terre, qui est une panacée. Elles ont refusé la médecine officielle, sa chimie et ses vaccins. Au moment où la campagne est inscrite à la Sécurité sociale, elles retrouvent la tradition des guérisseurs; ou tout au moins pratiquent la phytothérapie, l'homéopathie et l'acupuncture.

Les sectes sont à la fois gnostiques et raisonneuses. Là aussi la Révélation est fournie par la Science. Mais cette science, bioénergétique, dynamique (toujours bio), macro (ou micro) biotique, parapsychologique, etc., est persécutée par la Faculté. Cette avant-garde spécifiquement occidentale est attirée par la mystique orientale comme le sont beaucoup d'intellectuels et de jeunes Anglo-saxons. Elle s'initie au yoga et au zen, se délecte des jeux du yin et du yang, qui ont moins de succès dans les campagnes du Midi catholique.

Cependant, ne médisons pas des sectes ; avec leurs ridicules, elles ont leurs vertus, et elles ont parfois réussi là où d'autres écologistes ont échoué, en fondant des communautés. Si leurs vérités sont stéréotypées, elles y croient et s'y tiennent. Si elles se complaisent dans leur ghetto, elles s'arrangent pour le bâtir et y vivre. Leur morale est plus ou moins hypocrite, mais entre eux leurs zélotes la pratiquent. Elles exercent les vertus d'entraide, de travail et d'économie sans lesquelles rien de durable ne se fait. Bonnes ou mauvaises, elles ont créé des sociétés qui ont préservé une part d'originalité en dépit de la mainmise de l'État sur la vie sociale. Ainsi montrent-elles le chemin aux autres communautés, et les pièges qu'il vaut mieux éviter. »

Lisons aussi, page 54 :

« Rien n'était sorti du changement de régime en URSS et partout ailleurs, sinon d'autres écoles, d'autres armées, d'autres prisons. Les lendemains qui chantent promettaient indéfiniment des lendemains qui chantent ; et la jeunesse toujours impatiente voulut aujourd'hui même changer la vie. Le Centre avait trahi son espoir, elle se retira dans ces marges provinciales que les tracteurs avaient évacuées.

Loin de la ville, l'on voulait passer à la pratique et créer une autre société, à taille humaine, plus pauvre, mais plus naturelle et plus libre. Or, s'il est un lieu où la réalité se heurte au désir, c'est bien celui du silence et de l'exigeant travail des champs, celui de la maison, isolée ou villageoise, communautaire ou familiale, où chaque jour l'on se retrouve entre hommes et femmes, parents et enfants. Les communautés firent rapidement la part du rêve et de la réalité, du jeu et du sérieux, du possible et de l'impossible. C'est pourquoi si peu ont réussi à durer.

Depuis Mai, en France à la suite des USA, on découvre le milieu de vie, les réalités sensibles et proches dont est constituée l'existence quotidienne, publique et privée. En d'autre termes, l'on sort de l'aliénation politique qui égare dans le mythe ou l'idéologie au profit des firmes, monopolistiques ou concurrentes, vouées à la religion du Pouvoir. Mais cette remise à sa place - pas forcément refus - de la politique prend toutes sortes de formes. Dans le mouvement écologique, l'utopie communautaire va de pair avec son contraire : la défense, parfois bornée, de l'existant hic et nunc par d'innombrables comités. Ce ne sont pas seulement quelques barbus qui se transforment en écologistes, mais n'importe quel Français - seulement celui-là est un écologiste qui s'ignore -, quand la crue vient battre son seuil. Quel paisible pêcheur ne se pose la question le jour où il débouche sur une rivière transformée en égout, les poissons y filant le ventre en l'air ? Quelle mère de famille ne s'interroge sur l'avenir de l'Océan quand, sur une plage frangée de plastique, de verre et de mazout au lieu d'algues et de coquillages, elle doit guetter l'endroit où ses gosses mettent le pied ? Et qu'avez-vous à dire lorsque votre patron vous annonce qu'il va falloir quitter Salies pour Pampérigouste-sur-Yang-tsé où l'on vient d'ouvrir des usines pour assurer l'emploi ? Et, pire, quand vous trouvez des messieurs munis d'une mire en train de planter des piquets rouges dans votre verger ? Votre environnement c'est comme votre corps, s'il se porte bien vous ne le sentez pas, c'est lorsque toutes sortes d'interventions l'assaillent que vous en prenez conscience et que vous en parlez.

Ainsi, aux USA puis en Europe où l'espace est autrement compté, il a bien fallu découvrir que non seulement la qualité de la vie, mais la vie tout court - et c'est d'abord la mienne ou la tienne - était menacée par la gravière, la centrale électrique, militaire ou de loisirs, etc. L’époque où le village appelait la foudre, c'est-à-dire l'autoroute, est révolue : on n'est pas contre, mais chez le voisin. D'où le ping-pong entre notables, arbitré par l'Équipement. Et la prolifération des comités de défense de (donc contre) ceci ou cela. Au train où vont les choses, il n'y aura bientôt plus de pollueur qui, pour défendre son environnement, ne fasse partie d'un comité de défense contre la pollution ... des autres.

Ce que l'analyse distingue et classe, la réalité le mêle et l'oppose en désordre. D'où l'aspect brumeux et scintillant, où éclate parfois un éclair, de la nuée écologique. Voulant tout saisir pour répliquer à l'adversaire, elle porte en elle toutes sortes de contradictions qui travaillent les écologistes. Entre des tendances aussi diverses, il y a forcément des tensions et des conflits. On se réconcilie à propos du Larzac, du nucléaire, de Lip ou du Chili, mais l'accord est précaire. Les anars ou les marxistes classiques pour lesquels l'écologie n'est qu'un rajoutis s'entendent mal avec ceux pour qui elle est essentielle. Ceux qui s'inquiètent de la dégradation de leur campagne et de leur nourriture se méfient des croyants et des commerçants qui vendent des produits plus ou moins « bio » ; les carnivores s'opposent aux végétariens, et ceux qui restent chasseurs aux antichasse. Les progressistes naturistes pour lesquels la science reste taboue dénoncent comme réactionnaires et préfascistes ceux qui la condamnent, et les naturistes plus ou moins intégraux formés par l'écologie scientifique fustigent ceux qui font leur part à la pensée et à l'action humaines. Les partisans du « changer la vie » controversent avec les rationalistes, etc. »

 

Cela dit, ma conviction : l’attachement au Christ, l’option définitive pour ce qu’Il EST forme le socle sur lequel une action en faveur du futur est non seulement possible, mais éminemment efficace.

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