Anthropologie

Vendredi 11 mai 2007 5 11 /05 /2007 10:48
Incité par l’actualité qui interroge les méfaits du désir de ne pas trop travailler, je repense au film de Mark Herman, cinéaste anglais, les Virtuoses (1997).
C’est l'histoire des membres de la fanfare d'une petite ville minière, Grimlet, dont le chef Danny rêve de participer aux finales du championnat national des fanfares au Royal Albert Hall. Les virtuoses de la fanfare de Grimlet joueront-ils à Londres ? Et quand bien même vivraient-ils une journée de gloire passagère, quelle médaille la Direction des charbonnages britanniques leur réserve-t-elle à leur retour ?
En effet, dans l’Angleterre de Thatcher, la logique du Capital ferme les mines de charbon. Se battre syndicalement est inutile. Les épouses de quelques mineurs, musiciens à l’orchestre philharmonique de la mine, ne comprennent pas que leurs époux passent du temps à des répétitions, en donnant de l’argent pour cela, alors qu’il ne faudrait pas, par les piquets de grève, lâcher la pression pour empêcher la fermeture de la mine. Le programme de fermeture des puits, entrepris par le gouvernement anglais à partir de 1984, a effectivement déjà eu pour conséquences de priver de leurs revenus des villes entières. Des milliers de cellules familiales volent en éclats.
Les drames personnels et sociaux décrits dans ce film révèlent l’extraordinaire esprit de corps des mineurs et leur formidable instinct de survie. Dans tout cela la musique qu’ils jouent les fait vivre et rend un vibrant hommage à la communauté des mineurs.
Pourquoi les concerts ? “Là, au moins, répond un mineur, on nous écoute”.
Et le plaisir est grand, plein d’enthousiasme à l’issue du concert final, à Londres, où l’orchestre de la mine remporte la victoire de la meilleure exécution. On comprend qu’avoir perdu son travail (salarié) devient moins grave dans la mesure où l’on n’a pas perdu le goût, la joie et l’émotion de la belle musique.
Je pense donc qu’il est heureux de voir cette tranche de vie où des gens se maintiennent debout grâce à leur temps passé à une action totalement libre.
Or, pour jouir de la joie du concert, on est obligé de se coucher tard, donc de ne pas se lever tôt.

Tout en aimant son travail, avec ses risques, le travailleur “doit croire aussi que les individus ne s’accomplissent pas seulement dans leur profession. S’il aime faire son travail, il faut qu’il soit convaincu que le travail n’est pas tout, qu’il y a des choses aussi importantes ou plus importantes que lui,” écrit André Gorz, dans Métamorphoses du travail (1988, réédition en 2004-Poche)

C’est parce que de nombreuses personnes ont œuvré et œuvrent encore pour le temps libéré par la baisse du temps de travail rémunéré, dans le but, entre autres, de partager le travail que je pense important de ne pas perdre cette perspective. C’est grâce à l’intérêt que nous portons aux activités non-salariées où l’homme trouve, dans un “recul par rapport aux nécessités de la vie”, les voies de son épanouissement, que nous débusquerons les réponses aux actuelles questions de sens de notre société.
Nous savons que tout n’est pas possible.


André Gorz,
Métamorphoses du travail, critique de la raison économique (Poche), 2004.
Cela ne s'appelait pas encore la " mondialisation libérale ", que déjà André Gorz, voilà bientôt vingt ans, en pionnier critique d'une rare intelligence analytique, dénonçait la croyance quasi religieuse que « plus vaut plus », que toute activité - y compris la maternité, la culture, le loisir - est justiciable d'une évaluation économique et d'une régulation par l'argent. Gorz détermine les limites - existentielles, culturelles, ontologiques - que la rationalité économique ne peut franchir sans se renverser en son contraire et miner le contexte socioculturel qui la porte. Le lecteur découvre pourquoi et comment la raison économique a pu imposer sa loi, provoquer le divorce du travail et de la vie, de la production et des besoins, de l'économie et de la société. Pourquoi, sous nos yeux, elle désintègre radicalement la société ; pourquoi nombre d'activités ne peuvent être transformées en travail rémunéré et en emploi, sans être dénaturées dans leur sens.

