Apophatisme et art contemporain

Publié le par Michel Durand

Vous avez pu voir que mes convictions théologiques sont plus proches de la négation de ce que Dieu est, que de l’affirmation de ce qu’il est. Si je dis que Dieu est amour, je dois en même temps affirmer qu’il n’est pas amour car, pour lui, aimer n’a rien à voir avec la perception que j’ai de l’acte d’aimer. On appelle cela de la théologie négative. J. J. Launay, de la Société de Saint Jean fondée en 1839 par Larcordaire pour le développement de l’art chrétien, a rédigé en septembre 2009 un article, un peu surprenant, mais bien vu dans son approche de l’art minimaliste contemporain. « Quel rapport y a t-il entre les « ascèses» picturales, l'apophatisme iconologique, des maîtres d'aujourd'hui, et ceux des contemplatifs appliqués à la considération des mystères du salut ? »

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Jocelyne Ricci, Lyon, Confluences-Polycarpe, BASA 2009

 

Je vous invite à lire cet article, pas toujours facile à saisir, certes, mais posant la question de l’expression esthétique dans l’art dit chrétien c’est-à-dire servant de média à la Révélation. Polémique classique en art sacré chrétien face au non figuratif où l’ego de l’artiste risque de prendre tellement de place que le spectateur ne perçoit pas l’appel à la transcendance.


Dans la culture grecque, le terme «aphairesis» indique une action de mise à l'écart, ou d'enlèvement, comme une soustraction, par opposition au terme «prosthesis », signifiant un apport, une addition. L'apophatisme équivaut à une négation et, dans la pensée chrétienne, il s'applique à toute une tradition théologique ou spirituelle axée sur la conviction, pour l'homme croyant, de l'incompréhensibilité de Dieu et, en conséquence, de l'opportunité d'un discours en retrait quant à tout ce qui touche aux mystères de la foi. On parlera ainsi de théologie négative ou de mystique apophatique relativement aux discours doctes et orthodoxes qui expriment plus volontiers nos inconnus sur Dieu que nos connaissances positives.

L'impossibilité, aux yeux de certains, de dire Dieu rationnellement et positivement, tout en confessant, je le répète, l'existence et la sainteté du Créateur suivant les termes propres du credo canonique, constitue le vecteur même d'une discipline et d'une pratique ascétiques dans lesquelles la rareté de l'expression, sa sobriété, j'oserai dire sa chasteté, vont de pair avec un certain culte du silence jusque dans la méditation et dans la contemplation. Ici, parole, chant, image, gestuelle sont soumis à une norme de diminution tant dans la présence que les effets, visant à exalter l'indicible, l'invisible, l'au-delà, le plus intérieur que soi-même. Les milieux monastiques ou érémitiques trouveront dans ces parages de forts échos à leurs aspirations.

Il est à peu près évident que les courants conceptualistes et minimalistes de l'art contemporain consonnent à ces attitudes par leur refus du verbiage esthétique, de la rhétorique figurative, naturaliste et descriptive, de l'ambition ou de la prétention à dicter les normes. D'aucuns croient pouvoir discerner dans ces manifestations actuelles une véritable activité spirituelle qui rejoindrait malgré l'absence d'explicitation dogmatique et iconographique certains mouvements les plus authentiques de la vie de foi.

Face aux œuvres, nous sommes parfois plongés dans la perplexité tant leur « message » peut nous sembler énigmatique. La déconstruction de la représentation ou l'absence voulue de cette dernière projette le spectateur au cœur d'une démarche nihiliste ou dans les arcanes d'une abstraction peut-être respectable, mais sans doute éprouvante pour les non initiés qui se croient alors « livrés à tous vents de doctrine ». Intellectuellement déstabilisés, ces spectateurs surpris hors de leurs sentiers battus, paresse visuelle aidant, risquent fort·de ne pas goûter grand chose à ce qui leur est soumis. Outre l'inconvénient de ces obstacles contribuant à la défaveur regrettable de l'art contemporain, pouvons-nous analyser et discerner la présence des actes spirituels au sein de ces œuvres nées la plupart du temps dans des solitudes fières, très jalouses de leur indépendance ? Le point d'honneur que mettent bien des artistes à affirmer leur libre-arbitre et leur subjectivité n'induit-il pas un art de la personnalité et de l'individualité, un art des passions humaines, de l'ego et des fantasmes, qui peut, bien sûr, atteindre éventuellement le sublime, mais qui risque beaucoup de s'écarter des voies du penser et de l'agir de la foi, lesquels sont d'abord exode du soi, regard vers, accueil et service de l'Autre dans les autres?

