Être acteur de sens par le temps choisi

Publié le par Michel Durand

 
 
Voici que j’ai le temps ce soir de mettre en ligne quelques pages que j’ai préparé sur le sujet du travail salarié et son importance de le limiter dans le temps, quitte à gagner moins (pauvreté volontaire).Je maintiens en effet l’idée que le loisir consacré à la lecture, l’écriture, la contemplation, la prière, la méditation, la rencontre libre des personnes, l’action syndicale, politique… je m’arrête, il y a tant d’activités utiles et agréables qu’en faire la liste complète est impossible. Voici donc des « morceaux choisis » susceptible de donner sens à l’importance du non travail rémunéré au bénéfice du temps libéré à des tâches conviviales et spirituelles. Douze après leur publication, ces textes me semblent, hélas, toujours d’actualité. Ne sont-ils pas moins bien reçus actuellement ? comme le laisserait à penser celles et ceux qui s’acharnent pour obtenir l’augmentation de la durée du travail.

A votre avis ?


Au-delà d’un seuil de couverture des besoins élémentaires, dont l’estimation est évidemment relative, mais qui existe et est sans doute moins élevé qu’on ne le pense, tolérer une diminution du salaire ou accepter qu’il ne s’accroisse pas est, d’abord, question de sens.


Jean-Baptiste de Foucauld, Denis Piveteau, Une société en quête de sens, éditions Jacob, 1995.


1 Des acteurs de sens pour réenchanter le monde (p. 185ss)

Le développement économique ne peut être un développement économique pour tous, c’est-à-dire sans chômage, et le lien social ne peut être un lien pour tous, c’est-à-dire sans exclusion, que si les ressources de sens sont vigoureuses et variées. On ne partage pas le travail si l’on ne donne de sens qu’au travail. On ne tend pas la main vers celui qui est exclu de la course compétitive si l’on ne donne de sens qu’à la course compétitive.
Les quatre dimensions du “carré parfait” de l’échange social donnent en quelque sorte les points cardinaux de la présence de sens. Le sens est dans l’élan créateur du déploiement de l’initiative. Le sens est aussi dans le désir coopératif d’aller vers l’autre. Le sens, enfin, est dans le devoir, dans ce qu’on fait parce qu’il faut le faire.
Mais à ces quatre points cardinaux s’ajoute la loi de leur nécessaire équilibre, qui pose une sorte de règle de procédure de l’échange social. Par exemple, agir par devoir peut n’avoir aucun sens, si c’est uniquement par devoir. Il faut, au surplus, pouvoir investir son devoir d’une certaine adhésion personnelle, c’est-à-dire y mettre de l’initiative. Il faut également que ce devoir, devoir de payer l’impôt, de porter l’uniforme ou de respecter le code de la route, corresponde à une volonté “coopérative” d’assumer une tâche ou d’adopter un comportement qui profite à tous. Il faut enfin que ce devoir n’émane pas d’un pouvoir arbitraire et tyrannique, et que l’expression des désaccords ait trouvé sa place lors de sa définition. Bref : la présence simultanée, pondérée, dialoguante, des quatre dimensions de la cohésion sociale représente la condition de fonctionnement de la grande roue du sens.
Ce qui importe, c’est que se lèvent des gens qui mettront effectivement en route cet équilibre dynamique de l’échange social. Ce qui importe, c’est que chaque citoyen fasse vivre ces quatre dimensions, en sachant les vivre lui-même. Et que, pour cela, il puisse bénéficier de la force d’exemplarité des “acteurs de sens”.



2 Agir immédiatement pour refuser l’inadmissible (p. 187ss)

On n’a pas assez porté attention à l’existence, dans notre société, d’une catégorie d’acteurs qui ne sont ni vraiment politiques, ni vraiment économiques, ni seulement spirituels, mais qui se déterminent prioritairement en fonction de considérations éthiques et engagent, à partir d’une réaction de type moral, des formes d’actions très souvent novatrices. Ce sont des “acteurs de sens”
Les exemples sont nombreux et bien connus : Amnesty International, les chiffonniers d’Emmaüs, les grands organismes caritatifs tels Secours Catholique et Secours Populaire etc.
Après la vie cachée, c’est donc, parfois, une période de vie publique qui s’ouvre pour ces acteurs de sens. C’est là que se constitue un certain corps de doctrine  par lequel ils s’efforcent de se penser eux-mêmes et de penser leur action.
L’acteur de sens peut jouer le rôle de passerelle, de point de jonction entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité...
Si les acteurs de sens cherchent à faire triompher une option, c’est au travers de réalisations concrètes, menées sur la base du volontariat et du consentement : ils s’appuient sur une conviction pour prendre des responsabilités. D’où cette situation paradoxale à laquelle sont amenés les acteurs de sens qui ont développé un minimum de structure et entretiennent des rapports avec les institutions. D’un côté, ils ne peuvent ni ne doivent s’ériger un statut d’instance politique et sociale, parce que leur action doit être, en permanence, ajustée aux fins éthiques qu’ils veulent servir, toujours capable de révolte et de novation. Mais de l’autre, ils peuvent et doivent remplir une fonction politique et sociale, et très particulièrement en cette période de crise des grands systèmes de sens dominants.