Je suggère, pour alimenter l'échange, la lecture de Jean Zin : Revenu garanti (2006)
Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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Samedi 19 mai 2007 6 19 /05 /2007 17:34
Je viens de terminer la lecture de « Besoin d'air » dont ont besoin les entreprises pour mieux vivre. (Medef, sous la direction de Laurence Parisot, Seuil, février 2007.
Ce texte entre dans le débat que je trouve important à propos de la place du travail dans la société. Il est facile et agréable à lire. Un bon travail de journalisme.
Aussi je remercie la personne qui m'a donné l'occasion de cette lecture.
Supposons que Laurence Parisot entende ou lise, notamment dans ce blogue, certaines de mes idées. Je la devine, complaisante et polie, mais n'arrivant pas à réprimer un petit sourire ironique devant l'idéalisme désuet de mes réflexions. Effectivement, pour être vraiment moderne, il ne faut de pas craindre la liberté, accepter le risque d'entreprendre tout en se comparant sans cesse au voisin pour faire mieux. « Nous ne pourrons pas devenir le pays du bien produire si nous ne défendons pas d'abord notre compétitivité. Et si nous cessons d'être un pays prospère, c'est-à-dire compétitif et attractif, nous ne pourrons pas peser à l'échelle du monde ... On ne saurait être attractif si l'on (l'entreprise) n'est pas en bonne santé. On ne saurait être en bonne santé si l'on est asphyxié de charges ». Trop d'impôts, trop d'État, pas assez de libre marché !"
J'avoue ne pas être compétent pour discerner le bien fondé de la conduite des réformes nécessaires. Dans ce livre, tout semble à réformer. Il y a tellement de choses qui ne vont pas que je me demande si la somme n'équivaut pas à une révolution qu'il doit falloir conduire sans état d'âme. Mais, voilà, comme je l'ai dit récemment à un délégué d'un service de l'Église : «moi, en fait, je n'ai que des états d'âme ».
Ce n'est pas avec cela que l'on fait des affaires qui rapportent. En fait, pour bien me faire comprendre, il faut que je précise, que même au sein d'une paroisse, on nous demande (parfois) de faire du chiffre : obtenir le nombre adéquat d'honoraires de messes, trouver les moyens d'une meilleure quête à la messe du dimanche, avoir des mariages, des baptêmes où les gens se montrent généreux.
Bref, avant ces modalités pratiques, il y a une philosophie et une théologie : un art de vivre, des convictions. Pour ma part, je les souhaite au plus prêt de l'Évangile
La lecture de « Besoin d'air », tout en m'enthousiasmant par son dynamisme, me laisse un malaise. L'esprit de compétitivité qu'il dégage, selon moi, est totalement en dehors du message évangélique. Pauvreté volontaire, amour des ennemis, solidarité, désir de partage... tout ce que l'on enseigne aux enfants du catéchisme, semble bien désuet à côté du réalisme de la nécessité de produire.
Certes, la parabole des talents permettrait de trouver une harmonie entre les modes de vie productifs et contemplatifs. On pourrait associer l'invitation à faire fructifier son bien (Mt 25,14ss) avec celle de ne pas se soucier du lendemain (Mt 6,25ss). Mais cette contradiction aussi, toute biblique qu'elle soit me dérange. Avant ces épisodes, il y a fondamentalement un art de vivre. N'est-ce pas celui-ci qui est qualifié de ringard ? Le souci du frère, de celui qui se fatigue sur une mauvaise terre du Sahel ne risque-t-il pas de devenir l'obstacle passéiste au moderne devoir de compétitivité ? Que pense le Medef de la prise de parole des évêques de France : "qu'as-tu fait de ton frère ?" ?

