Prier pour le monde et ceux qui en ont le plus besoin ; prier en pleine pâte humaine, connecté, et avec ceux d'entre eux qui prient : solidarité fondamentale

Publié le par Michel Durand

Roland Letournel, prêtre du Prado, grand Ouest

Roland Letournel, prêtre du Prado, grand Ouest

Hier je me trouvais en équipe pradosienne de base et nous avons bien évidement échangés sur l’Église, ses affaires, - une nouvelle chaque jour ou presque. Nous avons parlé du profil bas que devait prendre l’Église n’ayant plus vraiment de paroles crédibles à prononcer au milieu de tout ce qui se présente. Une conversation qui a assurément influencé la rédaction de l’homélie que je prononcerai ce dimanche.

Philippe nous a alors présenté un texte rédigé en 2011 par Roland Letournel* : Retraite et mission. Nous l’avons médité et approfondi entre nous. Je m’y retrouve tellement bien que je le partage sur cette page.

Retraite et mission

Prêtres arrivés à l'âge de la retraite, il ne nous vient pas spontanément à l'esprit d'associer ces deux termes... Pas plus que les autres chrétiens pourtant, nous ne sommes dispensés de vivre jusqu'au bout notre baptême et, qui plus est, sa qualification particulière que nous a conférée l'ordination. Prêtres nous restons quand nous n'avons plus de fonction pastorale.

La question devient alors comment vivre cette situation nouvelle. En nous y préparant bien sûr, mais aussi en la découvrant peu à peu. Prêtre et retraité, j'ai vite compris que j'avais à "traiter" ma vie et mon ministère autrement. Périodiquement, j'essaye de faire le point. À la fois pour moi et pour en témoigner à l'occasion, dans des récos ou retraites qui me sont demandées. Et je voudrais bien vivre vraiment et davantage ce que je dis ou écris...

Depuis six ans dans cette situation (donc en 2011, ndlr), la durée m'a un peu instruit. Il me semble mieux percevoir la "mystérieuse" dimension spirituelle et missionnaire d'une vie simple qui essaye d'aimer, de prier, de donner. Mes réticences me pèsent, mais la confiance l'emporte. J'ai fait le choix d'habiter en Foyer résidence pour Personnes Âgées, à La Haye, une maison intercommunale. J'apprécie de plus en plus l'intuition du père Chevrier, valable aussi bien pour la retraite que pour un ministère actif en monde populaire : Être avec eux, vivre avec eux, mourir avec eux, et leur donner la foi - cette foi que j'ai moi-même reçue. Et mon désir grandit de vivre et prier de manière fraternelle et solidaire, en pensant et en disant "nous".

J'ai le temps. Il m'est donné et j'ai à le donner. Encore faut-il le prendre. Un temps pour vivre, ça va de soi, mais avec les fragilités de l'âge et la santé. Un temps pour vivre de l'esprit avec un corps qui exige progressivement plus d'attentions. C'est éprouvant, dynamisant aussi ! Chercher à vivre et non survivre - sur le passé, idéalisé ou regretté, ou sur la lancée, quand ce n'est pas sur le dos des autres à l'heure où on devient dépendant. Ce temps m'est donné... il n'est pas donné à tout le monde de la même manière, certains meurent jeunes !

Plus les activités extérieures diminuent et plus le temps devient "disponible". Le tout est de l'accueillir et le vivre comme tel. Les forces physiques ne suivent plus, mais, nous encourage saint Paul, "même si en nous l'homme extérieur va vers sa ruine, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour", 2 Co 4,16. C'est un vrai travail d'y consentir, et à plein temps ! Pas d'autre chemin que celui de Jésus. Je reviens souvent aux belles expressions de la Lettre aux Hébreux. He 2 : Frère des hommes, Jésus a partagé pareille condition. (He, 2,14 :Puisque les enfants des hommes ont en commun le sang et la chair, Jésus a partagé, lui aussi, pareille condition). 10,7 : il a commencé par dire, Tu m'as façonné un corps... Alors j'ai dit : Me voici ! Ce Me voici, il l'a vécu jusqu'au bout pour nous et pour la multitude : Ceci est mon corps livré Lc 22,19. Nous avons là, conclut He 10,20 : un chemin vivant qu'il a inauguré.

