Ce sont les pauvres en esprit (de l’esprit) qui assument positivement la pauvreté ontologique de l’être humain

Publié le par Michel Durand

 

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Heureux les pauvres ne me fut pas famillier au premier abord. Disons enfin que le graphisme de la page de couverture et de deux pages intérieures ne m’aida pas à m’affranchir d’une ambiance que j’ai qualifiée d’ésotérique. Je reste également très indisposé par ce genre d’affirmation : « ouvrir l’accès vibratoire à l’univers bienveillant dans le contexte de notre temps ».

Quoi qu’il en soit de mes a priori, une fois lu ce texte, je suis bien obligé de dire mon accord profond.

Février 2013, dans un temps de vacance

 

La sphère culturelle et religieuse dans laquelle évolue Pierre Israël Trigano m’est totalement inconnue. Nous nous sommes rencontrés une première fois dans les suites du colloque tenu par Chrétien et pic de pétrole en 2011.

Avec des membres de l’Arche de Lanza del Vasto, il organisa, l’an passé me semble-t-il dans la région de Dijon, une session sur des problèmes que nous soulevons dans notre analyse de ce qu’il faudrait faire, individuellement et collectivement. Pour connaître sa démarche, il peut être bon de se reporter à son site.

 Au cours de notre entrevue, il me passa plusieurs de ses livres. Je prends enfin le temps de les lire et pour cela, je suis dans un cadre admirable, le long d’une falaise où les voitures ne viennent pas par manque de route en toute proximité. Il s’agit de mon lieu de vacance annuelle ; ce que j’appelle mon rituel retirement.

« Heureux les pauvres ! Béatitudes de Jésus, révolutions hébraïques », Réel édition, 2011.

L’ouvrage de 168 pages est ainsi présenté en quatrième de couverture :

On ne connaît des évangiles que des manuscrits originaux en grec. Or aujourd’hui on sait que ces manuscrits cachent  un texte hébreu sous-jacent, d’une puissance de signification bien plus vaste que le texte grec. À partir de la restauration de ce texte hébreu dans l’Évangile de Mathieu, la lecture des Béatitudes reprend vie et se délivre de la codification et du commentaire habituel de tant de siècles condensés. Nous revenons aux sources de l’esprit prophétique porté par Jésus… Projet hébraïque de Jésus pour un mode de vie alternatif révolutionnaire, fondé sur la non-violence de l’entraide généralisée ».

Pierre Israël Trigano et habitué aux petites attaques de la tradition ecclésiale que l’on peut résumer en disant qu’il réfute la tendance de l’Église à vouloir moraliser et individualiser l’enseignement de Jésus pour le rendre religieusement et politiquement correcte. Dans son texte, j’ai remarqué qu’il ne mettait pas un “E” majuscule à Église (voir page 141 ; mais à la page 45, il y a bien Église) ce qui me semble signifier sa défiance pat rapport à l’Institution. Mais que fait-il alors de l’Église corps du Christ ?

Il montre par contre une grande estime pour Jésus et ses disciples tout en semblant ignorer la dimension mystique de l’Assemblée des hommes et des femmes qui se sont mis à la suite du Ressuscité : l’Église. L’angoisse de l’auteur devant l’Institution et le poids historique de celle-ci (ce que l’on peut comprendre) occulte largement  l’ensemble de la réalité ecclésiale. Il rejoint en cela l’air du temps, l’opinion courante de croyants qui veulent bien de Jésus, même de Jésus-Christ le ressuscité, mais ignorent majestueusement l’Église qui ne mérite qu’un petit “e”.

Ceci dit, ce n’est pas sur ce point que porte l’essentiel de l’ouvrage co-rédigé avec Agnès Vincent. Pierre Israël Trigano et Agnès Vincent enseignent ensemble la voie des profondeurs de C.G. Jung et animent des séminaires sur la kabbale et la bible.

Dans aucun de ces domaines, je n’ai une connaissance acceptable. Certes, j’ai réussi mon examen d’hébreu ancien, ce qui était indispensable pour obtenir les diplômes en théologie. Mais, l’ayant pratiqué d’une façon très superficielle (typique du bachotage) je ne suis, depuis bien longtemps, plus capable de le lire. Je ne parle pas de le comprendre. Et, quant à la psychologie, les quelques auteurs que j’ai pu aborder ne furent jamais approfondis. Donc, pour une lecture sérieuse et critique de Heureux les pauvres, il me faudrait retourner aux études primaires. Je me découvre en effet, incapable de discerner le bien fondé des regards multiples sur les mots hébreux qui permettent une lecture allant dans le sens révolutionnaire soutenu par l’auteur, Pierre Israël Trigano.