"Le texte des évêques « Qu'as tu fait de ton frère ? » a rencontré des attentes et le besoin de situer le politique sur un autre plan que la seule prise du pouvoir, en le centrant sur des questions fondamentales comme la famille, l'emploi, l'accueil de l'étranger"

Mgr Gérard Defois, archevêque-évêque de Lille




Est-ce bien moderne de vouloir vivre simplement en espérant que ce mode de vie permettra aux pays pauvres de sortir de la misère ? Pourtant proche de la mondialisation inévitable, ce thème, dans « Besoin d'air » est totalement ignoré. On n'y parle des pays non encore industrialisés que quand, dans leur émergence économique ils menacent la bonne santé économique de la France. Enfin, je vous laisse lire en vous invitant à venir partager, ici même, vos impressions.
Puisque j'ai entrepris une réflexion sur le travail, je vous livre le passage qui conduit, selon l'actuelle tendance, les 35 heures à l'échafaud.

"Sauver le travail
Il est temps de refuser les vues de l'esprit, les pensées qu'aucune réalité n'alimente et qui se satisfont de leur apparente cohérence. Nous aimons le réel, pas seulement parce qu'il est aimable en soi, mais surtout parce qu'il est le seul matériau à partir duquel on peut construire. Bizarrement, cette approche n'est pas évidente en France. Bien souvent, on pense le contraire et on veut imposer à la réalité une idée qu'on croit juste. Le gouvernement de Lionel Jospin n'a pas eu peur d'instituer uniformément la durée légale du travail à 35 heures à partir de l'utopie dangereuse de la fin progressive et inéluctable du travail et de l'idée, non moins fausse, que les emplois pourraient se diviser. Quiconque a travaillé en entreprise a pu observer l'inverse. La diminution du temps de travail de 10% d'un responsable commercial dans une PME ne crée pas une part d'emploi supplémentaire ; en revanche, elle fait courir un risque sérieux à l'entreprise pour le développement de sa clientèle. Le dessinateur industriel qui passe de 39 à 35 heures conçoit un peu moins de croquis dans la semaine et finit par mobiliser un seul technicien de fabrication de maquettes au lieu de deux auparavant. A contrario, et pour prendre un exemple extrême: le patron d'une très petite entreprise (TPE) qui travaille 7 heures et emploie une assistante aura besoin de deux assistantes si son rythme augmente et s'il passe de 7 à 10 heures. Les emplois ne se divisent pas, ils se multiplient, et cela en proportion du facteur travail. En vérité, la seule variable qui permette d'évaluer l'optimum de temps de travail et de l'ajuster - à la hausse et parfois à la baisse ! -, c'est la productivité. Durée du travail, quantité de travail, emploi et expansion économique sont indissociables. Pour quiconque voyage aujourd'hui en Asie, le lien saute aux yeux ! L'utopie de la fin du travail se fracasse sur la grande muraille de Chine. Du reste, penser qu'on peut accomplir en 35 heures la même chose ou mieux que ce que les autres font en 38 ou en 40 heures, sous prétexte que notre économie serait plus développée ou que nous aurions une recette particulière, quel paradoxe, quel déni du réel et, pire, quelle superbe, quel sentiment de supériorité invraisemblable et choquant !"

Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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Samedi 19 mai 2007 6 19 /05 /2007 19:11
Il est toujours important de bien comprendre le sens des mots employés. À cet effet, je vous donne à lire une tentative de clarification établie à l'occasion d'un colloque en octobre 1997 : Au-delà de l'utopie du travail, le loisir.