Dans notre vie active, nous l'avons suivi tant bien que mal ce chemin et voici l'heure de poursuivre autrement, v.23-25 et 31-36, avec assurance, affirmant sans fléchir notre espérance, attentifs les uns aux autres pour nous stimuler à vivre dans l'amour et à bien agir. L'auteur n'est pas naïf et n'a pas peur des mots. Il est redoutable de tomber entre les mains du Dieu vivant ! Souvenez-vous, vous avez soutenu de durs combats. C'est d'endurance et de persévérance que vous avez besoin.

Disponible pour laisser l'Esprit renouveler l'homme intérieur quand mon corps et ma vie sont fragilisés ? Toujours en apprentissage, je goûte de plus en plus cette vie intérieure. La diminution des activités peut conduire à se laisser vivre ou à s'aigrir. Mais déstabilisation bienfaisante, elle devient provocation à retrouver des terres restées en friche, à en découvrir de nouvelles.

Se faire disciple est toujours un devenir, sans remettre à demain sous prétexte qu'on a le temps. "À chaque jour suffit sa peine", constate et propose Jésus en Mt 6,34. Paisible invitation à ne pas trop en faire ni à se dérober. Marcher humblement avec ton Dieu, disait Mi 6,8. Les jours alors ne font pas que se suivre, identiques. Les nuits elles aussi sont parfois surprenantes, paisibles ou agitées. Le Ps 63(62),7 me revient en mémoire : dans la nuit, je me souviens de toi et je reste des heures à te parler, tantôt pestant contre l'insomnie, tantôt étonné de tant de pensées qui me viennent à l'esprit.

Un bon temps de prière chaque matin, d'appel à l'Esprit Saint et d'étude de l'Évangile m'aide beaucoup à chercher cette disponibilité, nourrie quotidiennement de l'Eucharistie. Bien des "occupations" alors dans la journée, la télé par exemple, me paraissent fades et passant à côté de l'essentiel qui m’attire. Lire, écrire, prendre des notes m'aide davantage à comprendre ce que le Seigneur essaie de faire en moi, de nommer mes résistances et d'éclairer ma route. L'apport d'une famille spirituelle et apostolique comme le Prado et la vie d'équipe ont été et restent pour moi d'un prix inestimable.

Trouver chaque jour les moyens adaptés pour vivre en apôtre-prêtre est ce qui me parait le plus laborieux. Les appels à l'aide sont plus ou moins fréquents pour des célébrations, des interventions, des accompagnements, mais ce n'est plus comparable aux responsabilités précédentes. Grande provocation là encore à puiser à l'intérieur ! Quoi faire ? Car il s'agit bien d'un agir missionnaire. C'est trop simple de dire : être et non pas faire. Pour Jésus, être avec lui c'est agir comme lui. Comprenez-vous ce que j'ai fait ? Faites-le vous aussi. Heureux serez-vous si vous le mettez en pratique, Jn 13... Qu'est-ce que le Seigneur me donne à "faire" sinon vivre au jour le jour sans autre raison que d'aimer, entrer dans son amour gratuit, dans son amour sauveur. Mais c'est très engageant...

Là encore, l'exigeante réalité se présente vite. Limites et fatigue... il me faut bien les traîner, sans pourtant m'y résigner, pour qu'elles ne m'empêchent pas d'écouter les autres et de cueillir les joies offertes, de trouver les attitudes ou les mots espérés... Quand mes capacités réduites et mes impatiences m'agacent, mes souffrances et surtout celles des autres me taraudent, j'essaye de me glisser parmi ceux à qui Jésus osait dire, Mt 11,28-30 : Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Et le plus incroyable est qu'il les invitait à s'associer à sa mission de sauveur : Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples. Mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger.

I! les croit capables ces pauvres qui souffrent, ces malades et ces petits, que sont aussi les disciples et apôtres qu'il a choisis, de s'atteler à la tâche avec lui. L'image du joug était familière à tous ces gens, dans son sens moral mais aussi très physique ; les bœufs étaient ainsi plus forts pour tirer la charrette... J'ai besoin de me redire que vivre ainsi le ministère n'est pas une question de courage, mais d'un "me voici" plus fort que mes révoltes, mes gémissements et mes doutes. "Il est plus facile qu'on croit de se haïr, écrivait Bernanos dans son 'Curé de campagne', la grâce est de s'oublier".

Toute une aventure cet oubli de soi, dans la forme nouvelle qu'il prend avec l'âge ! Aventure spirituelle mais aussi missionnaire. Ph 2 : le fondement est toujours le même. L'enjeu est de le vivre jusqu'au bout. Paradoxalement au moment où la santé oblige à prendre le plus soin de soi, le dessaisissement de soi est plus urgent que jamais et la sortie de soi incontournable pour vivre la mission. Ces sorties sont maintenant moins géographiques, mais demandent peut-être d'aller plus loin encore dans les périphéries existentielles, comme dit le pape François.

