L'évêque et son presbyterium, ou le collège des prêtres

Publié le par Michel Durand

Pour présenter cet article de Robert Beauvery, il me plait de citer Albert Rouet :

Jean, l’évangéliste, « nous raconte comment le Christ donne réciproquement sa mère et Jean l’un  à l’autre. Le Christ introduit la réciprocité comme marque de l’offrande qu’il est en train de faire pour l’humanité. Une foi où cette réciprocité manque ne va pas jusqu’au bout de ce qu’est la vraie foi révélée par le Nouveau Testament. Une foi sans communion de frère à frère, de membre à membre, est une foi qui a une tête, certes, mais pas de corps. Elle n’est pas viable… Une foi uniquement verticale, même si elle est « vraie », ne peut que déboucher sur la concurrence, donc sur la violence. C’est pourquoi le Nouveau Testament parle au contraire de relation, de l’importance de constituer le corps du Christ, où chacun des membres n’est rattaché à la tête que grâce aux autres membres, aux ligaments, aux articulations qui tiennent tout ensemble… Autrement dit, le terme de la révélation incarnée est l’Église, comprise non comme une institution pyramidale, mais d’abord comme un lieu de réciprocité et de communion ».



Quand j'ai suggéré à Confluences-Polycarpe l'article de R. Beauvery, nous sommes demandés s'il avait bien sa place dans le trimestriel de Confluences-Polycarpe. Mais avoir mis la 7ème Basa sous la présidence effective de Philippe Barbarin, évêque de Lyon, n’est que chargée de signification ecclésiale. Confluences s’est toujours voulu au service de l’Eglise, tout en étant au service de toutes et de tous, adhérents et visiteurs occasionnels. Le fait d’être association Loi 1901 ne peut nous isoler des valeurs culturelles vécues dans l’Eglise, au contraire. C’est une passerelle adéquate surtout quand la société civile regarde avec moins de crainte que par le passé les initiatives culturelles ecclésiales. Voir le dossier de La Croix au 13 novembre 2009.

Abordons donc les liens de l’évêque avec l’ensemble du Peuple de Dieu où agissent, dans la proximité les prêtres.

 

Les textes conciliaires issus de Vatican II : la Constitution dogmatique sur l’Eglise, LUMEN GENTIUM, L.G. ; la Constitution sur la Liturgie, SACROSANCTUM CONCILIUM, S.C. ; le Décret sur la charge pastorale des Evêques, CHRISTUS DOMINUS, C.D. ;le Décret sur le ministère et la vie des prêtres, PRESBYTERORUM ORDINIS, P.O. ; les textes animés par le souffle évangélique de l’aggiornamento, ont apporté à la relation « Evêque et son presbyterium » des précisions théologiques d’une extraordinaire richesse, mûries tout au long de la Tradition depuis l’avènement de Jésus…

Le Code de Droit Canonique, éd. 1985 a donné le résumé suivant : « Le diocèse est la portion du peuple de Dieu confiée à l’évêque pour qu’il soit avec la collaboration du presbyterium le pasteur » C 369.

L’heure est certainement venue de re-visiter ces textes après les décennies post-conciliaires d’expériences et les interrogations nouvelles posées par la dureté des temps actuels… Ce que j’essaie de faire dans les pages suivantes.

 

  1. 1.    Un exemple actuel :

 

Le  diocèse d’AIX-EN-PROVENCE, après deux années de concertation entre l’archevêque, le presbyterium et les responsables des services, vient à publier une lettre pastorale, VIVRE L’EGLISE AUTREMENT du 19.10.09, dans laquelle sont mises à jour des difficultés nouvelles éprouvées par les prêtres de terrain.

Il s’agit de la chute de la référence à la foi qui n’est plus une évidence dans la vie des gens ;  et, conséquemment, de la faillite constatée des itinéraires classiques de la pastorale en général. Il s’agit de l’incapacité matérielle, faute de temps, d’exercer une partie essentielle du ministère : la présence personnelle aux brebis, cf. Jn. 10, 1-10 ; 1 The. 2,1-12.  Un exemple : « je cours en permanence avec un autre prêtre pour servir 5 paroisses de 14.000 h. Avec 40 baptêmes et une centaine de mariages, nous ne sommes que de passage » Bref un ministère liturgique et sacramentel qui épuise le temps et ne permet plus « le soin des âmes », de la communauté et l’aide aux chrétiens engagés directement dans le monde. Un évêque a pu écrire : « il n’y a pas de laïcat sans prêtre pour le susciter, le soutenir, l’animer ». Il s’agit encore d’un manque de clarté dans les relations « prêtres-laïcs » en responsabilité ecclésiale ; et, enfin, du besoin d’exprimer à l’évêque les différentes aspirations à des approches pastorales adaptées aux hommes et femmes de ce temps.

