C'est ici que l'Église doit prendre racine et se construire. Elle ne peut être un ghetto coupé de la société. Elle est appelée à être ouverte à tous
Robert Divoux, « ancien » prêtre-ouvrier à Toulouse, adresse à ses contacts de nombreux articles de journaux ; un choix parmi ses lectures.
Fin août 2026, il écrit : « J’ajoute un 4ème texte que j’ai écrit, un témoignage.
C’est rare que je partage ma propre littérature ; mais je l’ai communiqué à 4 ami(e)s et ils m’incitent à le faire. »
Il est évident que je place en ce lieu cette page avec le souvenir du récit de mon parcours.
Avoir la foi ?
Récemment on m’a encore demandé ce que signifiait, pour moi, avoir la foi et être chrétien. Cette question me donne l’occasion, à 96 ans, de survoler mon passé et de prendre conscience, avec du recul, du sens que j’ai essayé de donner à ma vie.
En parcourant l'histoire humaine depuis mon petit poste d'observation, je continue de penser que Jésus-Christ est la personnalité la plus extraordinaire que j'aie découverte au cours de ma vie. Il m'émerveille. Son histoire, ses paroles et ses actes m'ont séduit et m’ont conduit à essayer de le suivre afin de donner un sens positif à mon existence. Les Évangiles ainsi que les autres livres de la Bible, transmis de génération en génération dans l’Église, sont ainsi devenus pour moi des outils essentiels pour concevoir comment vivre, penser, parler et agir d'une manière porteuse de vie comme l’a réalisée Jésus-Christ. Cette « lecture », je sais qu’il est fondamental de l’effectuer avec d’autres, dans un dialogue qui va parfois jusqu’à la confrontation. En particulier, au début de mon séminaire, le Père Chevrier (1826-1879) m’a aidé à ouvrir les yeux avec son livre « Le véritable disciple » que mon « directeur » m’avait proposé (pourtant l’édition, vieillotte, était fort peu avenante !). Si je suis au Prado depuis 67 ans là se trouve l’origine…
Jésus-Christ a lui-même résumé sa conception de la vie. L’apôtre Matthieu rapporte cette scène : un jour, Jésus est entouré d'une foule de pharisiens. Pour le mettre à l'épreuve, l'un d'eux lui demande :
« Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? »
Jésus répond :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C'est là le grand, le premier commandement.
Un second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes. »
(Matthieu 22, 37-40)
Deux ouvertures nous sont ainsi proposées pour découvrir le cœur de son message et avancer sur son chemin.
Seulement la première suppose d'avoir déjà rencontré le Seigneur. Or, chrétiens du XXIᵉ siècle, sommes-nous conscients que ce n'est le cas que d'une minorité des huit à neuf milliards d'êtres humains qui peuplent notre planète ?
La seconde, en revanche, peut être vécue avec tous, car aimer n'est pas une manière d'être réservée aux chrétiens. Croyants de toutes religions ou non-croyants, nous pouvons marcher sur le même chemin, dialoguer, choisir d'agir ensemble dans tel ou tel domaine avec sous-jacente cette orientation.
Encore faut-il nous entendre sur le sens du mot « aimer ». Aimer ne se réduit pas au sentiment. Ce mot englobe l'amour, bien sûr, mais aussi l'amitié, la solidarité, la fraternité, le souci de la justice sociale et l'engagement collectif à travers les associations ou les choix politiques. Se limiter à notre seule vie personnelle, à notre ego, serait profondément réducteur, nous avons tous un entourage et nous sommes tous insérés dans une vie sociale qui concerne, en définitive, l'humanité tout entière.
À ce sujet, le pape François écrivait entre autres dans La Joie de l'Évangile (n° 205) :
« La politique, tant dénigrée, est une vocation très noble ; elle est une des formes les plus précieuses de la charité, parce qu'elle cherche le bien commun. »
Être « porteur de vie » exige donc d'assumer pleinement notre humanité, de ne jamais nous évader de la réalité, qu'elle soit merveilleuse ou tragique. C'est conjuguer le verbe « aimer » dans le concret de l'existence, au quotidien, dans les gestes ordinaires, les tâches les plus simples, et pas seulement lors d'événements exceptionnels qui, d'ailleurs, ne surviennent pas dans toutes les vies, ni très souvent.
