Péguy, 1913 : pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est maître sans limitation ni mesure

Publié le par Michel Durand

Péguy, 1913 : pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est maître sans limitation ni mesure

J’ai assisté hier à une conférence, avec lecture de poèmes, donnée sur Charles Péguy. Actuellement, nombreuses sont les manifestations à son sujet, en ce centième anniversaire de sa mort. Je signale ici ce qui se passe à Lyon entre le 12 et le 14 novembre 2014.

J’avoue ne pas connaître Péguy. Dans quel camp le placer ? Gauche, droite ? Toujours est-il que j’ai été fortement étonné d’entendre quelques passages sur le thème de l’Argent. Comme Jacques Ellul, Péguy place l’argent dans le domaine de Satan.

Voici quelques extraits de son ouvrage, essais de 1913.

« Pour la première fois dans l’histoire du monde, les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. Et pour être juste, il faut même dire : Pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et du même mouvement et toutes les autres puissances matérielles ensemble et d’un même mouvement qui est le même ont été refoulées par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. Pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et toutes les autres puissances matérielles ensemble et d’un seul mouvement et d’un même mouvement ont reculé sur la face de la terre. Et comme une immense ligne elles ont reculé sur toute la ligne. Et pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul en face de l’esprit. »…

« Le croira-t-on, nous avons été nourris dans un peuple gai. Dans ce temps-là un chantier était un lieu de la terre où des hommes étaient heureux. Aujourd’hui un chantier est un lieu de la terre où des hommes récriminent, s’en veulent, se battent ; se tuent.

De mon temps tout le monde chantait. (Excepté moi, mais j’étais déjà indigne d’être de ce temps-là.) Dans la plupart des corps de métiers on chantait. Aujourd’hui on renâcle. Dans ce temps-là on ne gagnait pour ainsi dire rien. Les salaires étaient d’une bassesse dont on n’a pas idée. Et pourtant tout le monde bouffait. Il y avait dans les plus humbles maisons une sorte d’aisance dont on a perdu le souvenir. Au fond on ne comptait pas. Et on n’avait pas à compter. Et on pouvait élever des enfants. Et on en élevait. Il n’y avait pas cette espèce d’affreuse strangulation économique qui à présent d’année en année nous donne un tour de plus. On ne gagnait rien ; on ne dépensait rien ; et tout le monde vivait.

Il n’y avait pas cet étranglement économique d’aujourd’hui, cette strangulation scientifique, froide, rectangulaire, régulière, propre, nette, sans une bavure, implacable, sage, commune, constante, commode comme une vertu, où il n’y a rien à dire, et où celui qui est étranglé a si évidemment tort.

On ne saura jamais jusqu’où allait la décence et la justesse d’âme de ce peuple ; une telle finesse, une telle culture profonde ne se retrouvera plus. Ni une telle finesse et précaution de parler. Ces gens-là eussent rougi de notre meilleur ton d’aujourd’hui, qui est le ton bourgeois. Et aujourd’hui tout le monde est bourgeois.

Texte, me semble-t-il, à rapprocher du groupe Chrétiens et pic de pétrole avec le colloque , quelle société voulons-nous ?

Publié dans Anthropologie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Blaise Join-Lambert 16/10/2014 15:56

Le passage de Péguy que je viens de citer est extrait de "Par ce demi-clair matin", texte posthume de novembre 1905.

Blaise Join-Lambert 16/10/2014 15:55

Charles Péguy a également tiré de l’analyse bergsonienne de la durée vécue une lecture de l’histoire réellement éclairante, authentiquement dialectique, parce qu’il se refuse à figer et à spatialiser l’histoire, à la découper en autant « éléments » et de sous-ensembles trompeusement stables et homogènes :

« Ce qui trompe le plus ordinairement quand nous pensons à l’histoire de l’Ancien Régime, c’est que nous voyons toujours l’ancienne monarchie à travers la Restauration ; situés dans le présent, nous regardons toujours le passé en partant du présent, c’est-à-dire que nous le regardons à l’envers ; nous regardons les événements du passé en remontant ; nous partons du présent et nous remontons jusqu’aux origines ; au contraire l’événement descendait ; parti des origines, sorti des origines, il descendait vers ce que nous nommons le présent et qui n’était pour lui qu’un avenir déguisé, un avenir comme tous les avenirs, un avenir à sa date parmi tous les avenirs ; de même qu’aujourd’hui présent l’événement coule, descend et perpétuellement descend et continue de descendre et ne cesse pas de couler vers les avenirs ultérieurs, vers les avenirs qui restent, vers les avenirs non encore épuisés ; l’événement descend ; il se meut du passé par le présent à l’avenir ; nous au contraire, situés dans le présent, quand nous voulons connaître le passé, nous nous retournons d’abord, nous commençons par nous retourner ; c’est le premier moyen de voir derrière nous, le premier moyen qui se présente ; c’est le moyen le plus infaillible aussi de voir à l’envers tout l’immense passé. »