 

Conclusion :

Les analyses faites par l’archevêque d’Aix-en-Provence, en dialogue avec son presbyterium, pourraient être également faites dans d’autres diocèses de l’hexagone. En tout cas, le problème de la collaboration de « l’évêque et de son presbyterium » est bien posé… et il ne date pas d’aujourd’hui ! Que dit l’histoire ?

 

  1. 2.    DEUX  APERCUS HISTORIQUES

 

En Orient, dès le IIè s., les églises locales sont déjà dotées d’une organisation hiérarchique quant à la mission et de la gouvernance de la communauté que préside le seul évêque, assisté de ses collaborateurs immédiats : les prêtres, rassemblés dans le « collège » le presbyterium. Les diacres, également partie intégrante de l’organisation, se situent à un degré second, mais non pas secondaire. Parmi les sources historiques d’information connues, il en est une particulièrement précieuse : les Lettres écrites aux Ephésiens,  Magnésiens, Philadelphiens, Trailliens,… à Polycarpe, par Saint Ignace, évêque d’Antioche, cf. collection « Sources Chrétiennes » n° 10. De l’ensemble des informations qu’elles contiennent, on peut retenir, au moins, deux points :

1)    Les liens très étroits qui unissent l’évêque diocésain à son presbyterium supposent une base sacramentelle commune entre celui-là et celui-ci. Elle sera explicitée au cours de l’Histoire ecclésiastique et connaîtra un point d’explicitation théologique d’aboutissement durant le Concile de Vatican II, à savoir : « tous le prêtres, tant diocésains que religieux, participent avec l’évêque à l’unique sacerdoce du Christ et l’exercent avec lui ». L.G., 28.

2)    Les « fidèles » qui ne participent pas, du moins au même degré à ce sacerdoce, sont dans une situation de dépendance, par rapport à l’évêque et au presbyterium, quant à la mission et à la gouvernance de l’Eglise. Saint Ignace s’exprimait dans la lettre aux Trailliens : « Il est donc nécessaire de ne jamais agir sans l’évêque ; d’être soumis au presbyterium comme aux Apôtres de Jésus-Christ… Celui qui agit en dehors de l’évêque, du presbyterium et des diacres, celui-là n’a pas la conscience pure ».

La situation de dépendance des fidèles n’entraîne absolument pas qu’ils soient exclus de la mission et de la gouvernance de l’église locale. Dans la lettre, il est même suggéré qu’ils agissent !

 

En Occident, il faut attendre le IIIè s. pour posséder  des documents qui permettent d’attester l’existence d’une organisation semblable – pour ne pas dire identique- à celle d’Orient – la vie de chaque église locale s’organise autour de l’évêque assisté du presbyterium et des diacres.

Au-delà de l’organisation, si sacramentelle et nécessaire qu’elle soit, se pose la question de la fécondité existentielle de l’exercice de la mission au sein de la structure, l’ajustement des hommes à leur fonction dont Saint Cyprien, évêque de Carthage, martyrisé en 258, a pu laisser le lumineux témoignage suivant : « Dès le début de mon épiscopat, je me suis fait une règle de ne rien décider selon mon opinion personnelle sans votre conseil, vous les prêtres et les diacres et sans le suffrage de mon Peuple… »  cité par THEO, Paris  1989, p.555c.

Au cours de l’histoire l’attitude épiscopale de consultation du presbyterium… et d’autres instances diocésaines n’ont pas manqué d’exemples, nonobstant les défaillances commises par quelques princes-évêques. Les exemples constituent une chaîne, une tradition vivante, prise en compte par un article d’un décret conciliaire issu de Vatican II. C.D. 28.

« Les rapports entre l’évêque et les prêtres diocésains doivent être fondés en premier lieu sur les liens de la charité… que l’évêque veuille donc appeler les prêtres à un dialogue avec lui… il aurait lieu non seulement quand l’occasion s’en présente… mais à dates fixes… il porterait surtout sur la pastorale… » 

 

  1. 3.    AUJOURD’HUI : L’EVEQUE ET SON PRESBYTERIUM

 

3.1. LES EVEQUES PASSENT – LE PRESBYTERIUM DEMEURE

 

A la différence de l’évêque, venu d’ailleurs qui, après un autre et avant un autre, passe à la tête du diocèse, le presbyterium, lui, était présent sur le terrain avant l’arrivée du nouveau pasteur… et après son départ. Certes, la composition du presbyterium s’est rapidement et profondément modifié ces dernières décennies. En effet, jusqu’ici, les prêtres diocésains étaient issus essentiellement des mêmes « pays », « sociétés », « cultures », « formations » (petits et grands séminaires) : autant de bases humaines, solides, pour assurer le « vivre ensemble » nécessaire à la mission.

