Mercredi 17 décembre 2008

Je parlais précédemment, avec des accents que d'aucuns pourraient juger chargés de méchanceté, de l'hermétisme des diverses instances ecclésiales. On échange peu d'un groupe à l'autre. Plus encore, on s'excommunie mutuellement : ne sera « bien », digne d'attention, que celui qui est finalement « de notre bord ».

La caricature que je dessine ne se vérifie heureusement pas en permanence. Elle indique plus une tendance qu'une réalité. Une tendance profonde de la nature humaine, inhérente à elle. Le bien se place spontanément dans notre camp, chez nous ; le mal, chez les autres, ceux qui sont plus ou moins nos adversaires. C'est la répétition incessante du « Gott mit uns », manichéisme de notre histoire d'hommes qui crée et permet la cohésion du groupe auquel nous appartenons dans et par l'exclusion des autres. Plus le consensus à l'intérieur d'une société sera fort, plus l'accord des membres autour d'idées clefs, de valeurs fondamentales sera authentique, plus celle-ci se sentira autonome, capable de s'affronter à l'autre, l'ennemi, celui qui ne pense pas comme nous, avec lequel il devient irrémédiablement inutile d'avoir des rapports. En effet, ce groupe d'en face manifeste-t-il d'honnêtes intentions en demandant le dialogue ? Que cherche-t-il à récupérer ? Ne va-t-il pas détruire la cohésion de notre groupe, somme toute encore bien fragile, si nous lui laissons, chez nous, la parole ?

D'une façon ou d'une autre, tout milieu, toute classe sociale est gérée par des lois de ce genre. La cohésion des hommes entre eux ne pourra être universelle tant que des intérêts bien concrets diviseront. La cohésion ne sera réelle que dans une classe, laquelle s'opposera à une autre aux intérêts opposés. Il y aura toujours des riches et des pauvres ; ce serait un rêve que de croire possible, sur toute l'étendue de la terre, un accord profond entre les hommes. Le monde est composé de mondes qui s'affrontent. Il convient de jouer dans ce climat de conflits. Quoique, au niveau chrétien, il soit juste, me semble-t-il, de souhaiter et de réaliser un accord visible grâce à notre foi en Jésus, Seigneur et frère universel.

Tous ne partagent pas ce point de vue, surtout dans l'Eglise en monde ouvrier, tant ici, est crainte une unité universelle qui masquerait l'authenticité des conflits d'intérêts divers. Si la lutte des classes existe à l'intérieur de l'Eglise, c'est qu'elle existe dans toute l'humanité. Il n'y a pas à s'en formaliser outre mesure. Mais, devons-nous, dans notre vie chrétienne, durcir les positions, même si cette attitude d'exclusion permet la cohésion (interne) de chaque groupe ?

Je voudrais dépasser le domaine ecclésial, sans pour autant m'en détacher, tout est lié, pour réfléchir sur la démocratie dans l'autogestion, la liberté, l'égalité, la fraternité enfin (!) obtenue.

Le mot « autogestion » est sur toutes les lèvres ; tantôt pour en combattre l'utopie, tantôt pour la récupérer, tantôt pour en faire l'unique schéma de la société à venir. Un jour, un ami, que je ne classe pas particulièrement à la droite de la fourchette politique, m'a expliqué que l'autogestion pouvait très bien ne pas correspondre à notre désir de démocratie totale. Pourquoi ? Voilà.

Pour qu'il y ait organisation des affaires de la cité, de l'entreprise par les travailleurs eux-mêmes, du manœuvre à l'ingénieur supérieur, il faut qu'il y ait accord autour des points importants. Supposons que ce consensus soit obtenu ; supposons qu'à l'intérieur du groupe : cité. entreprise. etc... la démocratie soit authentique, aucune décision ne se prend sans avoir été réfléchie, discutée par l'ensemble de cette société. Supposons que le maintien de la cohésion du dit groupe se réalise grâce à une suppression des conflits d'intérêts... ; supposons le meilleur possible, l'autogestion parfaite. Est-ce que ce groupe, cohérant en tout point, sera capable d'accueillir l'idée nouvelle, donc étrangère, d'un de ses membres ? Nous envisageons une idée qui risque d'être essentielle à la survie du groupe. S'il n'en est pas capable, il le sera encore moins vis-à-vis de quelqu'un venant d'ailleurs. Impossible démocratie ? Tous ne sont pas écoutés !