Bien s’entendre sur les mots employés est indispensable. Le tableau suivant, tentation de classification du mot “travail” a également été remis aux intervenants avant le colloque.

travail = nécessité vitale


TRAVAIL

de l’antiquité au XVIIIè :
dans la sphère du privé pour une consommation quotidienne, répétitive dans le but de répondre aux besoins du corps
C’est le travail (traval, labeur) pénible des esclaves, des serfs, des journaliers


XIXè - XXè :
tâches domestiques
que l’on va rationaliser au bénéfice du temps passé à l’entreprise productiviste


FIN DU XXè :
tendance à professionnaliser les tâches domestiques pour en faire un travail salarié
alors que ces tâches peuvent être prises en charge par les intéressés eux-mêmes quand ils redécouvrent leur sens dans la vie sociale privée et publique.


négoce (negotium)


ARTISANAT, ŒUVRES

production de biens durables que l’on met en vente sur la place publique et dont on limite la production avec le mode de vie du “ça suffit”
œuvres d’artisans et ouvriers qui ont une compétence déterminée


“invention” du mot TRAVAIL
sphère du public
production de produits dont le travailleur ignore la destination
travail hétéronome, salarié.
Propriétaire et prolétaire cherchent le plus grand profit possible de la vente du produit fabriqué ou de la force de travail.
On baisse les revenus des ouvriers ou on augmente les heures travaillées pour accroître le profit.
Plus vaut toujours plus
Le travail est le moyen de gagner sa vie en permettant de devenir consommateur. Travail abstrait pour obtenir la libération dans le travail (utopie marxienne)


Crise de l’emploi
le travail est le critère principal de la vie sociale au point que l’on recherche  dans le travail servile la solution aux marginalisés de l’emploi alors que l’on n’aborde que timidement la baisse du temps travaillé


Libération du travail
sans baisse de revenu



loisir (otium)

POLITIQUE

épanouissement dans la sphère publique où évolue l’homme libre qui sait limiter ses besoins
L’homme, “politique”, n’arrive à penser que quand il est délivré des contraintes précédentes

Il y a peu de temps laissé à l’initiative personnelle pour la rencontre publique non productive

Les créations culturelles, artistiques sont entre les mains de quelques personnes marginalisées sinon subventionnées
Il s’agit de refaire ses forces de travail (repos) et de consommer (de façon modérée) des loisirs imposés

ACTIVITÉ AUTONOME

Culture, art, communication, convivialité
vie associative et politique = temps libre

baisse du temps de travail économique pour accéder au loisir :
activité  autonome (non-travail)
= auto-organisée par son promoteur
   selon un but choisi par lui
   pour son épanouissement



Pour en savoir plus et peut-être autrement, vite sur le site Philosophie et spiritualité










Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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Jeudi 24 mai 2007 4 24 /05 /2007 18:36
Suite aux définitions données le samedi 19 mai voici quelques lignes pour essayer de clarifier le sens des mots « travail » et « repos »

illustration : Création du monde. Dieu (à l'image du Christ) architecte. Le repos, Bible de Ferdinand III, Genèse 2,1-4

Valoriser le non-travail
Il est difficile de qualifier le temps hors travail rémunéré. L’usage est de dire “temps libre”. Mais à chaque fois que nous employons cette expression au cours d’un débat, nous rencontrons plusieurs personnes, voire la majorité, qui déclarent ne jamais avoir de temps libre. Et c’est juste, parce que la nature humaine a des contraintes lui interdisant une liberté absolue. On n’est libre ni de ne pas dormir, ni de ne pas manger ou boire. Pourtant, le temps passé hors contexte d’emploi productif est d’une nature tellement autre que nous pouvons bien le qualifier de libre tout en souhaitant voir augmenter sa durée. C’est, du reste, dans ce sens que semble aller l’évolution de nos sociétés industrielles même si cela est actuellement remis en cause avec le très connu slogan sarkozien : travailler plus pour gagner plus.