3 Les acteurs de sens, pionniers du réenchantement du monde  (p. 194ss)

Aujourd’hui, les utopies mobilisatrices sont cruellement absentes, que ce soit à l’échelle de la planète, de la nation, ou au niveau de n’importe quel petit groupe. Seuls nous restent ces surgissements concrets, vers lesquels il est désormais impérieux de se tourner, même s’ils ne se laissent pas organiser ou planifier.
La portée d’actions comme celles de l’Arche, de Jean Vannier, de l’association Droit au logement, de Solidarité-enfants-sida et de tant d’autres, connues ou moins connues, est considérable. C’est par elles que passe la lutte contre une société d’indifférence et d’exclusion. Leur multiplication a bien plus d’impact que la simple somme arithmétique de leurs effets immédiats : elles tissent une maille nouvelle, sur laquelle peuvent venir ensuite utilement s’appuyer les réformes politiques ou l’énergie productive de l’économie. Elles redonnent du sens au monde, elles le réenchantent. Réenchantement qui doit évidemment être l’œuvre du plus grand nombre, mais dont les acteurs de sens les plus connus, les plus visibles, se font en quelque sorte les éclaireurs, les entrepreneurs de tête.
La lutte contre l’exclusion ne réussira et la cohésion sociale ne sera restaurée que si le mode de développement s’avère capable de produire non seulement des biens ou des services, matériels ou immatériels, mais aussi du sens, de la capacité de représentation symbolique, de l’éthique et du lien social. Il s’agit aujourd’hui de développer la personne dans son être et sa vérité, autant que dans son savoir et dans ses biens
Les acteurs de sens représentent la pointe avancée de ce développement-là. Ils en sont les pionniers, comme les grandes familles commerçantes et banquières de la Renaissance furent les pionniers de l’économie marchande des temps modernes, ou comme les entrepreneurs protestants furent les pionniers de la révolution industrielle...
Et c’est sans doute cette dernière comparaison qui est la plus parlante. Car, dans le lien bien connu décrit par Max Weber dans l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, on trouve un premier exemple de cette indispensable conjonction du sens et de l’économique, de la simultanéité de l’investissement éthique et de l’investissement productif. Les acteurs de sens sont à l’économie postindustrielle ce que les entrepreneurs puritains furent à l’économie préindustrielle. Ils sont à la fois porteurs de projets concrets, d’une vision inquiète mais combative du monde et des rapports sociaux, et d’un certain souffle spirituel, au sens large du terme. Ils peuvent ainsi exercer une fonction pilote au sein de la société, celle de recréer les conditions d’un développement alternatif, qui peut prendre de multiples formes, et qui peut influencer le système global. (…)
Parce qu’ils sont porteurs d’une certaine utopie, les acteurs du sens dégagent une troisième voie pour le sens, à la fois extérieure à l’économique et au politique, et en étroite interaction avec eux. Et c’est cette voie nouvelle dont la société d’aujourd’hui a besoin.
Car nous ne pouvons plus n’être, chacun, qu’un acteur politique ou qu’un acteur économique. Le droit de vote et l’expression citoyenne, d’une part, la capacité à produire et à échanger, d’autre part, n’ont jamais suffi à orienter une existence. Aujourd’hui, elles ne suffisent même plus à orienter, ne serait-ce que notre existence politique ou notre existence économique. Nous devons chacun, sur une part très concrète de notre temps, dans un champ au moins de nos préoccupations, dans un espace de notre vie, nous faire acteurs de sens.

