L’être humain a une limite et la sagesse consiste à en tenir compte

Publié le par Michel Durand

 

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Les vœux de la Décroissance


Je me décide enfin à poster cet article paru en novembre 2012 dans la « Décroissance », le journal de la joie de vivre. Nº 94. Et j’en profite pour remercier Catherine Thumann pour son excellent travail de journaliste. En aucun lieu de son texte, je ne me sens trahi. Du reste, je n’ai pas souvenir d’avoir eu à me plaindre des journalistes ; j’ai peut-être déjà eu l’occasion de le dire ici.

En fait, je publie maintenant ces pages parce que je prépare la prochaine rencontre du laboratoire de « Chrétiens et pic de pétrole » que nous avons orienté cette année dans une étude des livres de Jacques Ellul. Elles me servent d’introduction à notre recherche de samedi.

Aspirant à l’ermitage

Fondateur de l’association « Chrétiens et pic de pétrole », Michel Durand, 71 ans, est un curé en lutte contre l’illusion de la croissance infinie. Cette position presque inaudible dans une Église qui chante plutôt les louanges du développement durable lui a valu d’être soupçonné, avec ses amis, de mener « une OPA sur la décroissance » (Médiapart, 1-9-2011). Rien de moins ! J’ai rencontré ce dangereux prêtre sans voiture ni portable dans sa paroisse de Saint-Polycarpe, sur les pentes de la Croix-Rousse, à Lyon. Je n’en suis pas sortie convertie, mais très enrichie. Morceaux choisis.

 

La Décroissance : Alors comme ça, d’après Edwy Plenel et son site Internet, vous et vos amis de « Chrétiens et pic de pétrole » envisagez de racheter le mouvement de la décroissance ?

Michel : Quand je suis arrivé sur les Pentes de la Croix-Rousse, j’ai été amené à rencontrer des objecteurs de croissance (OC), mais je n’ai jamais eu envie de « racheter » leurs idées ! Au sein de l’Église, nous ne sommes pas seulement minoritaires, nous sommes inexistants. Je suis simplement désireux de faire en sorte que les OC réalisent que ce qu’ils vivent, nous le vivons aussi en tant que chrétiens. Je les remercie par la même occasion de m’avoir réveillé dans mes options fondamentales vis-à-vis de la pauvreté.

 

Quand cette redécouverte a-t-elle eu lieu ?

Je crois que c’était en 2002, quand je suis devenu curé de Saint-Polycarpe. J’ai rencontré des paroissiens qui m’ont parlé de décroissance. Je m’y suis tout de suite intéressé parce que j’y ai retrouvé des convictions profondes. J’ai vu, à travers la « simplicité volontaire » des gens qui vivaient concrètement ce que j’essayais moi-même de vivre, et parfois mieux que moi. Je me suis dit qu’il y avait là une vérité fondamentale. C’est assez étonnant de voir que la plupart de ceux qui écrivent dans La Décroissance se disent athées alors qu’ils sont très proches du message original de l’Évangile. Ce que l’on croit découvrir est en réalité écrit depuis 3 000 ans. L’importance des limites est un principe universel et il faudrait que tout le monde en reconnaisse la réalité. Le progrès et la croissance infinie sont une aberration. En affirmant cela, notre association «  Chrétiens et pic de pétrole » prend sa place dans une tranche de la société actuelle. L’homme n’est pas religieux ou profane, il est, tout simplement. Mais l’église, comme la société civile, a tendance à enfermer les chrétiens dans la sacristie.

 

Vous dites ne pas vivre aussi bien que d’autres la simplicité volontaire, vous avez tout de même fait vœu de pauvreté…

