Une lecture de l’Écriture reliée à une lecture de ce qui se passe dans la société

Publié le par Michel Durand

Une équipe de prêtre du Prado, à Lyon, se demande comment être encore plus proche des gens peu enclins à suivre le Christ tel que l’Église – Institution en parle parfois. Le fossé entre deux types de pastoral -l’une tournée vers le sanctuaire, l’autre vers les personnes- s’agrandissant de plus en plus, l’urgence de transmettre, pour aujourd’hui, le message d’Antoine Chevrier ne fait pas de doute.

Dans le contexte de cette réflexion pastorale, je reçois l’entretien ci-dessous entre le responsable de la Mission  de France et Christoph Theolbald. Une belle page qui rejoint de nombreux textes de ce blog.

VaticanII.jpgSuivre le lien de cette photo de Vatican II, c'est entrer dans le contexte théologique et pastorale de la présente réflexion.


Dominique Fontaine est Vicaire de la Communauté Mission de France depuis septembre 2006

Christophe Theobald, jésuite, théologie au centre Sèvres, facultés jésuites de Paris.

 

 

Vatican II : un élan pastoral.

Par Christoph Theobald, propos recueillis par Dominique Fontaine

 

Dominique Fontaine :Tu as publié un gros livre sur la réception du Concile1 et tu prépares un deuxième tome. Tu écris que le fil conducteur de Vatican II a été le « principe de pastoralité ». On a dit effectivement que ce Concile a été un concile pastoral.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

 

Christoph Theobald : Le Concile a voulu proposer la foi chrétienne dans un monde en pleine mutation. Si on veut proposer la foi, il faut prendre en compte les hommes à qui l'on s’adresse. L’acte de foi est alors situé dans un jeu relationnel. C’est une grande mutation : on ne cherche plus à présenter une foi ficelée dans un discours dogmatique. On met en scène dans les textes les récepteurs et on veut les respecter. On propose la foi et on présuppose que l’Évangile qu’on annonce est déjà à l’œuvre en ceux à qui on s’adresse. On fait appel à leur conscience.

On n’apporte pas la foi dans leur vie comme par effraction, on sait que l’Esprit est à l’oeuvre ; et cette démarche conduit les gens au plus profond de leur existence. C’est cela le « principe pastoral » qui a été voulu par Jean XXIII. Il faut dire d’emblée que si le Concile a été pastoral, il a été tout autant théologique et même dogmatique. Mais il a transformé le théologique et le dogmatique en les abordant autrement. Le Concile a donné au dogmatique une forme pastorale, il a fait entrer le dogmatique dans un jeu relationnel qui l’a transformé : il s’agit d’interpréter la foi dans des situations nouvelles, des contextes divers. Ce principe pastoral dans un jeu relationnel ramène aussi à la source, le Christ Pasteur, qui devient le centre. La Révélation elle-même est comprise de manière relationnelle. On découvre un Dieu qui ne nous communique pas d’abord des vérités, mais qui se communique lui-même.

 

DF : C’est la phrase étonnante de la Constitution sur la Révélation, qui a été le fil conducteur du grand rassemblement Ecclesia 2007 à Lourdes sur la catéchèse et qui a été une révélation (!) pour les participants : « Dieu, qui est invisible, s’adresse aux hommes comme à des amis et converse avec eux pour les inviter à entrer en communion avec lui et les recevoir en cette communion2. »

 