Le système autogestionnaire saura-t-il laisser une place à une parole considérée de son strict point de vue comme incohérente ? De Socrate à Mai 68, selon le raisonnement des « nouveaux philosophes », les Goulags ont peuplé notre histoire. Il est donc tout à fait possible de mettre en doute les capacités du mode de vie autogestionnaire à intégrer l'inédit.

Plusieurs écrivains ont eu l'intuition de l'intérêt qu'il y aurait à regarder de près la vie politique grecque, ses républiques, le fonctionnement démocratique de son gouvernement, le mode d'être de ses hommes libres. Il semble particulièrement instructif de les comparer avec nos sociétés occidentales et leur politique. Peut-être trouverions-nous dans cette étude un éclairage pour nos tâtonnements actuels ?

Cette intuition est devenue pour moi certitude. Ceci, grâce à l'ami de tout il l'heure qui me parla, peu de temps après sa parution, de l'ouvrage de Maurice Clavel : « Nous l'avons tous tué ou ce Juif de Socrate », en me disant : « même si tu n'es pas en bon terme avec Clavel, c'est un livre qui te plaira ; il y a des choses que tu dis qui ne sont pas loin de ce que pense Clavel » Comme nous l'avons dit dans le chapitre : « Dieu et les théologiens », c'est presque par hasard que je fus préparé à accueillir cette œuvre philosophique de Maurice Clavel par la lecture de « Délivrance » qu'une amie me prêta il l'issue d'une discussion. En effet, lorsque j'ai entrepris « ces dialogues » avec Philippe Solers, ce n'est pas vraiment par sympathie pour les auteurs, mais seulement parce que, à en juger l'épaisseur du livre, ce serait vite lu. Surprise ! Je n'ai pas reconnu le polémiste tant connu par la télévision ; je n'ai pas vu l'home qui prend plaisir à « descendre » l'adversaire avec des phrases à l'emporte pièce et qui est tout fier, après l'émission de nous raconter ses bons mots cuisants. J'ai rencontré « dans ces dialogues » une réflexion calme, suivie, profonde qui nous apporte quelque chose. Alors, j'ai relu « Délivrance ». Et mon jugement sur le « journaliste transcendantal » s'est modifié. J'ai donc ouvert le : « Nous l'avons tous tué. »

Oui, revenons à Socrate et à l'autogestion.

Vous avez deviné le parallèle que j'établis entre cet ouvrage et mes réflexions sur le consensus nécessaire à l'autogestion qui risque de fermer la porte à l'inédit. J'ai parlé d'autogestion, mais, en fait, je pourrais citer toutes les réalités qui nécessitent, pour exister, l'accord fondamental de ses membres. Cette unanimité existait à Athènes ; elle fut inexistante pour Socrate.

La philosophie de Socrate-Platon, l'alliance est évidente pour tout le monde, ne se réduit pas il l'Idéalisme, nous dit Clavel « ou plutôt, la théorie des Idées n'est qu'un moment de système qui, à la fin, bascule dans le réalisme d'un transcendant ineffable... où il est difficile de ne pas reconnaître Dieu, un Dieu unique, très peu grec puisque séparé du sensible et des idées elles-mêmes par l'abîme de sa transcendance. » Le réalisme de sa métaphysique pose Platon à l'écart de la culture, de la morale, de la philosophie, de la Cité. Il n'a certainement pas eu la « carrière » qu'il aurait eu s'il n'avait pas rencontré Socrate. Justement, n'est-ce pas ce même écart « qui, au moins dans l'inconscient des Athéniens, particularise son maître Socrate et lui valut peut-être sa condamnation à mort ? » Et pourquoi l'a-t-on tué ? Il « a inventé l'homme », dit Maurice Clavel, « il lui a arraché... son auto transcendance constituante » ; il « brisait avec tout pouvoir de l'homme sur l'homme » ; « lui-même n'était rien ». « Oui, Socrate, avait mystérieusement arraché à l'homme son âme, autrement dit la transcendance inconnue et irrévélée qui, avec son consentement, l'aurait crée... Mais la Grèce refusant de pressentir plus avant cette dimension qui l'aurait fait éclater dans sa culture, c'est-à-dire dans son être, avait le plus normalement du monde tué Socrate. » « Peut-être faudra-t-il remonter à Socrate pour un salut de l'homme et même de la Cité, contre toute "politique" ? »


