Le pouvoir actionnarial n’est légitime que s’il clarifie en quoi les responsabilités qu’il exerce servent le bien commun. Sinon : résistons !

Publié le par Michel Durand

Pierre-Yves Gomez, économiste et essayiste

Pierre-Yves Gomez, économiste et essayiste

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Les soulignements en jaune sont de Robert Divoux.

Robert Divoux, dont j’ai parlé dans la page du 7 septembre, donne à lire à ses contacts une page de La Croix - 18 juin 2026. Je dépose en ce lieu ce qu’il nous a adressé.

 

De Léon XIII à Léon XIV, une même inquiétude face aux dérives du capitalisme

 

Pierre-Yves Gomez, économiste et essayiste

 

Pierre-Yves Gomez observe, dans sa chronique « Une certaine idée de l’éco », que les deux encycliques Rerum novarum et Magnifica humanitas, expriment, à plus d’un siècle d’intervalle, des préoccupations communes face à la dérégulation du capitalisme et appellent à la prise en compte du bien commun.

 

Pierre-Yves Gomez :

Si l’encyclique Magnifica humanitas du pape Léon XIV fait explicitement écho à Rerum novarum que Léon XIII publia en 1891, c’est parce qu’à plus d’un siècle de distance, les textes partagent tous deux des inquiétudes à l’égard du système capitaliste.

La première porte sur la tendance à la concentration économique que Léon XIII observait déjà dans le commerce et l’industrie. Il voyait se former un monde où la propriété du capital donnait à peu d’actionnaires le pouvoir d’orienter le travail, les revenus et l’avenir des sociétés. Léon XIV, lui, relève que la puissance liée à la concentration du capital a été décuplée en changeant d’échelle à l’ère de la globalisation numérique.

La seconde inquiétude concerne la propriété privée des moyens de production, qui est justifiable mais pas incontestable. Léon XIII rejetait fermement le collectivisme au motif que la propriété privée favorise l’exercice de la responsabilité individuelle. Elle n’est donc pas la source de tous les abus, mais elle n’est pas pour autant l’origine de tous les bienfaits. Encore faut-il, en effet, que le propriétaire du capital utilise ses droits pour servir la justice sociale et la dignité humaine. La propriété privée des moyens de production se justifie par la contribution au bien commun, sans quoi, même juridiquement établie, elle n’a pas de légitimité morale et politique.

Affirmé dès Rerum novarum, le principe de responsabilité individuelle active, distinct et supérieur au droit de propriété, garde toute son actualité. Léon XIV le rappelle aux tenants du capitalisme numérique, qui oblige plus que jamais à évaluer comment l’actionnariat exerce le pouvoir d’orienter l’entreprise. Quel avenir prépare-t-il ? A-t-il souci du travail humain ? Des limites naturelles ? Reconnaît-il que l’entreprise n’est pas son bien, mais une communauté humaine dont il n’est qu’une des parties prenantes, avec ses devoirs propres ? Ou bien se sent-il détenteur d’un droit à la toute-puissance qu’autojustifie une performance finale dont il tire orgueil et bénéfice ?

À l’ère du numérique global, ces questions sont existentielles. Les moyens de production ne sont plus seulement des machines, des usines ou des terrains. Ce sont aussi des données, des algorithmes, des plateformes capables d’organiser et d’orienter nos achats, nos emplois, nos idées et nos relations. La détention du capital des entreprises numériques donne un pouvoir bien plus grand que celui des industriels de 1891. Et, plus encore, le système numérique généralisé tend à nous déposséder collectivement du discernement entre les moyens et les fins économiques, obscurcissant davantage la responsabilité des décisions individuelles.

De Rerum novarum à Magnifica humanitas, la même exigence anime donc la pensée sociale-chrétienne : le pouvoir actionnarial n’est légitime que s’il clarifie en quoi les responsabilités qu’il exerce servent le bien commun. Sans cela, comme l’a aussi établi l’enseignement constant de l’Église, il est licite de résister à un ordre injuste.

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