ChT : Oui, le Concile nous dit que Dieu se livre à nous. Par là même, il nous conduit au bout de notre humanité et de notre liberté. Cela peut nous paraître évident aujourd’hui, mais c’est énorme. Et c’est aussi une autre manière pour l’Église de se situer dans la société. Cela apparaît dans le discours de Jean XXIII à l’ouverture du Concile le 11 octobre 1962. Il met en scène l’Écriture pour dire la démarche de l’Église : « À l’humanité accablée par tant de difficultés, l’Église catholique dit comme St Pierre au pauvre qui lui demandait l’aumône : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ, le Nazaréen, marche. » (Ac 3, 6 ) Certes, l’Église ne propose pas aux hommes de notre temps des richesses périssables (…) elle ouvre les sources de sa doctrine si riche, grâce à laquelle les hommes, éclairés de la lumière du Christ, peuvent prendre pleinement conscience de ce qu’ils sont vraiment, de leur dignité et de la fin qu’ils doivent poursuivre. Et par ses fils, elle étend partout l’immensité de la charité chrétienne, qui est le meilleur et le plus efficace moyen d’écarter les semences de discorde, de susciter la concorde, la juste paix et l’unité fraternelle de tous.» L’ouverture à la société comme dimension « horizontale » (historique et ecclésiale) et le rapport à la source comme dimension « verticale » (théologale) se croisent dans le principe de pastoralité. On s’aperçoit que l’Église se trouve « décentrée » en direction de la Parole de Dieu (dimension verticale) et de ce qui se passe dans et entre ses destinataires (dimension horizontale). Les hommes sont désormais le point de départ et ce qui est vraiment humain en eux suscite la capacité d’écoute des disciples du Christ. L’Église se présente dès lors comme étant insérée dans l’ensemble de la famille humaine, dialoguant et coopérant avec elle à partir de sa ressource propre, l’Évangile et sa force salvifique. Cette ressource, elle la trouve dans la manière du Christ de venir et d’être dans le monde. C’est cela qui donne une unité à cette énorme production de textes à Vatican II : pendant ce Concile a été écrit plus du tiers de tous les textes des conciles œcuméniques de l’histoire !

Nous sommes en 2012, l’anniversaire à fêter est celui de l’ouverture du Concile. Concentrons-nous donc sur cet élan et sur l’enjeu de bien faire comprendre ce principe de pastoralité mis en œuvre par Jean XXIII.

Dès le départ, le Concile nous dit que la grâce est pour tous les hommes. Karl Rahner est sorti un jour, étonné, de la Commission théologique : « Ils ont avalé la grâce pour tous ! » Nous sommes devenus « universalistes », cela nous parait peut-être évident, mais nous ne réalisons pas que c’est Vatican II qui a opéré cette évolution dans l’Église catholique.

 

DF : Cette « grâce pour tous » a été exprimée dans le dernier texte du Concile, qui est si important pour les membres de la Communauté Mission de France dans leur dynamique missionnaire : « Nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associés au mystère pascal ». C’est important de prendre conscience que cette phrase n’est pas un texte isolé, mais qu’elle est dans la droite ligne de ce « principe de pastoralité ». Je note aussi que, dans le texte préparatoire au synode sur la nouvelle évangélisation, on cite Paul VI qui dit : « Les hommes pourront se sauver par d’autres chemins, grâce à la miséricorde de Dieu, même si nous ne leur annonçons pas l’Évangile ; mais nous, pouvons-nous nous sauver si nous omettons de l’annoncer ? »

 

ChT : À travers ce texte, nous nous projetons dans la réception du Concile, 10 ans après : Dans son exhortation Evangelii nuntiandi, Paul VI fait une relecture qui porte sur la globalité des textes conciliaires, dont il propose un principe d’interprétation. Celui-ci est fourni par le processus d’évangélisation inauguré par Jésus lui-même, processus qui implique un lien intime entre « l’Église évangélisée et évangélisatrice » et son Seigneur.

Dans le dernier texte voté au Concile et que tu viens de citer, « Gaudium et Spes », il y a une pédagogie de la foi, marquée par l’Action catholique. Le Concile accrédite cette pédagogie dans la lecture des signes des temps : voir, interpréter (juger), agir.

« Lire les signes des temps », c’était en effet la consigne que Jean XXIII avait donnée au Concile. Celui-ci prend en compte cette consigne par exemple dans le §1 du n°11 de « Gaudium et Spes » : « Mû par la foi par laquelle il se croit conduit par l’Esprit du Seigneur qui remplit l’univers, le peuple de Dieu s’efforce de discerner dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec les autres hommes, quels sont les signes véritables de la présence et du dessein de Dieu. La foi, en effet, éclaire toutes choses d’une lumière nouvelle et nous fait connaître la volonté divine sur la vocation intégrale de l’homme, orientant ainsi l’esprit vers des solutions pleinement humaines. »

 

DF : Cette citation éclaire bien la démarche de la Communauté Mission de France pour son Assemblée générale de juillet 2012 :discerner les basculements du monde et de la réalité sociale dans laquelle nous vivons, pour découvrir les questions que cela pose à notre foi et les appels de l’Esprit Saint pour témoigner de façon nouvelle de l’Évangile du Christ et maintenir vivante la question de Dieu.