4 Remettre en perspective la vie professionnelle  (p. 224ss)
Le champ de l’initiative humaine est infiniment plus vaste que la seule initiative économique dans le domaine marchand. Mais cette remarque d’évidence est pourtant, collectivement, perdue de vue... La sphère professionnelle s’est arrogé toute l’avant-scène, à tel titre que ses excès, aussi mutilants soient-ils pour la vie personnelle ou relationnelle, n’entraînent plus guère de désapprobation sociale.
Une activité artistique, civique, philanthropique, va venir graviter avec humilité autour du métier que l’on exerce, et se présenter, au pire comme un violon d’Ingres, au mieux comme un à-côté. Pour que de tels engagements retrouvent un semblant de sérieux et de crédit, il faut en faire un métier. Hors de la professionnalisation, point de salut. (...)
Un certain manque de liberté à l’égard de l’argent, de la course au pouvoir, des formes les plus convenues de la reconnaissance sociale. Cette peur-là renvoie à la grande vacuité de nos projets et de nos désirs en dehors de l’accumulation et de la dépense. Au-delà d’un seuil de couverture des besoins élémentaires, dont l’estimation est évidemment relative, mais qui existe et est sans doute moins élevé qu’on ne le pense, tolérer une diminution du salaire ou accepter qu’il ne s’accroisse pas est, d’abord, question de sens. Celui ou celle qui refuse de se priver d’une partie de ses ressources en contrepartie, par exemple, de plus de temps à consacrer à des relations amicales, à des activités bénévoles, ou tout simplement à plus de présence à son conjoint et à ses enfants, ne met pas autant de sens dans la disposition de son temps que dans les loisirs ou l’ostentation que lui permet sa fortune. C’est là un choix de fond, un choix très lourd, puisqu’est indirectement en cause un certain regard sur l’existence. Mais c’est aussi un choix que des changements dans la mentalité dominante peuvent faire évoluer, puisqu’il ne s’agit pas d’opter entre avoir ou ne pas avoir, entre convoiter ou ne pas convoiter, mais seulement entre deux manières différentes d’être riche, entre deux objets concurrents à convoiter. Les économistes parlent à ce sujet de “consommation élargie”


5 Le temps embastillé (p. 227ss)
Celui qui envisage de se présenter aux élections municipales, de fonder avec d’autres une association de quartier ou un groupe de parents d’élèves, de consacrer quelques heures de sa semaine à proposer des activités de loisirs à des adolescents, ou de passer du temps avec un ami au chômage ou un parent âgé et isolé, devra faufiler ce projet dans les interstices d’un emploi du temps professionnel qui dicte sa loi. Alors même que son projet est socialement utile. Alors même que son intérêt collectif, quand on peut esquisser une estimation chiffrée, excède très souvent les coûts qui s’attachent au petit surcroît de flexibilité qu’il faudrait, pour cela, donner à l’horaire d’atelier ou de bureau.

6 Amener le “temps choisi” à la reconnaissance sociale (p. 235ss)
Si les multiples désirs avoués et inavoués de temps choisi ont du mal à se concrétiser, ce n’est pas seulement que les conditions techniques ne sont pas réunies, c’est aussi que les conditions d’utilisation du temps ainsi libéré, et surtout ses formes de reconnaissance sociales, sont floues.
Ce n’est que lorsque les envies personnelles peuvent se structurer en un vrai projet qu’il y a du temps choisi. Tout un potentiel d’initiatives reste en jachère faute de pouvoir s’inscrire dans des cadres qui fixent un peu leur ossature, et leur donnent de la respectabilité. En aidant à ce que d’autres activités inspirent la même considération que le contrat de travail ou le statut de fonctionnaire, l’État favoriserait un nouveau dynamisme de la société, contribuerait à élargir les sources d’identité et œuvrerait à un nouvel équilibre de notre mode de développement.



7 De nouvelles régulations pour le travail (p. 239ss)
Ce qui n’apparaît pas immédiatement, et dont il faut pourtant bien prendre conscience, c’est que toutes les mesures qui viennent d’être exposées poursuivent simultanément deux objectifs.
Le premier est de permettre à chacun d’arbitrer plus librement qu’aujourd’hui entre le temps qu’il consacre au travail dans la sphère productive et le champ considérable des autres activités, celles qui relèvent plutôt du développement personnel, comme celles qui sont plus proches d’un travail social. Pour cela, il faut affirmer ou restaurer la valeur de ce qui n’est pas le travail “classique”, afin que les choix ne soient pas le résultat d’une vision trop étroite de ce qu’est l’initiative. Cela, c’est le “temps choisi”, c’est-à-dire le libre choix de son temps, sans l’entrave des automatismes et des préjugés.
Mais à cet objectif de long terme, et même permanent, vient se joindre un objectif de plus court terme : dans le contexte actuel de la pénurie d’emplois, il s’agit de favoriser le temps consacré à des activités non marchandes. Autrement dit, de déplacer un peu l’équilibre au profit des activités de bénévolat et de développement personnel.
Aujourd’hui, ces deux finalités se confondent. En organisant par exemple une incitation financière pour les protocoles de temps choisi, on œuvre à la fois pour que des activités regardées jusqu’ici comme secondaires trouvent une légitimité nouvelle, et pour que ces activités se développent.