En 1988, André Gorz, me semble-t-il, écrivait :
“Plus le développement économique suit son cours, et plus l’importance qu’on attache à sa dimension d’accumulation matérielle devrait décroître, plus l’intérêt pour le temps libre devrait s’accentuer, et plus enfin, l’on devrait mettre en concurrence ces deux formes naturelles d’utilisation des progrès de productivité que sont la production de biens ou services supplémentaires d’une part et la diminution du temps de travail d’autre part”.
Il est important d’avoir employé le conditionnel. En effet, en fait, ce n’est pas ainsi qu’évolue la société : un manque de sagesse se voit dans l’humanité qui veut toujours plus alors que chacun prend conscience de ne pas avoir le temps de profiter de tout. « A cause du travail on n’a pas le temps ». Ou, « si on a le temps parce qu’au chômage, on n’a pas les moyens ».
Il devrait y avoir un marché du temps libre comme il y a un marché du travail. Licenciement ou retraite anticipée ne devraient pas être les seuls moyens pour avoir du temps. Un système est certainement possible qui permettrait, par exemple, de se dégager du temps pour investir dans une association la durée de deux ou trois ans (ou semaines ou mois) avec la perspective de retrouver par la suite une fonction à plein temps en entreprise.

Une telle flexibilité de l’usage du temps n’est possible (désirable) que si l’on se sent à l’aise dans le temps hors travail rémunéré. Et nous savons bien qu’un sentiment de culpabilité subsiste toujours quand on n’accomplit pas ses heures légales (ou normales) de travail.

Temps choisi
Des sociologues emploient l’expression de temps choisi pour désigner ce temps hors travail. Parce que choisi, il est pleinement accepté.

Désirer une activité non productrice d'euros. Non rentable.


D’où peut venir le gout de choisir de vivre un temps hors rémunération d’entreprise ? De l’intérêt que l’on a pour le loisir. Si l’on considère que le loisir est ce que l’on peut prendre quand il n’y a plus rien à faire, il y a une perception négative de ce dernier. Le temps de loisir doit être compris en lui-même, et par lui-même, avec tout ce qu’il comporte d’intérêt pour le développement, l’épanouissement de l’être humain.
Pour rencontrer le désir et ressentir le besoin d’un temps de non travail salarié) il faut que celui-ci apparaisse dans toute sa valeur. S’il est expérimenté comme temps d’ennui, temps vide, il ne peut être souhaitable. Personne n’aurait idée de le revendiquer.
Notre tâche aujourd’hui, notre mission, véritable défi lancé aux fanatiques du « gagner plus » ne consiste-t-il pas à identifier les temps de non travail. Il faut que ceux-ci prennent plus de poids, qu’ils apparaissent avec plus de valeur, que l’on comprenne bien qu’ils contribuent à l’épanouissement de l’homme et non à sa culpabilisation. Nous souhaitons que les divers systèmes d’organisation du temps fassent une part valorisante au temps choisi en développant un loisir épanouissant qui comble une attente de sens, qui donne une raison de vivre. Ainsi compris, le temps de non travail rémunéré ne sera pas vide, mais plein. Il sera désiré pour lui-même, authentiquement choisi pour son action épanouissante sur chaque membre de l’humanité.

A la suite d’une morale de l’efficacité, du rendement, de la production nous en appelons à une morale de la contemplation, de la densité intérieure, de la plénitude grâce à l’absence de nouveaux produits obtenus en masse. L’homme se construit également dans et par son temps hors travail salarié.


Pour obtenir une telle valorisation du temps choisi, il me semble que l’on devrait davantage réfléchir sur le loisir. Il faudrait que des universitaires se penchent sur la question du temps de travail en partant de celle du temps de loisir. Généralement, c’est l’inverse qui est étudié. On ne cite les loisirs qu’en marge d’une réflexion sur le temps travaillé.



Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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Lundi 4 juin 2007 1 04 /06 /2007 16:18
« La politique, c’est le goût de l’avenir »
Max Weber


« Si l’on cesse de croire que le monde est améliorable, si l’on tourne le dos à cette conviction “progressiste ”, alors comment défendra-t-on les droits de l’homme, comment lutera-t-on pour la justice ou l’égalité… Nous sommes tous responsables de l’achèvement du monde. C’est à nous -et non pas au destin ou au hasard- qu’il appartient de construire l’avenir…
Pour reprendre une belle formulation venue de la sagesse juive, en renonçant au volontarisme et au progrès, nous accepterions du même coup d’abandonner le monde aux “ méchants”. »
Jean-Claude Guillebaud


Au-delà de l’utopie du travail, le loisir.