En ces temps, des prêtres arrivent, appartenant à des diocèses étrangers, à des communautés nouvelles… marqués par des traditions locales, historiques, culturelles, spirituelles diverses et, parfois, fort éloignées les unes des autres. L’accueil de « ces nouveaux » n’a pas échappé aux rédacteurs du Code de Droit Canonique qui lui réservent un Canon spécial, C. 713,3… Cependant, le fond permanent, constitué par les prêtres, résidant et travaillant depuis longtemps sur l’espace diocésain, conserve l’identité du presbyterium et sa capacité à accueillir, à intégrer harmonieusement les séminaristes de l’église locale après leur ordination, cf. C.245/2 et d’autres prêtres venus d’ailleurs…

Le presbyterium conserve la mémoire du travail pastoral, accompli au service du Peuple de Dieu tout entier dans une terre virginale, unique, constamment aux prises avec les aléas de l’Histoire… de génération en génération, assurent la continuation et le progrès de la vie chrétienne, cf. Sg. 1, 14s. La précieuse mémoire du presbyterium permet certainement de posséder quelques lumières pour éclairer la marche de la mission aujourd’hui, c’est la Sagesse : « quand tu ne sais pas quelle direction est à prendre, rappelle-toi d’où tu viens »

Un patrimoine sûr dans lequel le presbyterium peut puiser aujourd’hui pour donner des conseils éclairés à l’évêque. Patrimoine sûr ! mais insuffisant car les mutations qu’a subies la société, ont bouleversé le fond chrétien encore persistant dans l’ensemble des populations, au cours des siècles précédents, d’une part, et, d’autre part, les valeurs « citoyennes » du vivre ensemble, en particulier, que l’on croyait jusqu’ici pérennes. Ainsi, pour que le presbyterium soit à même d’aider l’évêque par des conseils justes, il doit s’engager, avec beaucoup d’autres instances, à la recherche d’un discernement objectif des « signes des temps » dont la précarité des moyens ne saurait être exclue : elle en fait partie.

 

3.2. UN SEUL EVEQUE : UN PRESBYTERIUM UNIQUE

 

De même que l’évêque à la tête du diocèse est unique, fut-il aidé par d’autres évêques : coadjuteur ou auxiliaires ;  ainsi le presbyterium est UNIQUE, cf. L.G. 28 ; P.0., 8…

La concélébration solennelle est le signe par excellence de l’unicité : « Tous doivent accorder la plus grande estime à la vie liturgique… autour de l’évêque surtout dans l’église centrale... Surtout dans la même eucharistie, dans une seule prière auprès de l’autel unique où préside l’évêque entouré de son presbyterium et de ses ministres. » cf. S.S. 41.

Si, par malheur, des prêtres refusaient d’une manière arrêtée, systématique, définitive, de participer à de telles concélébrations, on serait en droit de se poser la question de leur appartenance à l’unique presbyterium diocésain, ou de son refus au profit d’un autre presbyterium qui ferait nombre, en rupture d’unicité ?

Presbyterium unique, certes, à la manière d’un corps aux multiples membres, à savoir : les prêtres qui assurent un ministère paroissial ou supra paroissial ; qui se consacrent à un travail scientifique de recherche ou d’enseignement ; qui travaillent manuellement et partagent la condition ouvrière ; qui remplissent d’autres tâches apostoliques ou ordonnées à l’apostolat… Pour que la multiplicité et la diversité des membres servent l’unicité du presbyterium, il faut que les prêtres soient conscients du lien de fraternité sacramentelle qui les unit et qu’ils en vivent au vu du Peuple de Dieu et du monde, cf. Jn.13, 35 ;  de leur affectation au service d’un diocèse en dépendance de l’évêque local, au sein d’un presbyterium unique. Telles sont les exigences rappelées par le décret conciliaire, Presbyterium ordinis, P.O., 8. Reste à les traduire dans les comportements existentiels des uns et des autres, serviteurs de la même mission, auprès des hommes et des femmes contemporains.

 

  CONCLUSION

 

J’ignore totalement ce que ma re-visitation des textes issus de Vatican II concernant.  « L’évêque et son presbyterium » apportera aux lecteurs éventuels cet article. Ce que je sais c’est qu’elle a constitué pour moi un bain évangélique de jouvence tonique, et un appel à une plus fructueuse collaboration ecclésiale avec l’évêque et son presbyterium sans omettre les diacres et les membres laïcs du Peuple de Dieu, plus nécessaire que jamais dans ces temps incertains de la marche du monde.

 

Robert Beauvery

 Décembre 2009

Publié dans Eglise

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