Quel rapport y a-t-il entre les « ascèses» picturales, l'apophatisme iconologique, des maîtres d'aujourd'hui, et ceux des contemplatifs appliqués à la considération des mystères du salut ?

Quand nos critiques d'art développent d'amples commentaires au bénéfice des œuvres récentes présentées dans les expositions agréées par les professionnels et les spécialistes patentés, sommes-nous en mesure d'approuver leur manière sereine de rapporter la conformité spirituelle de celles-ci avec les démarches du croyant qui scrute en Église les propositions de la foi ? Certes, le « discours » artistique a ses modes propres et il ne se confond pas avec le discours du philosophe ou du théologien. Quelquefois, certains artistes nous semblent périlleusement brouiller les pistes et les disciplines. Plus grave, me semble-t-il, certains critiques, devant une œuvre « apophatique », ne répugnent pas à se livrer à de subtils commentaires dont le génie assurément affranchi donne à l'opus brevis des prolongations inattendues au risque de devenir l'arbre qui cache la forêt. Faut-il qu'à l'œuvre qui, après tout, prend sa responsabilité d'hermétisme, des maîtres plumitifs ajoutent des textes de leur crû qui sentent parfois la gourmandise un peu jalouse de jouer les influences ? A qui dois-je me fier, à l'œuvre et à mes yeux, à mon entendement, ou à tel commentateur qui a l'air de détenir les clés du savoir ? Qu'y a-t-il à voir donc si les yeux ne peuvent pas voir, ne peuvent pas savoir, peut-être même ne peuvent pas aimer ? Est-on encore dans de l'art humain, c'est-à-dire communicable aux humains, ou est-on comme au-delà du montrable, du dicible ? A force de vouloir quitter les lieux de l'humble vie quotidienne pour accéder à des états supérieurs, ne risque-t-on pas de défoncer des portes ouvertes, de se ruer vers des impasses, bref, de faire la bête pour avoir voulu faire l'ange ? L'artiste a le droit de penser et, s'il le peut, d'être un vrai intellectuel, mais il a comme vocation de s'exprimer par l'esthétique : que ses moyens soient ceux de l'esthétique. Un peintre fait un tableau, un sculpteur fait une sculpture, un architecte fait un bâtiment, etc. Chacun d'eux peut dire tout ce qu'il veut, mais il doit le dire selon l'ordre de son art. Et si des commentateurs examinent la qualité religieuse spirituelle d'une œuvre, en particulier au regard de références chrétiennes, il me semble que ceux-ci doivent prendre garde à ce que l'œuvre considérée soit produite dans un esprit tourné vers l'ailleurs de la Révélation faite aux hommes et non vers le seul ego de l'auteur. La richesse de l'ego est grande mais jamais transparente, sinon la rédemption en Christ n'aurait aucun sens ; c'est le Christ qui donne son sens à l'homme. Sa présence à l'intime de nos cœurs, et aussi de nos rêves, donne son sens à l'art qui est un art de l'homme, lui-même ayant sa source en Dieu.

 

Père J.J. Launay

 

 

 

 

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Olivier Borneyvski 19/04/2010 15:59






Monsieur


Bien plus qu’un commentaire, je me permets de vous déposer une œuvre d’art versée au catalogue du non-objet "Commentaires" sous le numéro : Pièce
com90/avril/2010


Artiste d’art contemporain,je travaille essentiellement sur le vide en collectant tous les événements de ma vie quotidienne qui pourraient éventuellement réussir à le remplir. Vous avez par cet
article réussi quelque peu à rendre plus concrètes mes nombreuses œuvres absentes.


Merci.
Olivier Borneyvski­


Michel Durand 19/04/2010 20:16



J'ai bien sûr été voir votre site. On est en plein dans la négation de l'affirmation et ceci dans le concret. Il se peut que je ne sois pas assez dans le réel pour saisir autant de
négations,  de non-être : http://www.non-objet.org


Il est bon de se rappeler la difficulté de saisir le vrai à sa racine. Mystère de l'humain et du cosmos.



Jean Monnet 03/01/2010 17:47


Je vous adresse par courriel commentaire sur l'article de JJ. Launay. merci de le publier sur votre blog.

Pourquoi l’ego de l’artiste serait-il plus à même de s’affirmer dans un art dit non-figuratif que dans un art de la représentation du réel ?




Michel Durand 03/01/2010 17:49


Oui ce sera fait dés que possible.
Michel