Oui, avec l’aide de mes frères prêtres du Prado*. Est pauvre, dit Antoine Chevrier, celui qui a un besoin ou qui ressent un manque. En étant ecclésiastique, on a le logement et l’emploi assurés, autrement dit la garantie d’être épargné par la misère. Je me  sens très riche, mon appartement est beau, même si l’escalier est un peu raide. Cela dit, en rencontrant dans ce quartier très militant des objecteurs de croissance et des libertaires, j’ai reçu un petit coup de fouet. Cela m’a rapproché de la radicalité de l’Évangile. J’ai commencé à me poser des questions. Par exemple, j’ai abandonné ma voiture parce que j’habitais en ville et que les escaliers des pentes n’étaient objectivement pas très adéquats. Ce n’est pas par refus de la voiture, mais par choix d’un mode de vie. Je dis cela en référence à un appel des évêques au début des années 80, qui nous exhortait à adopter de nouveaux modes de vie simples. Je n’ai pas non plus de téléphone portable. J’en ai eu un entre les mains pour organiser la « montée des lumières » de la cathédrale à la basilique, pour la fête du 8 décembre à Lyon, mais cela ne m’a pas séduit. Comment veux-tu prendre en note un rendez-vous quand tu marches dans la rue ? J’ai un travail de bureau important et je tiens des permanences régulières. Je suis suffisamment présent dans un lieu fixe pour être joignable. En revanche, je suis très branché à Internet. J’ai un blog « en manque d’Église » et je consulte régulièrement mes courriels. Je ne suis pas contre la modernité, mais je pense qu’il faut s’organiser pour ne pas se laisser envahir et s’octroyer des moments de repos. Si je suis contre le portable, c’est plus par confort et souci d’organisation de ma vie que par refus.

 

Si vous parlez de réveil, c’est que ces idées de pauvreté volontaire et d’aspiration à la lenteur ne vous étaient pas étrangères. Pourquoi étaient-elles enfouies ?

En écoutant parler ces objecteurs de croissance, je me suis revu dans les années 70. C’est en effet à cette époque que je me suis intéressé de près à l’importance du repos et au questionnement du travail. J’ai notamment mené toute une réflexion sur le sens du dimanche. Pourquoi ne rien faire une journée par semaine ? Pour pouvoir être avec les autres, être libre de son temps, méditer. Pour les chrétiens, évidemment, cette journée est consacrée à se souvenir que Dieu est notre créateur et à le louer. À l’époque, j’avais été prêtre ouvrier en intérim à Lyon et j’avais commencé à lire des textes de la CFDT sur les dégâts du progrès, le stress au travail, la mécanisation ou l’absence de liberté. J’ai commencé à lire Ivan Illich, Jacques Ellul et à m’intéresser au courant « travailler deux heures par jour ». Cela m’a fait dire que mon mémoire de maîtrise intitulé « le développement, sacrement du salut » était un peu en dehors de la réalité… J’ai alors mené une réflexion intitulée « Faut-il encore travailler ? Éléments pour une réflexion théologique sur le travail et le repos ». Mon regard a complètement changé. La contestation des années 70 sur le travail est ensuite tombée dans l’oubli. On a considéré ces remises en question comme des idées de soixante-huitards, naïves et utopistes. On a alors connu vingt ans de frénésie, de volonté de meubler le moindre temps libre, de s’étourdir dans des activités multiples. Les enfants ont commencé à avoir des emplois du temps très chargés, à faire de l’escrime, du judo, de la musique. Ils ont perdu la possibilité de ne rien faire.

 

Aujourd’hui encore, ne rien faire, c’est être un fainéant. On nous demande plutôt, chômage de masse ou pas, de travailler plus pour gagner plus. Et en vacances, les publicitaires nous encouragent aussi à « faire » le plus de pays possible.

Pour moi, est sage celui qui ne s’ennuie pas quand il n’a absolument plus rien à faire. Combler le vide en permanence, c’est passer à côté de sa vocation humaine, de la rencontre, de l’amitié, de l’amour, de la plénitude dans l’immobilité. Or, ce sont des choses que les objecteurs de croissance veulent vivre et vivent. Concernant les vacances, j’ai autrefois été chargé de ce que nous appelons la « pastorale du temps libre ». J’invitais notamment les chrétiens à ne pas « faire l’Afrique ou l’Italie », mais à prendre leurs congés comme autant d’invitations au repos. Cela ne signifie pas ne pas sortir de chez soi, mais préférer la contemplation à l’agitation des trajets en voiture ou en avion. Quelqu’un qui marche en montagne, quand il arrive au sommet, il ne redescend pas tout de suite. Il y reste au moins une heure pour admirer la vue. On peut aussi rester très longtemps devant un monument pour essayer d’en saisir les sens, les trésors cachés. Je suis actuellement très actif pour l’organisation d’une biennale d’art sacré actuel qui aura lieu en 2013 avec le thème : « fragilité ». C’est toujours dans l’esprit de la formation du regard, de la contemplation. Vous n’y comprenez rien ? Prenez le temps de regarder et vous comprendrez.

 

Comment se passe une journée classique de curé ?