Comme je pense l’avoir déjà dit, c’est ainsi que j’ai intitulé un colloque tenu, il y a une dizaine d’années avec Confluences dans le cadre du service de l’Eglise catholique : Pastorale des réalités du tourisme et des loisirs.
Aujourd’hui les questions que nous posions rebondissent avec une urgente acuité. J’en ai eu encore la preuve la semaine dernière lorsqu’une jeune étudiante développait l’importance d’un nouveau rapport avec la nature.
Dans cette ligne, je reprends quelques idées.

Utopie ? Mot positif ou négatif ?

Négatif
Si j’emploie le mot “utopie” c’est vraisemblablement parce que je suis porté par l’air du temps qui reprend des idées que l’on aimait développer dans les années 70. Mais, j’emploie aussi ce mot dans la ligne d’un groupe d’étude de la faculté de théologie des Universités catholiques de Lyon. En effet, dans les année 80, nous soulevions déjà la question : “Faut-il encore travailler ?” (Les Cahiers de l’Institut Catholique de Lyon, Faut-il encore travailler ?  Eléments pour une réflexion théologique sur le travail et le repos, mars 1982).
Malgré les considérations plutôt optimistes de quelques textes d’Église sur l’activité humaine dans le travail salarié (Vatican II, Gaudium et Spes, 1964, Jean-Paul II, le Travail humain, 1981) nous concluions que les considérations qui faisaient du travail une fin ultime pour l’homme ne pouvaient que s’enliser dans des idéologies illusoires.
C’est donc dans un sens plutôt négatif que j’emploie le mot utopie à propos du travail. Au-delà de l’utopie du travail, c’est-à-dire au-delà des fausses croyances entretenues à son sujet.