 

ChT : Oui, il s’agit d’un travail de discernement particulier, qui s’appuie d’abord sur un principe de base : « cela » même dont il est question dans l’annonce de l’Évangile est déjà à l’œuvre en ceux et celles qui vont le recevoir ; réalité évangélique qui ne travaille pas seulement dans les individus, mais aussi dans la réalité sociale et dans la culture. La réception de cette Bonne Nouvelle n’est donc pas un acte de soumission à une parole purement extérieure, mais elle relève d’une liberté qui s’éprouve libérée de l’intérieur d’elle-même par ce qui est  entendu. C’était ce qui arrivait entre Jésus et ceux et celles qui croisaient sa route et s’entendaient dire par lui : « Mon fils, ma fille, c’est ta foi qui t’a sauvé ». C’est encore le cas aujourd’hui quand des chrétiens rencontrent d’autres personnes et discernent ce qui est à l’oeuvre en elles, le seul signe étant en effet la « foi », signe précisément « de la présence et du dessein de Dieu » comme le dit « Gaudium et Spes ». Or cette « foi » est d’emblée une interprétation de la réalité. Selon le Concile, loin d’imposer à d’autres leur propre interprétation du réel, les chrétiens entrent dans un processus collectif de relecture et d’interprétation. Mais ils y entrent en même temps avec leurs propres ressources. D’abord avec leur sens de la « foi » : ils la perçoivent et la discernent chez autrui, tout en laissant l’autre trouver ses propres mots pour la dire, lui offrant parfois ceux de leur propre histoire. Ensuite avec les ressources de leur tradition, et en premier les Écritures. Vatican II va en effet donner toute sa place à une lecture des Écritures autonome, rigoureuse et non instrumentalisée. Il ne s’agit pas immédiatement d’une Lectio divina. Il s’agit plutôt d’une lecture de l’Écriture reliée justement à une lecture de ce qui se passe dans la société. Ce n’est pas une lecture fondamentaliste, mais une lecture critique qui conduit à un engagement de l’Église dans la société.

Vous n’êtes pas les seuls bien sûr, mais à la Mission de France, vous vivez cela particulièrement. Vous avez certainement un rôle pédagogique à jouer : initier les gens à la manière même de procéder du Concile.

 

DF : C’est aussi ce que tu proposes dans l’accompagnement des communautés chrétiennes d’Algérie et aussi de la Creuse5, où tu as retrouvé des membres de la Communauté Mission de France.

 

ChT : Oui, cette pédagogie est issue de Vatican II, particulièrement de « Gaudium et Spes », qui traduit le principe de pastoralité en synodalité, en concertation. Au moment du Concile, on pouvait croire qu’on pouvait encore extrapoler vers l’avenir. Aujourd’hui nous savons bien que cela n’est plus possible. Il faut donc réfléchir à tous les niveaux en concertation et « faire foi » que même du plus petit peut sortir quelque chose. De cette délibération patiente, une vision commune apparaît dans un groupe qui relie sa vision de la vie sociale à l’Écriture. C’est ma grande expérience en Creuse.

 

DF : C’est aussi la démarche proposée à travers Diaconia 2013, qui veut lier service, parole et liturgie.

 

ChT : Nous n’avons pas parlé de la liturgie, qui a été importante au Concile bien sûr. Là aussi le principe de pastoralité a joué : le texte sur la liturgie voté en 1963 a porté intérêt aux récepteurs et à leur activité, à travers la notion de « participation active ». Ce n’est pas seulement faire que les fidèles ne soient plus seulement des spectateurs. C’est faire qu’ils participent à la liturgie avec tout ce qu’ils sont, ce qu’ils font et tous leurs liens sociaux.

Mais nous y reviendrons certainement en 2013 !

Pour célébrer les cinquante ans du Concile, nous en avons jusqu’en 2015 ! Le grand anniversaire sera en 2015. Ne perdons pas souffle. Donnons en cette année 2012 une impulsion initiale forte qui pourra faire apparaître du Concile l’axe de fond dont nous venons de parler.

 

(dans la lettre aux communautés de la Mission de France)

Publié dans Eglise

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