8 Temps choisi et temps réduit  (p. 240ss)
Dans le débat quelquefois confus qui entoure la réduction du temps de travail, il importe donc d’être aussi précis que possible. Le “temps choisi”, ce n’est pas le “temps réduit”, c’est-à-dire la diminution collective de la durée du travail... D’abord... le “temps choisi” ne s’inscrit pas dans un discours qui orienterait l’histoire économique dans un sens unique. Il ne fait pas l’hypothèse que nous irions forcément vers une croissance uniforme et régulière du temps libre. En revanche, nous devons nous mettre collectivement en mesure d’opérer de vrais arbitrages dans la gestion de notre temps, c’est-à-dire des arbitrages choisis.
Si la croissance économique, en ce moment, paraît ne reposer que sur le travail de quelques-uns, il faut pouvoir opérer de meilleures répartitions. Si, au contraire, elle impose à un autre moment que la collectivité mobilise toutes ses forces, il faut que nous soyons en mesure de le faire. Et ce choix aura alors un sens, comme la reconstruction de l’après-guerre avait un sens. Selon les circonstances démographiques et économiques, la balance des activités doit pouvoir pencher de part et d’autre. Elle est aujourd’hui bloquée d’un seul côté. Il faut donc la dégripper, mais sans vouloir, pour autant, la verrouiller dans le sens inverse.
L’important n’est donc pas, sur le long terme en tout cas, d’alléger l’horaire de travail, mais de permettre à chacun de l’alléger de la quantité qu’il veut, et quand il le veut. Ce qui est cardinal dans la révolution du temps choisi, ce n’est pas d’avoir beaucoup de temps libre, mais d’avoir celui qu’on a vraiment désiré.
Par ailleurs, même si l’on s’en tient à un horizon plus court, c’est-à-dire celui dans lequel se pose la question d’une prise en charge collective du sous-emploi, les deux approches du “temps choisi” et du “temps réduit” diffèrent aussi plus qu’on ne pense. Le “temps réduit”, par la réduction collective du temps de travail, et par exemple par le passage à une semaine de quatre jours, part de l’idée, à la fois généreuse et économiquement défendable, que l’on peut partager le travail - ou partager le chômage - sans faire perdre à l’économie son efficacité productive, mais à condition d’imposer assez universellement cette réduction. Bien sûr, ceux qui s’en réclament l’entourent de souplesse, par la combinaison de la contrainte législative et de la négociation. Bien sûr, quatre jours sur cinq, ce peuvent aussi bien être quatre mois sur cinq ou quatre années sur cinq selon le poste occupé. Reste qu’il s’agit essentiellement d’amener ceux qui travaillent à faire reculer un peu leur activité professionnelle, et ce, qu’ils le souhaitent ou non à titre individuel. Ce qui revient à introduire une rigidité nouvelle dans le jeu économique, même si c’est pour en combattre d’autres qui sont socialement néfastes.
Or, (...) il faut insister sur le fait que le “temps choisi” ne relève pas de la même approche. Si les dispositifs qui ont été proposés reposent avant tout sur la négociation, et sur la faculté pour chacun de décider de sa propre réduction du temps, c’est que le pari à faire sur l’initiative, sur la création de richesses, sur l’activité, est aussi important pour le retour du plein emploi que le pari sur le partage du travail. Le partage du travail peut libérer des emplois. L’initiative, prise au sens très large, peut en créer. Il faut agir sur les deux à la fois, en donnant à l’initiative de chacun les moyens d’explorer des champs nouveaux. Et pour cela, installer des dispositifs suffisamment libres, réversibles, individualisés, pour qu’ils permettent effectivement à chacun de faire son choix de temps, et de donner le meilleur de lui-même au système économique global.

Publié dans Politique

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