Par Michel Durand - Publié dans : Il y a 30 années... - Communauté : Christianisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 30 novembre 2008
Bien que je ne puisse pas témoigner d'une vie de prière sans faille, j'affirme qu'il est indispensable de s'arrêter plusieurs fois dans la journée, pour, en un lieu adéquatement préparé à cet effet, consacrer gratuitement du temps a Dieu. Quand il m'arrive de parler de l'intérêt de l'emploi salarié à temps partiel, c'est en partie pour souligner que la désabsolutisation du travail est le préalable nécessaire à la redécouverte de l'Absolu véritable. Avoir, au cours de sa journée le temps de rendre grâce.

Si je vis seul, la prière sera individuelle. Elle ne peut plus l'être dès que nous sommes plusieurs croyants à vivre sous le même toit ou réunis dans la même salle. C'est pour cela que je dis que la prière, sans négliger l'acte individuel, intime, méditatif, doit avant tout être liturgique. La prière des psaumes de l'office divin ne s'imagine guère autrement que communautaire. Or, que voyons-nous, dans les communautés sacerdotales ? Des hommes qui font prier communautairement les autres, mais qui ne savent pas prier ensemble, qui n'osent pas louer le Seigneur à plusieurs. Quel manque de simplicité rencontrons-nous quand, occasionnellement, nous prions entre prêtres ! Je ne voudrais pas manquer de respect, ni être injuste pour ceux qui, seuls dans leur chambre, prient régulièrement avec leur bréviaire. Au contraire, je les admire et je voudrais pouvoir bénéficier de leur fidélité, car l'indispensable prière individuelle m'est vraiment aride. C'est le combat dont parlent Jésus et Paul ; prier sans cesse.

Le monde d'aujourd'hui a besoin en son sein de priants qui, par leur prière même, l'aident à prier. Prier pour soi. Prier pour les hommes, seul et communautairement, c'est-à-dire liturgiquement. Rendre grâces pour toutes les merveilles de Dieu et inviter à cette « action liturgique » tous ceux qui le veulent. Ils s'associeront à notre prière sans que nous soyons obligés de les diriger, de présider à leur louange. Prêtres, nous serons frères avec eux pour que monte vers Dieu notre action de grâce.

Je ne cache pas que c'est grâce au Renouveau charismatique que j'ai pris conscience de la force de la prière liturgique et personnelle. C'est de lui que je tiens cette simplicité, cette attitude d'enfant qui laisse courir sa spontanéité, dans la demande et la louange, même si auparavant je manifestais un goût pour vivre cette attitude priante. Les rencontres de communautés de prière tant à Paris qu'à Lyon - sans oublier Vézelay - m'ont incité à toujours vouloir progresser dans cette prière communautaire où tout le corps s'exprime.

«  Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. »

Prier selon la tradition de l'Église, avec des psaumes, des chants, des poèmes...

Prier dans la beauté, en un lieu "consacré" : musiques, cierges... fleurs, icônes,

Prier dans la vie : rappels des événements vécus, intercessions pour les besoins du monde ; prière universelle ;

récits de ce qui se fait pour le Royaume ;

Prières d'action de grâce ;

Méditation où l'on cherche à devenir le signe visible, corporel, le sacrement de l'union des personnes divines aux personnes humaines...

Heureusement que Taizé, le Renouveau, les monastères, les communautés rurales et urbaines existent !

Heureusement que nombre de prêtres, dans leur grand âge, témoignent d'un profond attachement aux « exercices spirituels ». Si ceux-ci apparaissent, sous certains aspects, un peu désuets, les rénover ne signifie pas les supprimer.



Par Michel Durand - Publié dans : Il y a 30 années... - Communauté : Christianisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 29 novembre 2008

Par crainte de mal utiliser le langage, pensant ne pas savoir exprimer clairement ma pensée, je voudrais reprendre ce souci pastoral du lien entre ciel et terre en l'abordant par un autre biais : celui de l'éternel conflit prière-action.

