Là où il y a plus de gratitude, là où est vaste le récipient de la gratitude, où existe un tempérament de gratitude, il y a plus de bonheur
Frère François Cassingena-Trévedy, Douze constellations pour une année d’éveil, Albin Michel, 2026, à ma perception, ne s’exprime pas vraiment avec simplicité.
Lire, puis relire, ses petits textes - des pensées - m’est indispensable pour que je comprenne ce qu’il souhaite dire. J’imagine qu’il serait désolé de m’entendre prononcer ce que je ressens tenant dans mes mains son ouvrage.
Néanmoins, je note avec profit plumier passages ; ainsi celui-ci - page 69-70 :
L'immense majorité des hommes déchantent sur le versant de leur vie, c'est-à-dire déchoient du chant, facile et superficiel, qu'ils avaient d'abord imaginé : c'est de décanter, plutôt, qu'il s'agit, c'est-à-dire de se laisser réduire à la plus simple monodie, de réduire la difficulté de la chair à ce linéament de lumière dans lequel tout s'humilie et, finalement, se résume. Ne tenir plus qu'à un fil, à un fil d'or, non pas de cet or que l’on possède, mais de cet autre qui se fait peu à peu de notre dépossession même.
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Lassitude des relations, des conversations et de cette multiplication superficielle de soi-même qu'entraîne l'intempérance contemporaine de ce que l’on appelle informatiquement les « contacts ». Lassitude, non pas dépressive, mais lucide. Tout laisser tomber, se laisser tomber tout entier soi-même, enfin, dans le grand Requiem des chers disparus. Se retirer, s'abîmer totalement en eux. Les gravir aussi, et s'élever en eux. Embrasser enfin, du haut des morts - du haut de notre propre mort dont ils nous passent le sentiment - le paysage total de la vie, jusqu'à ces contreforts, jusqu'à ces châteaux forts légèrement voilés, là-bas, de la Lumière.
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La lumière, ce soir, est de si grand arroi (train, équipage accompagnant un grand personnage), que l'oraison s'allonge en un simple regard.
Et ceci : p.138-140
Il n'est pas jusqu'à une certaine pratique abrutissante et obsessionnelle de l'ascèse qui, parée des prestiges de la ferveur et prétextant volontiers le dessein d'assurer le triomphe de l'esprit, ne compromette en réalité le règne de l'esprit et, corrompant le christianisme en un matérialisme de plus, n'achève de persuader ses adversaires de son intrinsèque agressivité. Autrement dit, il n'est pas jusqu'à une certaine violence à l'égard de soi-même qui, maladroitement exercée, ne soit une violence à l'égard de tous les hommes. Aussi, sans énerver l'ascèse inhérente à la vie chrétienne, ni perdre l'estime pratique que nous devons avoir pour elle, ni rien renier de la folie à laquelle peut conduire l'amour du Christ crucifié, devons-nous soumettre au discernement notre rigueur personnelle, de sorte qu'elle ne soit jamais solidaire de la moindre agressivité à l'égard des autres hommes ni de la moindre condamnation sommairement prononcée sur eux. Rien de forcené ne saurait porter le cachet de la spiritualité authentique.
Là où il y a plus d'outrance, il y a moins d'esprit et, à bien considérer l'effet de celle-là à longue échéance, le dommage est considérable, dans le sens - paradoxal - d'une dé-spiritualisation du monde. Au vu rétrospectif de son exercice historique, un certain christianisme se voit dans l'obligation de se faire pardonner bien des violences qu'il a commises dans la société des hommes, jusqu'à travers ce visage forcené que certains ont donné de lui, en se montrant violents à l'égard d'eux-mêmes, d'une violence que n'agrée pas le Dieu de Jésus-Christ. Retournement pervers, contre soi-même, d'une violence destinée à autrui, l'outrance ascétique s'est bien souvent révélée, dans l'histoire, comme la sœur de l'intolérance.
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Outre qu'ils sont plus intelligents que ceux qui assènent, ceux qui suggèrent sont aussi plus utiles. Pourvu qu'ils ne relèvent point de la faiblesse ou qu'ils ne se constituent point en mirages séduisants ni en stratagèmes pour induire en de faux jours, les clairs-obscurs sont infiniment plus avantageux, pour instruire et éclairer l'avenir, que les lumières insolentes, qu'il s'agisse de celles qui, depuis longtemps déjà, s'érigent contre le christianisme, ou de celles qui, dans son sein, s'accaparent la vérité avec cet esprit d'intolérance et de revanche qui marque de son cachet toutes les aftirmations identitaires. La prétention, la simple idée de défendre la religion est le plus sûr moyen d'en ruiner le crédit et l'attrait aux yeux du monde, de ce monde qui peut légitimement réclamer, comme le premier de ses droits, que l'on respecte ses doutes et que l'on marche au pas de ses tâtonnements.
Aussi, quoiqu'ils soient persuadés du contraire, les plus dommageables et les plus calamiteux à la religion sont-ils aujourd'hui les croisés et les ligueurs d'une nouvelle espèce, cependant que, pénétrés de l'esprit contemporain en ce qu'il a de plus fin et de plus honnête, les compagnons d'obscurité apparaissent déjà comme les authentiques serviteurs de l'élévation spirituelle de l'humanité. C'est qu'il n'est point d'argument plus puissant en faveur de la lumière que le naturel et le sérieux que l'on apporte à besogner dans son obscurité propre, accompagnés du respect constant que l'on voue à celle d’autrui.
Ou encore cette page :
Ce n'est point la gratitude qui est proportionnelle au bonheur reçu, mais, à l'inverse, le bonheur - tour le bonheur possible - qui est proportionnel à la gratitude. Car là où il y a plus de gratitude, là où est plus ouvert et plus vaste le récipient de la gratitude, là où préexiste un tempérament plus foncier de gratitude, il y a plus de bonheur possible - tout le bonheur possible. La gratitude ne remercie pas seulement le bonheur : elle le décuple; elle ne le décuple pas seulement : elle le crée. Et se contentant de la lumière, du verre d'eau fraîche et de l'air que l'on respire, la gratitude est source de la frugalité.
François Cassingena-Trévedy, moine poète : « En l’homme, on apprend Dieu »
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