Positif
Mais le mot “utopie” a un autre sens, positif, celui-là. Et, ce que je souhaite dans un débat démocratique, donc politique, c’est que l’on change effectivement d’orientation. J’envisage une invitation, adressée à tous, à quitter le terrain du travail pour nous rendre dans un endroit nullement connu mais que nous avons tout intérêt à découvrir pour sortir de l’impasse du travail absolutisé. Si “dieu-travail” n’est pas la fin ultime de l’homme, il n’est pas non plus l’outil idéal de socialisation et d’intégration. Nous devons chercher ailleurs. La recherche sera
utopique dans la mesure où elle ne vise pas à consolider le pouvoir en place mais au contraire à en saper les fondements dans la perspective d’explorer le possible d’une situation humaine où l’homme trouve réponse aux questions qu’il se pose.
Le temps libre -loisir vécu et non consommé, loisirs bien compris- peut-il être une alternative au dilemme travail/chômage ?
Beaucoup d’ouvrages et de déclarations traitent de ce dernier à la façon des idéologies, défenses des convictions acquises. Or, nous avons conscience qu’il nous faut regarder ailleurs, changer d’utopie.
Le titre de ce colloque une fois décidé, mes lectures m’ont conforté dans ce choix.
A titre d’exemple, je cite Dominique Méda qui constate que tous les penseurs du XXème siècle -chrétien, marxiste et humaniste- s’accordent sur “la croyance en un schème utopique du travail. Selon celui-ci, écrit-il, le travail est l’essence de l’homme, il est actuellement défiguré et il faut donc retrouver, par-delà ces défigurations, les moyens de son expression pleine et entière. Par conséquent, le travail est et doit devenir en réalité le lieu du lien social et de la réalisation de soi” (Dominique Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition, Alto Aubier, p. 21, 1995.)
Il y a aussi François Guedj et Gérard Vindt. Constatant que les négociations collectives sur le temps de travail sont revenues sur le devant de la scène par la bande, ils concluent ainsi leur étude : “Le chômage massif et la montée de l’extrême droite, notamment, appellent une perspective mobilisatrice telle que peut l’ouvrir un projet autour d’une importante réduction du temps de travail apte à rassembler chômeurs, salariés précaires et stables ; un projet défendant aussi le salaire et n’acceptant pas que l’aménagement du temps de travail confine la vie familiale et sociale dans les creux de la production ; un projet questionnant à nouveau la finalité et la nature de la production ; un projet posant, de ce fait, la question du pouvoir dans la société et dans l’entreprise” (François Guedj et Gérard Vindt, Le temps de travail, une histoire conflictuelle, alternative économique, Syros. p.149, 1997).
Travail et loisir
Pour conduire à fond l’étude que je propose, il faudrait que l’on puisse comparer deux types d’études, celles qui tournent autour du travail et celles qui tournent autour du loisir. Cela n’est pas possible. En effet, le déséquilibre est grand entre ces deux secteurs. Aussi, il m’arrive de souhaiter que les chercheurs abandonnent quelque peu le terrain de la sociologie du travail pour rejoindre celui du loisir pris pour lui-même. Si l’alternative à l’utopie du travail est l’utopie du loisir, il convient de mieux connaître celui-ci. Or, ce n’est pas le cas. La crainte du chômage est telle que toute l’énergie se tourne vers lui afin de le résorber. Pourquoi souhaite-t-on tant revaloriser le travail, comme le dit Dominique Méda ? “Ainsi, au moment où le chômage se développe et où il apparaît que le travail humain pourrait se raréfier, les réflexions contemporaines sur le travail renouent-elles avec les grandes pensées ou les grandes eschatologies qui ont structuré le XXème siècle et organisent-elles une défense et illustration du travail pour mettre en évidence sa valeur”.
Majoritairement donc, nous continuons à voir dans le travail l’essence de l’homme, selon l’expression de Dominique Méda, et nous nous prosternons devant cette activité humaine (le travail est bien souvent promu au rang de l’œuvre) comme jadis nous vénérions une nature enchantée. Nous devrions, au contraire, suivre les chemins empruntés par les prophètes bibliques qui ont entrepris de désacraliser la création. Ainsi désabsolutisé, désacralisé, le travail ne sera plus considéré comme ayant sa fin en lui-même.
Autrement dit, il nous semble que l’issue au problème de sens de la société postindustrielle réside dans une recherche de développement humain sur un autre terrain que celui de la production-consommation ou de l’utilisation de l’activité humaine pour créer du lien social. Sans tomber dans le travers de transformer le loisir en “nouvelle essence de l’homme”, ne peut-on pas trouver dans le temps libéré par la baisse des heures travaillées un espace où poser la bonne question de l’épanouissement humain : quelle est sa propre finalité ? La littérature sur le travail n’aborde pas, à mon avis, cette cruciale question ; c’est plus que regrettable.
Si, dans les dix dernières années, ces idées étaient mises au placard, il semble qu’aujourd’hui elles renaissent avec force. Voir les articles des objecteurs de croissance. Je vous invite à lire dans « la décroissance » de juin 2007, le journal de la joie de vivre, l’article de Paul Ariès, sortir de l’idéologie du travail : « impossible de ne plus être un forçat du travail sans remettre en cause la réalité du travail actuel. La tragédie du salariat est en effet une longue histoire de dépouillement : le travailleur fut dépouillé des produits de son travail, il fut dépouillé d’une part essentielle de la valeur produite part son travail… il est dépouillé aujourd’hui du sens même de son travail… »
Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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  • Michel Durand
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  • 31/01/1942
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  • Je suis prêtre de l'Eglise catholique. Après avoir été serveur de restaurant et en paroisse, je fus nommé en aumônerie étudiante. Je me suis alors intéressé à l'art contemporain et à l'iconographie chrétienne. Ce fut l'occasion, avec Conf
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