Depuis quelques mois, j'ai l'occasion de parler avec des chrétiens, croyants et pratiquants, sur le malaise qu'ils ressentent tant dans les groupes de prières que dans les groupes d'actions. Dans les premiers, au Renouveau, par exemple, « on ne s'arrête pas de prier » si bien que « nous avons l'impression de tourner en rond ». Dans les seconds, parlons des groupes d'A.C.I, « nous ne sortons pas de l'analyse, de l'enquête, du regard sur le monde ». « L'Évangile, lorsqu'il vient, et quand il vient, est comme plaqué ».

« La prière est quasiment absente de nos réunions ». Et de conclure : « Nous aimerions trouver des groupes de chrétiens, des communautés où se vivent, le plus harmonieusement possible, et la prière et la réflexion pour l'action ». Assis entre deux chaises, ces gens - et moi-même qui accepte totalement cette forme de questions - voudraient que prenne corps une réalité ecclésiale qui ne privilégierait pas un élément aux dépens de l'autre.

Thèse, antithèse, synthèse ! Voilà une dialectique bien classique.

Peu importe la comparaison possible, vraie ou fausse, avec la pensée hégélienne. Cette demande où toute la vie chrétienne veut être prise en considération existe ; il faut se sentir interpellé par elle.

Dans mes notes personnelles, j'ai relevé la nécessité de marcher, comme disent certains, sur des « voies nouvelles ». Une synthèse entre les « hyper priants » des groupes de prières et les « hyper militants » des mouvements d'action catholique spécialisée, enfouis, peut-être seulement en apparence, dans le monde, serait la bienvenue.

Des chrétiens, à force de dire « Seigneur, Seigneur ! »... oublient le frère qui est à leur côté. Ils ne vivent que la dimension verticale du message de Jésus. D'autres, réellement soucieux de tenir compte de la présence du prochain et de ses besoins, ne vivent que la dimension horizontale de ce même message. Le temps n'est-il pas venu de réunir les dimensions verticales et horizontales et de vivre le « nœud », la rencontre de la pensée pour Dieu et pour le prochain ? Cela se fait déjà ; c'est ainsi que tous vivent, me dites-vous.

Mais alors, pourquoi est-ce si peu visible ? Que la rencontre de la pensée pour Dieu et pour le prochain se vive visiblement

Je suis de plus en plus persuadé qu'il faut continuer à chercher les chances, que constituent pour l'avenir de l'Église, les groupes de communautaires qui souhaitent réaliser, dans leur vie de tous les jours, l'ensemble de la vie chrétienne : de la prière à l'action et, inversement, de l'action à la prière, par et dans la réflexion. Ils méritent plus d'attention que ne leur accordent actuellement les chrétiens pratiquants et que, prêtres, nous leur accordons.

Pour pousser plus loin encore l'analyse, je me permets une question à l'adresse de cette expression très connue : « Dieu nous interpelle dans nos vies ; à travers les événements, généralement douloureux. Il nous rend visite dans notre quotidien, à nous de reconnaître son passage. »

Lorsque la foi s'articule fortement sur la présence de Dieu dans le cœur du monde, n'y a-t-il pas le risque de l'oublier dans son existence indépendante du monde ? N'est-ce pas de là que vient la déconsidération de la prière gratuite en bien des groupes ? Suffit-il d'accomplir son travail dans l'amour et d'être un parfait militant selon la loi des hommes et selon l'Évangile pour rendre gloire à Dieu ? Personnellement, je ne le pense pas ; mais c'est à discuter. Je ne pense pas que toute joie, toute souffrance, toute épreuve, tout geste d'amour... soient obligatoirement le transcendant. « Ubi caritas et amor ibi Deus est ». D'accord. Mais, n'avons-nous pas tendance à voir l'amour, l'Esprit surtout là où cela est conforme à notre propre esprit ? Quand Roger Garaudy parle de la transcendance de Dieu, je trouve que sa façon de s'exprimer permet peu de penser au Transcendant. Ne qualifie-t-il pas de Tout-Autre, le geste humain de libération, « l'inépuisable » créativité humaine, la force humaine qui permet d'engager tout combat ? Combien avec lui réduisent le Dieu inconnu en une puissance immanente, toute humaine ? J'ai conscience que je peux totalement me tromper dans cette interprétation de Roger Garaudy, car je ne connais pas l'ensemble de son œuvre. Cependant, je me permets de m'interroger sur quelques phrases que certains chrétiens, trouveraient vraisemblablement acceptables : « La prière n'est ni un retrait du monde ni une dépendance à l'égard d'un Dieu législateur et juge conçu à l'image désuète d'un roi. La prière n'exige pas un moment ou un lieu séparé du quotidien comme si le sacré était un secteur particulier de la vie. Prier, c'est étreindre le monde dans sa totalité, en restant bien enraciné dans notre monde et dans notre temps, être à l'écoute, en déchiffrer le sens profond, les signes et les appels, et préparer notre réponse en se rassemblant pour être maître de soi et, à partir de là, réorienter notre vie et agir en conséquence. Prier, c'est écouter la musique profonde de l'être en nous toujours jaillissant, et danser sa vie au son de cette musique ».



