Témoignage de solidarité ; Béni Isguen, février 2012

Publié le par Michel Durand

Vendredi. J'ai rendez-vous avec Daoud à 14 h.. Chez lui. C'est l'heure de la fin de la prière. Je vais l'attendre à la porte de la mosquée du bas de la ville. Alors que tout n'est pas encore terminé, je vois des hommes, de jeunes garçons venir avec des sacs, des plats, des bassines protégées par des sacs en plastics. Ils entrent dans le bâtiment. Belles images de l'offrande.


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Béni Isguen, à proximité de la mosquée moderne


Pendant les mois froids de l'hiver, les habitants apportent le vendredi de la nourriture qui sera distribuée aux pauvres de la ville. On m'a dit que le matin, jusqu'à midi il y a lecture du Coran. Une organisation se charge de la répartition des dons qui sont distribués l'après-midi**. Si cela ne se passe pas totalement comme cela, je n'en suis pas loin, je pense.

Il me semble que les ibadites sont réputés pour leur efficacité dans l'échange solidaire sous le regard des religieux* de la mosquée. Là, il doit s'agir des "anciens " –un groupe de sages- qui tiennent conseils dans la mosquée du haut, mosquées historiques qui est à l'origine de Béni Isguen. Ordinairement, m'a-t-on dit, les enseignements moraux, religieux, sont prononcés, sauf le vendredi, depuis la mosquée-mère et retransmis par radio-FM (ou par câble ?) dans les autres lieux de prières. Ce fait me fut cité au cours d'une conversation (j'espère avoir bien compris) comme preuve d'une autorité religieuse et morale, théologique, qui a son siège dans la mosquée historique.

 

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La hiérarchie est forte dans l'organisation religieuse des ibadites et ils se savent forts dans la société, bien structurés socialement, politiquement et religieusement. Ils se reconnaissent indépendants de toutes influences. Ainsi, jamais ils ne lisent dans leurs mosquées les prêches du vendredi que le ministère des Cultes (est-ce le nom ?) prépare à l'intention des imams. Près de Timimoun, il y a quelques années, j'ai été hébergé par un jeune imam qui m'a expliqué une partie de son travail. Il me semble qu'il reçoit une rémunération de l'État. Les ibadites, non. D'où leur liberté par rapport à un pouvoir étatique central. Bref, ce que je dis reste à prouver de sources sures.

Dans cet ordre d'idées, on m'a raconté une anecdote : cela se passe dans un quartier malékite (l'islam officiel en Algérie, les ibadites étant considérés comme minoritaires, une secte, disent certains ; je préfère parler d'une école théologique différente). Un, matin les habitants du quartier, furent très étonnés de ne plus entendre l'appel à la prière. La raison en était simple, l'homme payé pour cela n'avait pas depuis trop longtemps reçu son salaire.

 

* Pour ce qui concerne le Macruf, ou la sadaqa «les offrandes» que les gens apportent avec eux, elles ne sont pas destinées à de prétendus détenteurs de baraka, mais aux participants et aux nécessiteux, afin de renforcer la solidarité du groupe et augmenter le crédit du donateur auprès de Dieu, parce que «Dieu aime les bienfaiteurs» (Coran., II-195) " Ina Allah yuhibbu al-Muhsinîn ".

d’après Ibrahim Cherifi

 

** Le travail selon l’approche mozabite est défini comme une finalité morale, une fin en soi comme l’est l’éthique protestante du travail. Il faut toutefois signaler que cette conception du travail, à l’opposé de l’éthique protestante, se conjugue avec une forte solidarité communautaire qui est à l’origine de l’essor de l’activité industrielle aussi bien au M’Zab qu’en dehors du M’Zab.

Ibrahim Cherifi



([1]) A ce sujet, J. Delheure a recueilli en 1948 auprès d’un jeune homme de 37 ans de Ghardaïa, les propos suivants : « Ce pèlerinage de rogations a pour but tout d’abord d’implorer la faveur de Dieu sur les récoltes de l’année : dattes, figues, raisins grenades et légumes de toute saison afin qu’elles ne prennent ni vers ni maladie. Il a encore pour but de demander à Dieu d’accorder la grâce de l’eau et la grâce de la paix et de la concorde entre les hommes. Que Dieu aussi fasse prospérer les Arabes au désert, que leurs troupeaux de moutons et de chameaux soient beaux et qu’ils apportent du beurre et de la laines. Et enfin que Dieu garde la paix en Europe, car si l’Europe est en paix, c’est tout profit pour le M’Zab ». J. DELHEURE, op. cit., pp. 59-61. On retiendra ici la même idée de prospérité et d’abondance. D’autre part, il faut dire que cette personne a vu juste, il souligne le sentiment général qui hante les Mozabites concernant la fragilité de leur prospérité. Lorsqu’une crise majeure éclate ou quand un mouvement de boycottage des commerçants mozabites (1934 et 1955) prend de l’ampleur, le M’Zab en pâtit dangereusement.

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