Le saint part de la foi, parle au nom de la foi, demande la foi. Rien d'autre. Cette foi porte sur le point précis qu'il a reçu autorité de Dieu

Publié le par Michel Durand

Les alpes, le soir au coucher du soleil, maison Saint-André

Les alpes, le soir au coucher du soleil, maison Saint-André

" Précisément, comme suite à ce que nous avons dit de la mort à soi-même, il apparaît que, pour le saint, ça ne l'intéresse tout simplement pas de l'être ou de ne pas l'être."J. Ellul 

C’est parce que je pose un parallèle entre l’ouvrage de Jacques Ellul, Éthique de la sainteté, et le véritable disciple d’Antoine Chevrier, que je pense à déposer ces pages 885-888, pour sortir de mon séjour-type-ermitage à la maison du Prado Saint-André.

Que le sacré nourrisse la sainteté. Sortir du temple pour répondre dans le siècle à la soif de sainteté.

 

L’Ethique de la responsabilité

 

Le héros, en second lieu, est porteur de sa force, de ses exploits, de son charisme. Il est apprécié, par le monde, d'un point de vue que Kierkegaard appellerait esthétique. Et il devient un héros par la légende qui se constitue autour de lui, la légende qui est reçue par le corps social et transmise d'après la nature spécifique de son apport et de son aventure historique.

Le saint est ce qu'il est, par l'autorité divine dont il est revêtu. « L'autorité divine est ici le facteur qualitatif décisif. » Bien entendu, cela paraît tellement insupportable aux autres hommes qu'ils cherchent aussitôt à transformer le saint en héros, c'est-à-dire à le ramener à une exemplarité morale par une normalisation, un réductionnisme ecclésiastique. Mais précisément ceci représente le contresens absolu de la sainteté : comme le dit Kierkegaard pour l'apôtre, on ne peut pas le reconnaître pour tel

en évaluant au point de vue esthétique ou philosophique [ou religieux] la teneur de la doctrine [ou de la morale, de la vie, des miracles] que je dois ou peux arriver à cette conclusion : ergo celui qui l'a annoncée a été appelé par une révélation, ergo il est un apôtre [un saint]. Il faut dire exactement l’inverse : celui qui est appelé par une révélation [...] part, [...] du fait de cette révélation, de l'autorité dont il est investi

Autrement dit, le héros se voit, on le reconnaît par des expériences et des critères humains. Est un héros celui qui criera « vive la République ! » (ou n'importe quoi) devant les adversaires qui le fusillent. Le saint n'est pas discernable par des moyens humains. Le saint est inévitablement aussi caché que le Dieu qui l'a mis à part. Oui peut savoir qu'il a été mis à part ? C'est l'histoire de tous les prophètes de l'Ancien Testament. Pratiquement rien ne les distingue des faux prophètes. Et Jésus le confirme quand il rappelle que les pères de ses auditeurs ont tué les prophètes. La situation n'a pas changé. Il est évident que, si ces Israélites pieux avaient reconnu un vrai prophète, ils ne l'auraient pas mis à mort. L'autorité dont le saint est investi n'a aucune démonstration concrète à opposer à ceux qui questionnent. Et il est parfaitement vain de procéder à une enquête approfondie sur les visions, miracles, attitude morale, etc., de telle personne que l'on propose comme saint - et vérification faite, proclamer et déclarer sa sainteté. Seul Dieu sait ce qu'il en est. L'Église, pas plus que l'homme quelconque, ne peut dire que telle personne est un saint. Et le martyre n'y fait pas davantage, et pas davantage la correction de sa théologie. Je n'ai donc à tenir pour saint ni celui qui dit, ni celui qui fait, ni le grand (et juste) théologien, ni le serviteur dévoué des pauvres, mais seulement celui (comme le prophète) qui déclare qu'il est revêtu de l'autorité divine. Cette autorité est le facteur décisif qualitatif, et ne présente rien de quantitatif. Ni le rassemblement des foules, ni la réussite de la prédication. Dieu ne peut pas garantir celui qu'il met à part d'un secours visible ni d'un arsenal de preuves. À ce moment Dieu ne serait pas différent de n'importe quel chef d'État qui donne armée à ses généraux et billets de créance à ses ambassadeurs. Dieu ne peut pas se mettre au service des hommes en leur apportant une certitude matérielle, ce serait un non-sens.

Le saint part de la foi, parle au nom de la foi, demande la foi. Rien d'autre. Cette foi porte sur le point précis qu'il a reçu autorité. Et cette autorité est « une qualité spécifique intervenant d'ailleurs et revendiquant la qualité, alors que le fond du discours ou de l'action est indifférent du point de vue esthétique ». En cela elle se différencie radicalement de tout ce que, dans le monde, on appelle autorité. Celle-ci est toujours transitoire, appelée à disparaître, car elle est dans la temporalité. L'autorité qui vient de Dieu est qualitativement différente, simplement parce qu'il y a une différence qualitative entre Dieu et l'homme, différence essentielle et éternelle. « La situation introduite par le paradoxe religieux (qui n'est pas objet de pensée mais de foi) paraît quand Dieu confère à un homme particulier l'autorité divine. » Tel est le saint. Il n'entre pas dans le cadre normal des relations sociales ou interpersonnelles (une fois encore, je rappellerai que Bernanos l'a parfaitement vu). « Le rapport qu'il soutient est de l'ordre du paradoxe par le fait d'une qualité spécifique que nulle immanence ne peut révoquer dans l'égalité de l'éternité.»