Elles sont pour moi aujourd'hui, bien sûr, près de mes semblables au Foyer où j'habite, à la maison de retraite où je célèbre chaque semaine, dans le grand nombre de personnes de services et dans les visites reçues ou données. La proximité, les contacts et les confidences partagées sont le "lieu" le plus immédiat de ma présence missionnaire. Mais bien d'autres occasions sont à saisir ou à provoquer... Ce que j'essaie de travailler particulièrement cependant, vu les activités et les possibilités qui s'amenuisent, c'est une manière de vivre le plus banal du quotidien dans un esprit missionnaire. Thérèse de Lisieux m'impressionne toujours dans ce sens, patronne de la mission universelle entre ses quatre murs et si peu de contacts ! Et Gandhi faisant comprendre que "toute âme qui s'élève élève le monde".

Vivre et prier en "nous"... Pas seulement prier pour le monde et ceux qui en ont le plus besoin, peut-être les défenseurs haineux d'un soi-disant Dieu, mais prier en pleine pâte humaine, connecté, et avec ceux d'entre eux qui prient. Jésus lui-même, qui se situe en frère des hommes, me renvoie à cette solidarité fondamentale. J'ai souvent besoin d'en reprendre conscience et même de me la représenter. Les priorités du père Chevrier me guident : le souci des "pauvres, des ignorants, des pécheurs" : les pauvres de tant de manières, ceux qui ne connaissent pas Jésus Christ, ceux qui se savent pécheurs ou sont classés comme tels. J'en fais aussi partie.

Vouloir prier ainsi ne peut être vrai que si je donne cette préoccupation missionnaire à mes plus petites occupations, astreintes quotidiennes, soins et repos, choix à faire. Jésus montre la valeur des petites choses, la fécondité d'un peu de levain ou de sel mis là où il le faut, l'efficacité des simples serviteurs. L'attention aux événements et aux évolutions du monde et de la vie de l'Église prend alors pour moi une dimension nouvelle. L'information est importante, mais je veux la recevoir de manière active et critique - un travail qui demande d'en prendre les moyens, simples là encore mais assidus, revues et quelques livres essentiels. Être au courant ne suffit pas, le lien aux divers apôtres de la paroisse, du diocèse et au-delà sont à vivre autrement là aussi, mais bien à vivre...

Que ce soit dans ces formes de "présence" au monde ou plus encore dans les relations aux personnes, groupes et communautés, que de cadeaux reçus et d'appels à entendre ! Et quel "mystère" à contempler jusque dans des corps qui ne peuvent plus s'exprimer par des mots... Que de trésors d'humanité à accueillir aussi dans beaucoup de détresses assumées, de révoltes ou de surprenantes remises de soi à la Vie... J'en comprends si peu de choses. Sinon que Dieu nous aime pour de bon.

Roland Letournel, Février 2017.

 

 

 

Le Père Roland LETOURNEL est né le 4 mars 1935 à Monthuchon. Ordonné prêtre le 23 décembre 1961, il fut professeur aumônier du lycée technique de Cherbourg (13/09/1962), aumônier diocésain de l’enseignement technique public (23/06/1966), a été envoyé un an au noviciat du Prado (07/08/1969), curé d’Octeville (18/06/1970), animateur pastoral pour l’année 1972-1973 (05/10/1972), à l’équipe pastorale des prêtres en pastorale ouvrière à Cherbourg (01/10/1975), aumônier diocésain A.C.O.(13/10/1982), chargé du catéchuménat et de la formation des prêtres en milieu ouvrier dans la région apostolique Ouest et des prêtres du Prado à Paris (29/04/1987), aumônier national A.C.O. et chargé du service diocésain du catéchuménat (13/04/1988), délégué diocésain de l’apostolat des laïcs (02/12/1992), vicaire général et chargé de l’archidiaconé Centre (01/09/1993), de l’archidiaconé Nord-Cotentin (14/05/1996), délégué diocésain de la Mission Ouvrière (25/06/1997), prend une année sabbatique pour raison de santé au Prado (30/10/2003), auxiliaire pour les paroisses Saint-Sauveur d’Octeville et Sainte-Bernadette de Martinvast (10/06/2004), puis mis à la disposition du Prado International à Lyon (05/07/2007).

Autorisé à prendre sa retraite (01/09/2010), il résida à la résidence du Donjon à La-Haye-du-Puits.

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