Jusqu'ici, je n'ai pas encore abordé ce qu'apporte la foi chrétienne elle-même. Pourquoi cette confiance totale en Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu avec le Père et l'Esprit Saint, existe-t-elle chez certains et non chez d'autres ?
Ma première réponse est toute simple : je n'en sais rien.
En ce qui me concerne, je sais que, rentrant à l’École Supérieure du bois, le témoignage d’un nouvel ami qui se trouvait être chrétien (je ne l’étais pas encore) m’a marqué. Il s’en est suivi un an de discussion sur le sujet avant que je me reconnaisse croyant…
Je pense que la foi s'enracine dans un don reçu, et ce don est gratuit. Peu à peu, ou parfois comme un éclair, on découvre la dimension infinie de cet amour que le Christ nous porte à tous. « Je crois » est alors notre réponse à cet appel : il devient évident qu’un tel amour ne peut venir que de Dieu. Avoir la foi n'est pas le fruit d'un effort personnel, mais d’un accueil. Et, en passant, il n'y a donc aucune raison d'en tirer orgueil ou de se croire supérieur aux autres ; au contraire, en se disant croyant on reconnait qu’on est redevable de ce qu’on a reçu.
Et cette foi chrétienne ne nous arrache pas au concret de notre histoire pour ne vivre qu’en pensant « aux choses de Dieu ». Elle nous pousse au contraire à vivre pleinement notre humanité dans le concret, en contemplant comment le Christ a vécu la sienne il y a 2.000 ans, et en s’en inspirant pour vivre la nôtre.
Il n’a pas connu le smartphone, ou le chômage, ou… (je pourrais ajouter mille exemples), mais si cela avait été le cas son comportement aurait été orienté par la même conviction que celle qu’il a eu au long de sa vie terrestre : faire dans ces situations de toute pensée, de toute parole, de toute action un pas de plus vers l’amour.
La foi ne m’isole donc pas ; elle m’incite au contraire à découvrir mes liens avec une multitude d'êtres humains, croyants ou non ; liens qui se présentent sous des formes multiples et m’aident à grandir en humanité.
De plus je pense que c'est dans ce terreau que l'Église pourra prendre racine et se construire. Elle ne peut être un ghetto coupé du reste de la société. Elle est appelée à être une communauté de foi, greffée sur le Christ, et ouverte à tous à travers les relations que nous développons.
Comme l'écrit le pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas (Introduction, 1-2) :
« Chrétiens, nous pouvons participer activement à toutes les initiatives qui construisent un monde plus juste, et nous pouvons appeler d'autres personnes à collaborer avec nous pour promouvoir le développement intégral de chaque être humain.
Nous souhaitons entrer en dialogue avec tous les hommes et toutes les femmes de notre temps, avec lesquels nous partageons les événements, les questions et les aspirations de l'humanité.
Nous voulons chercher avec eux de nouvelles voies au service du bien commun et d'une vie digne pour tous. Cette attitude de dialogue fait partie intégrante de la vocation de l'Église. »
En résumé, se reconnaître dans la foi chrétienne, c'est choisir de vivre pleinement son humanité à la lumière de tout ce que nous savons de Jésus-Christ, en le prenant pour guide dans la réalité concrète de l'existence, dans le vrai de notre vie. C'est aussi œuvrer pour que tous les êtres humains puissent, chacun selon son histoire, grandir aussi en humanité, vivre ensemble en paix, et découvrir Jésus s’ils le croisent sur leur chemin.
Les formes que prendra cet engagement varieront selon les personnes et leur cadre de vie. Mais elles ne devront jamais perdre de vue l'essentiel : l'amour universel, cette « civilisation de l'amour » dont parle souvent le pape actuel Léon 14 (Par exemple à Lampedusa : « il s’agit de donner une forme spirituelle, culturelle, juridique, politique et économique à la civilisation de l’amour »)
Et l’âge n’est pas un empêchement pour avancer sur ce chemin, même si les pas sont plus lents et l’allure plus incertaine !
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