Mais ici paraît une différence entre l'apôtre dont parle Kierkegaard et le saint. Pour l'apôtre, il y a l'affirmation qu'il est envoyé par Dieu et a reçu cette autorité. Il n'a pas d'autre preuve à avancer que son affirmation : je suis appelé par Dieu. Alors que le saint ne peut même pas avancer cela. L'apôtre est un envoyé, donc il doit renvoyer à celui qui l'a envoyé. Il doit dire qu'il est effectivement cet envoyé de ce Seigneur qui a toute autorité. Le saint n'a pas à se proclamer saint, pas plus que les prophètes (qui parlaient bien au nom de l'Éternel) ne s'attribuaient la qualité de prophète. Non seulement le saint n'a pas de preuve ni d'autorité matérielle, mais encore il ne peut même pas se dire choisi par Dieu et saint. Précisément, comme suite à ce que nous avons dit de la mort à soi-même, il apparaît que, pour le saint, ça ne l'intéresse tout simplement pas de l'être ou de ne pas l'être. Ce n'est pas de l'ordre de ses préoccupations. Il n'a pas à proclamer qu'il a autorité de la part de Dieu. D'ailleurs, pour Jésus, c'était la même chose : il se présente comme Fils de l'homme et non pas comme Fils de Dieu. Il ne dit jamais qu'il a autorité, que Dieu lui a donné autorité (quand il proclame que tout pouvoir lui a été remis, c'est après la résurrection). Ce sont les autres qui disent de lui : « il enseigne comme ayant autorité», ou qui lui posent la question : « Par quelle autorité fais-tu ces choses ?» Et il est précisément très important de constater que Jésus ne répond pas à cette question. Il ne met pas en avant l'autorité du Père. Il pose une question lui-même, ironique, à ses interlocuteurs, et à la fin leur déclare qu'il ne dira pas d'où vient son autorité. Il ne se déclare pas lui-même le Saint d'Israël. De la même façon, le saint n'a pas à avancer sa qualité, sa spécificité ni son autorité.

Mais cette opposition entre la manifestation du héros et la non-manifestation du saint s'inscrit dans une trace tout à fait concrète au milieu des hommes. Si nous considérons ceux que l'on appelle des héros au travers de l'histoire, qu'ils soient grands hommes ou masses engagées dans des guerres et des révolutions, le héros est toujours producteur de conflits. Il n'apparaît jamais que lorsqu'il y a conflit, et sa présence aggrave toujours inévitablement le conflit et rend les ruptures plus radicales. Que le héros triomphe, et il ne peut que faire éliminer ses adversaires, car ses partisans le considèrent comme un demi-dieu et ne peuvent tolérer une opposition. Que le héros soit vaincu et meure en héros, le résultat sera le même, il sera déifié dans sa mort et cela produira une haine irrémédiable contre ses bourreaux. La présence du héros provoque ou aggrave les ruptures, toutes les ruptures, et entraîne (positivement ou négativement) une situation de domination. Peu importe que le héros soit un héros de la révolution, ou de la guerre, ou de l'État, cela revient au même. Il y a toujours, au bout de la carrière d'un héros vivant ou mort, une domination: c'est ainsi que va se manifester son autorité.

Alors que l'œuvre du saint est en tout inverse. Il est mis à part, séparé, précisément pour rompre la logique de la violence et du mode infernal des dominations. Il n'est pas lui-même la pierre angulaire sur laquelle viennent se briser les bâtisseurs. Il n'a pas à introduire l'épée. Il n'est pas lui-même la pierre de scandale. Il n'a pas à vouloir provoquer la division entre les gens de la même maison. Il n'est pas Jésus lui-même ! Il est séparé des autres pour vivre selon la loi du royaume, qui est une loi de réconciliation, d'amour et de pardon. Le saint est donc, dans son autorité, exactement l'inverse du héros. Il est producteur de rencontre, de dialogue, de réconciliation, de pacification. Et précisément il faut pour cela qu'il soit le saint, le séparé. S'il appartenait à l'un ou à l'autre parti (famille, parti politique, patrie, etc.) il deviendrait inévitablement un héros. Il faut que ce ne soit pas lui qui se désengage, mais Dieu même qui le sépare, qui le mette à part, différent de tous les autres, et investi de cette autorité sans fondement (humain), précisément pour pouvoir être médiateur (entre les hommes), réconciliateur en dépassant par sa sainteté les ruptures. Et son autorité apparaît alors quand justement il est reconnu non pas pour saint ni faiseur de prodiges, mais quand se manifeste son pouvoir de réconciliation et que de deux étrangers, de deux ennemis, il fait deux frères. Là son autorité devient visible, là seulement, mais justement il ne s'agit d'aucune autorité telle que le monde et l'homme peuvent la concevoir !

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article