L’Europe qui se construit n’est pas désirable

Publié le par Michel Durand

Je retrouve ce texte dans mes archives. Il m'a été donné par Etienne Godinot*, me semble-t-il, à l’époque du référendum sur le traité constitutionnel européen. Je le reproduis ici en pensant aux amis qui réfléchissent sur les conséquences du pic pétrolier. Une décroissance économique est nécessaire pour les pays du nord. Ce serait notre salut, au moins terrestre.


godinotEtienne.jpgQuelle Europe pour quelle planète ?


La construction de l’Europe est quelque chose d’unique dans l’histoire des peuples. Pendant des siècles, les nations du continent européen ont été en conflit; elles ont imposé à la terre entière un impérialisme militaire, économique, culturel et religieux; elles ont été à l’origine des deux guerres mondiales. L’Europe s’est construite d’abord à partir de la réconciliation franco-allemande. Cette réconciliation et cette amitié entre nos deux peuples est un évènement considérable, qui permet d’oser espérer un jour une issue pacifique à nombre de conflits actuels dans le monde : Israël et Palestine, Inde et Pakistan,  etc. Certains ont pu dire à juste titre que l’Europe - devenue plus sage après tant d’horreurs - avait à jouer dans le monde un rôle spirituel, c’est à dire la mission de lui apporter du sens.

L’échec, dû à la position française, du projet de Communauté Européenne de Défense, qui aurait donné à l’Europe naissante une identité et une finalité politique, a amené les promoteurs de l’idée européenne à la fonder sur un projet économique, un projet libéral dès l’origine, avec la création de la C.E.C.A., puis de la C.E.E. Il apparaît par ailleurs tout à fait évident qu’à partir de 1995, il aurait fallu approfondir la construction politique d’une Europe à 15 plutôt que d’avancer dans une construction d’une Europe à 25, davantage économique que politique.

L’Europe a pourtant quelque chose d’important et d’urgent à dire et à faire face aux immenses défis du XXIème siècle : sur-développement matériel et aliénation publicitaire dans les pays riches, exploitation et misère croissante des pays pauvres, saccage de la planète (épuisement des ressources, pollution de l’eau, du sol, de l’air, désertification, effet de serre, réduction de la biodiversité, etc.), uniformisation culturelle, course aux armements, autant de manifestations d’un déficit de citoyenneté et de sens dans nos sociétés. Par exemple, aucune préparation sérieuse n’est pensée face à l’épuisement rapide des ressources pétrolières, sinon une fuite en avant dans le nucléaire, une technologie centralisatrice et non maîtrisée avec ses trois d : danger, dépense, déchets...

L’Europe dont le monde a besoin pourrait prendre des orientations totalement nouvelles et conformes à l’avenir de la planète et de l’humanité : promouvoir une décroissance durable et heureuse dans les pays dits développés, développer en grand l’agriculture biologique, promouvoir les cultures vivrières et l’autonomie alimentaire, favoriser les énergies renouvelables, mettre en œuvre les stratégies non-violentes d’intervention et de défense, pousser à la création d’une instance mondiale de gestion des ressources limitées de la terre et de la biosphère, etc. Face à des « Grands », USA, Chine, qui ne semblent avoir pour seule obsession que la croissance et la puissance économique ou militaire, l’Europe pourrait manifester le primat de l’être sur l’avoir et du politique sur l’économique, et impulser des initiatives fortes pour réconcilier l’homme et la nature, la société et la sagesse, l’économie et l’éthique, la science et la conscience.

Face à ces constats, comment voter lors du référendum sur le traité constitutionnel européen ? Voter oui, c’est inscrire dans le marbre une orientation économique libérale - qui n’a pas d’ailleurs absolument pas sa place dans une constitution – et une idéologie de compétition, alors que l’humanité a besoin de coopération, ce qui ne peut mener la planète que dans des crises économiques, sociales et écologiques majeures. Voter non, c’est en rester à un statut très insatisfaisant, celui du traité de Nice, et se priver d’avancées réelles, même si elles restent trop timides, vers une Europe plus démocratique et plus politique.

La vraie question me semble être : un non, notamment celui de la France, conduirait-il à une stagnation et un blocage durable de la construction européenne, ou laisserait-il l’Europe se faire sans la France selon cette logique économique libérale ? Ou au contraire, un non serait-il l’occasion d’un sursaut ? Un sursaut pour que les peuples d’Europe se posent les vraies questions sur l’avenir de la planète et de l’humanité, puissent définir de nouvelles orientations de société et rédiger un texte meilleur.

Parmi mes amis « non-violents », beaucoup voteront non, à regret parce qu’ils croient à l’Europe, et quelques uns voteront oui, à regret parce qu’ils voudraient une autre Europe...  Mais une chose nous paraît évidente :  quel que soit le résultat du vote des 25 pays de l’Europe, le débat et le combat pour une autre société devront se poursuivre. Pas seulement dans les urnes, mais aussi par nos comportements de parents, d’éducateurs, de travailleurs, de consommateurs, de contribuables, de citoyens. Quand la légalité est manifestement contraire à la légitimité, cette action n’exclut pas la désobéissance civile ouverte et l’acceptation sereine de poursuites pénales : par exemple l’arrachage de plants de maïs transgénique quand l’Etat laisse faire en plein champ des cultures de telles  plantes, alors même que les compagnies d’assurance refusent d’en prendre en charge les risques.

Et si, à l’aube du troisième millénaire, nous inventions une civilisation humaine ?

Etienne Godinot


* Membre de plusieurs structures de recherche, d’information et d’action sur la résolution non-violente des conflits, E. Godinot s’exprime ici à titre personnel.

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Publié dans Politique

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