Par Michel Durand - Publié dans : Il y a 30 années... - Communauté : Christianisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 14 novembre 2008
Il me faut revenir, je le peux maintenant, au courant communautaire, pour préciser la place qu'il tient dans l'Eglise, ou plus exactement, pour préciser l'attention que les prêtres, responsables, pasteurs, facteurs de liens portent sur lui. L'analyse menée précédemment (voir au 25/09/08) me permet la présente réflexion.

Quelles sont ces communautés ?

Communautés de partage, communautés de vie, communautés marginales, communautés critiques, communautés de prières, communautés de quartier, communautés d'immeuble, communautés où le facteur de rassemblement n'est plus géographique, mais politique, communautés visiblement liées à l'Eglise par le prêtre qu'elle a sollicité, communautés oecuméniques, libres par rapport aux églises, communautés charismatiques, communautés de recherche de la foi... cela foisonne, foisonne.

Une enquête sociologique serait utile pour atteindre, une fois de plus, l'objectivité la plus certaine. Peut-on se fier à sa propre expérience ? C'est seulement au nom de cette dernière que je parle. Est-ce suffisant ? Agissons comme si ; je dis ce que je pense. Voilà. 

Dans ces communautés, il n'est pas usuel de prêter attention aux milieux d'origine des gens. Par exemple, dans le cas où la volonté de se réunir autour de Jésus-Christ sera très nette, on se réjouira de la variété sociale des communautaires. « C'est comme la communauté chrétienne décrite dans les Actes des apôtres ! »

En fait, tous ces regroupements sont-ils si divers ? Qui se retrouvent dans ces réalités chrétiennes·ou anarchistes ? Beaucoup d'intellectuels, certains de « gauche », des étudiants, des enseignants, des ingénieurs, des professions libérales... très peu d'ouvriers. Nous le remarquons aisément dans les rencontres organisées sous l'égide de « La Vie Nouvelle », des chrétiens pour le socialisme, du Renouveau charismatique. Nous le sentons dans les diverses publications. À l'intérieur comme en dehors des perspectives chrétiennes, la proportion de gens issue de la bourgeoisie est forte dans tout le mouvement communautaire, que celui-ci soit dominé par la conquête de la liberté, par la soumission à une théologie orientale ou occidentale, par la recherche d'une alternative au travail salarié, par la volonté de refaire la société ou de la fuir... 

Faisons une autre constatation. Dans ces communautés, l'habitude est généralement prise de poser les questions à un niveau très profond. On se veut radical et on l'est. Si bien que, fort souvent, au regard de la vie actuelle, on en reste au niveau de la discussion. La radicalité révolutionnaire des questions posées est telle que celles-ci ne peuvent pas être immédiatement opératoires. Il suffit de regarder l'exemple qu'offre Taizé avec la « Seconde Lettre au peuple de Dieu ». La remise en cause de ses habitudes qui y est demandée s'approche de la conversion ! Aussi, à la limite, ne serait-il pas légitime de se demander si ce type d'interrogations, à cause de l'ampleur de la tâche à accomplir, ne démobilise pas au lieu de polariser les énergies vers un but, simple, bien connu, bien délimité, aisé à atteindre ; but que propose généralement l'action syndicale.


Nombreux responsables des Mouvements d'action catholique ne se posent plus la question ; il semblerait qu'ils aient déjà tranché. « Ces gens ne sont que des rêveurs, disent-ils ; surtout ceux qui passent tout leur temps à prier ! » A un jeune lié à Taizé et connaissant bien les communautés de Renouveau charismatique, un aumônier de Mouvement de jeunes répondit : « on n'a pas besoin de gars qui planent. Il nous faut des militants. » Que signifie cette appréciation dont les odeurs sectaires ne peuvent se camoufler. 