Comme l’écrivait Bergson dans "La Pensée et le Mouvant" : « Comment pourtant ne pas voir que l’essence de la durée est de couler, et que du stable accolé à du stable ne fera jamais rien qui dure ? Ce qui est réel, ce ne sont pas les "états", simples instantanés pris par nous, encore une fois, le long du changement ; c’est au contraire le flux, c’est la continuité de transition, c’est le changement lui-même. Ce changement est indivisible, il est même substantiel. Si notre intelligence s’obstine à le juger inconsistant, à lui adjoindre je ne sais quel support, c’est qu’elle l’a remplacé par une série d’états juxtaposés ; mais cette multiplicité est artificielle, artificielle aussi l’unité qu’on y rétablit. Il n’y a ici qu’une poussée ininterrompue de changement – d’un changement toujours adhérent à lui-même dans une durée qui s’allonge sans fin. »

Blaise Join-Lambert 16/10/2014 01:47

La démarche qui consiste chez Péguy à « troubler » les clivages trop fermes et les lignes de séparation faussement évidentes entre les camps est particulièrement salubre, à mon avis. Cela est probablement dû à son bergsonisme. Bergson invitait à se méfier de la tendance de l’esprit humain à produire des discontinuités et des permanences, pour mieux agir sur le monde. Ainsi Péguy propose une sorte de renversement dialectique entre le laïque et le clérical, la monarchie et la république, etc. Souvent un pas de côté suffit pour ouvrir sur un angle de vue qui avait été jusqu’à présent occulté, et surmonter l’impasse. Songeons par exemple à l’affrontement, au XIXe siècle entre le magistère catholique et les Libéraux, au sujet des droits de la conscience et de ceux de la vérité. Il a fallu attendre le concile Vatican II pour résoudre l’apparente contradiction. Espérons que le synode sur la famille se déroulera dans cet esprit péguyste.

Blaise Join-Lambert 16/10/2014 01:07

Je ne me souviens pas que Péguy se soit jamais qualifié d’homme de Gauche ou de Droite ; ce n’était pas dans son vocabulaire politique. Par contre, il s’est dit socialiste, dreyfusiste (parce que socialiste), républicain. Et vers la fin de sa vie, chrétien. Il n’était pas nationaliste – les nationalistes, comme Barrès ou Maurras appartenant plutôt à ce qu’on pourrait appeler « la Droite ». Il était, comme Jaurès dont il a été proche, un patriote. Un patriote assez intransigeant au fur et à mesure que la menace d’un conflit franco-allemand se faisait plus plausible. Mais un patriote.

Péguy est un auteur complet : c’est-à-dire un des poètes majeurs de la langue française (y compris dans ses essais en prose), l’un des co-inventeurs du vers libre avec Mallarmé, et un penseur qui nourrit la réflexion et ouvre des horizons inaperçus.

Un exemple parmi d’autres : beaucoup de théologiens qui traitent de l’expérience de la mort dans son rapport avec le péché originel se réfèrent aux vers d’Eve (1914) :

« Ce qui depuis ce jour est devenu la mort / N’était qu’un naturel et tranquille départ. / Le bonheur écrasait l’homme de toute part. / Le jour de s’en aller était comme un beau port. »

Au sortir de l’adolescence, la découverte de Péguy dans une anthologie de poèmes m’a fait l’effet d’un choc. J’ai vraiment eu le sentiment, très fort, qu’il n’écrivait pas pour faire joli, qu’il pouvait aussi m’accompagner dans mon cheminement spirituel.

Je me souviens d’un passage écrit avant sa conversion ("Toujours de la grippe"), dans lequel il fait en quelque sorte dialoguer la solidarité des socialistes avec la charité chrétienne. Il y a probablement dans cette opposition un héritage de Pierre Leroux. A ce moment là, bien que l’antithèse ne soit pas dépassée, le courant passe, l’échange se fait dans le respect. Le Corneille de "Polyeucte" et les trois ordres de Pascal sont déjà en arrière-fond de sa réflexion. C’est intéressant qu’il ait choisi la forme littéraire du dialogue pour traiter un débat intérieur à sa conscience, et qu’il ne résoudra, je suppose, qu’avec son retour à la foi.

Durand Michel 16/10/2014 20:20

Un grand merci Blaise pour votre (vos) textes. Sans aucun doute, je me lance dans la lecture des écrits de Péguy, notamment après ce que vous me dites sur l'approche de la mort avec Eve.