Le matin est consacré à la prière et à l’étude personnelle. L’après-midi, aux services d’Église, et le soir à la rencontre avec les paroissiens. J’approche de l’âge de la retraite. Les fonctions les plus importantes de l’Église doivent être confiées à des jeunes. Psychologiquement, je me prépare à laisser la place. Je songe à l’ermitage. C’est peut-être une fuite, mais ici, je vis déjà un peu en ermite. C’est plus un état d’esprit qu’un lieu. Je prends le temps de la lecture de l’Évangile, de la prière et de la contemplation. Cela ne me donne pas mauvaise conscience. Le père Ancel, supérieur général du Prado dans les années 50 et évêque ouvrier, me disait : « Plus on a de travail, plus on a de choses à faire, plus il faut prendre le temps de la prière ». Personne ne monte chez moi, je fais en sorte de ne pas être envahi. Arrivé à un certain âge, on se prépare déjà à mourir. Je cherche actuellement une succession pour mon activité dans le domaine artistique. Je dois me préparer à une bonne mort. L’être humain a une limite et la sagesse consiste à en tenir compte. C’est bien le témoignage que l’on donne lorsque l’on arrête son activité. On a besoin de se préparer à la réalité inévitable de notre existence. J’ai rencontré un vieux prêtre, un jour, qui se plaignait qu’on ne le sollicite plus jamais. Je lui ai répondu : « Faites comme les vieux. Asseyez- vous sur un banc au soleil et discutez avec eux ». « Vous n’y pensez pas », m’avait-il répondu, « je suis prêtre, je dois accomplir mon service cultuel ». Pour moi, être prêtre, ce n’est pas rester au pied de l’autel, mais se mettre au service de l’humanité, que ce soit en organisant une exposition de peinture ou en menant une action de sensibilisation pour trouver des logements à des étrangers dépourvus quand ils arrivent en France. Le gouvernement a changé, mais ce problème  de l’accueil des migrants demeure. Mes paroissiens sont très engagés dans l’accueil. Nos locaux sont grands et nous nous donnons la possibilité de recevoir.

 

En tant que prêtre, vous ne pouvez pas vous engager politiquement…

Non, mais j’admire ceux qui ont l’audace de le faire car c’est un travail très important. Pour respecter le pluralisme au sein d’une paroisse, ce n’est pas bon que le curé prenne position. Cela dit, j’imagine que mes paroissiens m’ont à peu près tous rangé dans une tendance partisane.

 

Avez-vous confiance en l’avenir ?

Le disciple du Christ est quelqu’un qui espère. Il veut croire qu’un jour, l’homme saura trouver le raisonnable. Actuellement, beaucoup de signes montrent que l’espérance est fondée. Le libéralisme a tout de même reçu un coup. Je suis plus optimiste aujourd’hui que dans les années 80 où l’on avait étouffé le positif de l’indignation de Mai 68. Aujourd’hui, on la reprend et on se remet à creuser. Quand je tends à désespérer, je me retire, je commence par faire une sieste puis je médite pour renouer avec le Christ. J’en ressors toujours requinqué. La peur d’être tout seul contre tous peut conduire au dogmatisme. La tendance à se défendre comme si l’on était dans une forteresse est le mauvais chemin. Ce n’est pas moi qui vais sauver le monde ni faire la révolution. Je suis un serviteur inutile, tout au plus un rouage utile. La désespérance vient peut-être du fait de croire que tout vient par nous. Selon moi, il vaut mieux faire comme si tout venait de nous-mêmes et, mystiquement, tout attendre de Dieu. Ce détachement de soi peut être le moteur d’une action.

 

Vous parlez de décroissance dans vos sermons ?

Le message que j’adresse aux catholiques, c’est qu’en tant que baptisés, nous sommes tous appelés à être sobres. Nous n’avons pas vocation à l’accroissement mais à la simplicité. C’est ce que m’a rappelé la décroissance en me rapprochant du cadre de l’Évangile. Pour moi, un objecteur de croissance, tout athée qu’il soit, véhicule l’Esprit saint en me parlant de la radicalité de l’Évangile. Les chrétiens devraient tous être conscients d’être appelés à vivre une lutte contre l’illusion de la croissance infinie. Mes paroissiens ne sont pas contre, mais ils n’arrivent pas tous à l’appliquer. Cela dit, ils me lancent parfois « Michel, tu rêves », mais jamais, « Michel, ce que tu racontes est débile ».

 

Propos recueillis par Catherine Thumann.


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