Du reste, en plus, le milieu culturel du commentaire sur le commentaire propre à littérature biblique juif, le midrash, m’est totalement étranger. Par exemple, je ne suis jamais rentré dans le regard hébraïque des commentaires multiples sur le Cantique des cantiques. Un autre monde envers lequel je n’ai pas trouvé d’accroche. Ai-je seulement cherché ?

Autre difficulté, l’ambiance kabbalistique qui se dégage de l’ensemble de la réflexion et des témoignages. Le choix du rêve – domaine de l’inconscient – comme mode d’investissement, l’interprétation des rêves dépasse également mon entendement. Même plus, l’idée de recourir au rêve pour élucider un art de vivre, un comportement à prendre me dérange. Est-ce bien sérieux ? N’est-ce pas trop New age ?

En un mot, émanent d’une sphère culturelle autre que la mienne, intégrée à une Église formatée par la philosophie grecque, Heureux les pauvres ne me fut pas famillier au premier abord. Disons enfin que le graphisme de la page de couverture et de deux pages intérieures ne m’aida pas à m’affranchir d’une ambiance que j’ai qualifiée d’ésotérique. Je reste également très indisposé par ce genre d’affirmation : « ouvrir l’accès vibratoire à l’univers bienveillant dans le contexte de notre temps ».

Quoi qu’il en soit de mes a priori, une fois lu ce texte, je suis bien obligé de dire mon accord profond.

Les exégètes ont depuis longtemps prouvé que derrière le texte de Matthieu rédigé en grec, il y avait un Matthieu araméen. Nous savons par ailleurs que les évangiles sont avant tout la mémoire des paroles et des gestes de Jésus. Or Jésus ne parlait pas le grec (ni le latin). Peut-être savait-il dire bonjour et au revoir dans ces deux langues étrangères ? Quoi de plus ?

Quand Jésus parlait avec ses disciples, avec les foules au bord du lac de Capharnaüm, c’était en dialecte sémite qu’il s’exprimait. L’araméen a quelque chose à voir avec l’hébreu qui était déjà, à l’époque de Jésus, une langue morte. Donc, dire que Jésus pensait hébreu est d’une évidence élémentaire. Aussi, me semble-t-il, Pierre Israël Trigano, invite ses lecteurs à renouer avec cet élémentaire. Pour cela, le choix de l’enseignement des Béatitudes est excellent. Ce n’est pas un texte élu pour prouver la vérité de la démarche propre à l’objection de croissance, l’orientation politique des colloques voulus par Chrétiens et pic de pétrole, mais une réalité de base pour toute vie humaine afin qu’elle soit effectivement humaine.

Souvent je dis que le chrétien par la réception du baptême reçoit la mission de témoigner d’une vie sobre. L’appel à la pauvreté n’est pas réservé aux religieux et religieuses institutionnels. Il est adressé à tous les chrétiens. Pierre Israël Trigano, invite a bien comprendre que ce sont tous les hommes qui doivent vivre la béatitude de la pauvreté. Il invite tout homme à être des Abel et non des Caïn. Il ne le dit pas, mais, je pense,  ne sera pas contre. Dans la tradition chrétienne, Caïn est le fondateur des villes, de l’industrie, des armes, le patron des industrieux, des personnes qui veulent un profit maximal. Souligner à l’intention de la société matérialiste et capitaliste actuelle que la vérité du bonheur se trouve du côte d’Abel est  alors bien venu. J’en remercie la tradition culturelle hébraïque de m’avoir ouvert cette page pour une meilleure compréhension de notre monde.

« Ce sont les pauvres en esprit (de l’esprit) qui assument positivement la pauvreté ontologique de l’être humain. Ils sont en eux-mêmes source de la communauté humaine, parce que, pauvres, ils prennent conscience que l’humanité ne naîtra vraiment que dans la pratique de l’entraide universelle, l’abolition de toutes les frontières et la mise en commun fraternelle de toutes les ressources de la planète. »

Bien que venant d’un univers complètement étranger au mien, j’adhère à ce message.


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