Donc, gens principalement de la bourgeoisie qui n'épousent pas une militance immédiate, mais qui montrent un penchant pour la recherche intellectuelle et spirituelle. En un mot, tout est réuni pour ne pas plaire a priori au clergé. D'une part, les curés se sentent - et sont - attaqués à cause de « leur » paroisse moribonde. D'autre part, les aumôniers ne se sentent pas interpellés par ce qui se présente avec si peu de concret. N'est-ce pas parce que les regards ecclésiastiques sont principalement tournés vers « ce qui se vit de concret dans la vie », je reprends l'expression devenue classique, qu'une réunion d'information sur le Renouveau et les groupes de prière, ne rassembla pas à Lyon une poignée de prêtres catholiques ? Celle-ci fut surtout organisée à leur intention. Ne pourrait-on pas porter la même interrogation par rapport à l'attitude de la majorité des chrétiens pratiquant vis-à-vis de Taizé. Qui prend en considération les appels que nous lancent les jeunes du « Concile de Jeunes » ? En d'autres termes, et vous comprendrez mieux pourquoi j'ai parlé de « jalousie », d'où vient que les énergies dépensées au service du monde ouvrier ne se retrouvent pas aussi auprès du monde indépendant, des tentatives communautaires qui se font jour à côté de l'action catholique et des paroisses, sans oublier le besoin de découvrir Dieu-transcendant par la prière ? Paul Schmitt, évêque de Metz, dans la préface de l'ouvrage de P. A. Liégé écrit: « l'auteur lance un appel aux croyants, persuadé qu'il est que les problèmes les plus graves de l'Eglise d'aujourd'hui entraînent une urgence : la rénovation en profondeur de l'être-ensemble et du vivre-ensemble des chrétiens. Evêque d'une Eglise interpellée par les profondes mutations du monde, comment n'en serais-je pas également convaincu ? C'est pourquoi je souhaite que cet ouvrage trouve un grand nombre de lecteurs et que ces lecteurs deviennent des acteurs » Le livre est peut-être épuisé (je le souhaite), la réflexion bien avancée, les « acteurs » nombreux ?... bon ! Je me présente candidat pour une interrogation supplémentaire.

Avec qui, me demanderez-vous ?

Effectivement. Avec qui ?

Je crois que l'Eglise d'aujourd'hui souffre grandement de l'esprit de secte. On sort peu de son « tiroir », du « lieu où l'on parle », où l'on se trouve confortablement installé avec son vocabulaire et ses habitudes. Je crois avoir déjà écrit combien serait intéressant l'échange, en profondeur, des points de vue des différents groupes. Je veux signifier, par là, qu'il est impossible de ne se sentir interpellé que par ce qui vient de « son monde ». Si le mouvement communautaire est une chance pour l'Eglise de demain, n'est-ce pas avec tous, dès maintenant, qu'il faut en parler ?

 

 

Par Michel Durand - Publié dans : Il y a 30 années... - Communauté : Christianisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 22 octobre 2008

Nouer la terre au ciel. 1978.
suite...

Je voudrais m'exprimer maintenant sur la « jalousie » que j'éprouve  à l'égard de l'Action Catholique Ouvrière (A.C.O.) et "de-tout-ce-qui-se-vit-dans-le-monde-ouvrier".

En effet, si on peut penser que la paroisse est devenue - "surtout en monde urbanisé, une cellule d'Eglise à dominante administrative, omnifonctionnelle, monopolisante et principalement cléricale" - si l'on peut dire qu'il est "intolérable que tant de baptisés pratiquants appartiennent à l'Eglise de façon si abstraite, si fallacieusement universelle, si peu vérifiée par une participation à de vraies communautés d'Eglise"... ceci ne vaut pas pour grand nombre de chrétiens du monde ouvrier. L'Eglise en monde ouvrier, comme on dit, se caractérise par son authenticité, son dynamisme, sa recherche, sa volonté de se faire reconnaître dans sa spécificité et ceci, depuis de nombreuses années. En d'autres termes, la force de ce groupe est telle que l'on parle beaucoup de lui. Les prêtres seront spontanément pour le monde ouvrier, l'oublié du siècle passé, le laissé pour compte du début du XXe siècle et aujourd'hui encore diront certains tant ils craignent que leur conquête de présence au sein de l'Eglise ne soit pas définitive.

Les critères de ce dynamisme ne manquent pas : réunions nationales, réunions régionales, réunions d'adultes, de jeunes, d'adolescents, d'enfants, commissions de théologiens en monde ouvrier, rencontres d'aumôniers, groupes de formation théologique et pastorale en monde ouvrier, rencontres spontanées de prêtres travaillant en monde ouvrier, groupe de formation sacerdotale en monde ouvrier, etc... Nombreuses sont les énergies qui sont investies dans cette pastorale. Je ne le critique pas. Je m'en réjouis, au contraire ; car, c'est la preuve qu'une implantation d'Eglises est possible dans l'Eglise Universelle. Seulement, je me demande pourquoi une telle énergie n'existe pas, entre autres, autour du monde dit "indépendant".

D'où vient l'inexistence de commission théologique et pastorale en bourgeoisie ? Par quels faits expliquer les difficultés des aumôneries universitaires ? Quelles réflexions permettent de rejoindre le milieu, encore mal défini des techniciens ? A-t-on cherché à voir, sérieusement pourquoi, nombre de jeunes du milieu indépendant "se taillent la route jusqu'en Inde, pour certains" ? D'où vient que les groupes universitaires de formation au sacerdoce semblent s'enliser ? Pourquoi un aumônier d'Action Catholique du monde indépendant se déclare principalement aumônier d'A.C.O. ? La réflexion qu'il mène en milieu indépendant semble souvent être un décalque de celle qu'il vient d'avoir en monde ouvrier, "là où il met tout le paquet". Pourquoi si peu de prêtres se sentent interpellés par les groupes de prière ?

Des chiffres seraient nécessaires pour rendre scientifiques, c'est-à-dire objectives de telles questions. Je ne les possède pas. Enfin, est-ce bien nécessaire de prouver par des statistiques ce que nous voyons tous ? La priorité donnée aux "travailleurs" n'est-elle pas suffisamment évidente ? N'est-ce pas dans ce monde ouvrier que, tout de suite, celui qui veut faire quelque chose se sent situer et se situera ? D'une façon générale, le tiroir Action Catholique est confortable ; on sait de quoi on parle. Le casier A.C.O. de ce tiroir est encore plus confortable ; là, au moins, il y a du répondant. Volontairement, je ne cite ni le M.R.J.C., Mouvement Rural des Jeunes Chretiens, ni le M.F.R., que je n'ai jamais rencontré. Je pourrais citer l'ensemble du monde rural.

Nous rencontrerons des prêtres et des militants chrétiens pour répondre, à l'écoute ou à la lecture de telles phrases, que les bourgeois, de quelques nuances qu'ils soient, ne sont pas oubliés par l'Eglise puisque nous les retrouvons dans les paroisses. C'est vrai. Les assemblées du dimanche regroupent principalement le monde indépendant. Comme pour ce qui précède, les pourcentages statistiques ne feraient que confirmer mes impressions. Alors, pourquoi ne pas se demander : "Et si les paroisses déformaient les esprits, plutôt que de former selon l'Esprit de l'Evangile ?"

Effectivement, est-ce dans les églises de quartier qu'il sera possible de trouver de quoi nourrir notre faim de vérité, de fraternité, notre soif de vie conviviale ? Dans sa structure actuelle, la paroisse peut-elle, dans un élan de fidélité à l'Evangile, "exercer un prophétisme politique, dénonçant le désordre du monde et se solidarisant avec les forces sociales de changement ? " P.A. Liégé assigne cette tâche à la communauté chrétienne et souligne toute la distance qui existe entre ce service à rendre au monde et "l'illusoire tranquillité de tant d'assemblées de baptisés."


Par Michel Durand - Publié dans : Il y a 30 années... - Communauté : Christianisme
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

Calendrier

Juillet 2009
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Présentation

Profil

  • : Michel Durand
  • enmanquedeglise
  • : Homme
  • : 31/01/1942
  • : France Lyon
  • : musique voyages lecture art nature
  • : Je suis prêtre de l'Eglise catholique. Après avoir été serveur de restaurant et en paroisse, je fus nommé en aumônerie étudiante. Je me suis alors intéressé à l'art contemporain et à l'iconographie chrétienne. Ce fut l'occasion, avec Conf
Blog : Humour sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus