GAZA : Les bombardements sont privilégiés la nuit sur des domiciles privés, avec l'acceptation préalable de quotas précis de pertes civiles
Yuval Abraham et Rachel Szor ont reçu le prix spécial du jury à la 83e Mostra de Venise pour leur documentaire « Naza », le 12 septembre 2026. Daniele Cifala / NurPhoto/AFP
Dans la ligne de mes pages précédentes, voici cet article :
« Naza » : en Israël, le documentaire sur Gaza primé à la Mostra provoque la fureur.
Maÿlis de Bantel, correspondante à Jérusalem.
La Croix - Publié le 15 septembre 2026
Primé à Venise, le documentaire « Naza » , qui décrit, à partir de témoignages de soldats et de membres du renseignement israélien, comment les pertes civiles massives ont été tolérées à Gaza, déclenche une violente polémique en Israël.
Quatre lettres pour « dommage collatéral ». En hébreu, Naza est l’acronyme militaire de nezek agavi, la marge de victimes civiles jugée tolérable lors d’une frappe ciblée. C’est aussi le titre du documentaire qui enflamme Israël depuis qu’il a reçu, samedi 12 septembre, le prix spécial du jury à la Mostra de Venise.
Pendant près de trois ans, Yuval Abraham et Rachel Szor, déjà récompensés en 2025 pour No Other Land, ont recueilli les témoignages anonymisés de 24 soldats et membres du renseignement ayant participé à la guerre à Gaza. Ils y décrivent la fabrique des cibles et les mécanismes qui ont, selon eux, permis des pertes civiles massives. Plus de 73 000 Palestiniens ont été tués dans l’enclave depuis octobre 2023, selon le ministère de la santé du Hamas, dont les chiffres sont repris par l’ONU. Femmes, enfants et personnes âgées représentent plus de la moitié des morts identifiés
Les réalisateurs accusés d’être des ennemis d’Israël
Depuis dimanche, les chaînes israéliennes consacrent de longues heures d’antenne à ce qu’elles décrivent comme une « offensive majeure » contre l’État hébreu. Le ministre de la culture, Miki Zohar, a accusé les deux réalisateurs de « trahison d’État » et réclamé qu’ils soient déchus de leur nationalité. L’armée, qui se présente souvent comme « la plus morale du monde », a dénoncé un film fondé sur « des témoignages anonymes d’individus dont l’identité ne peut être vérifiée ».
Dans la foulée, le chef d’état-major, le général Eyal Zamir, a demandé au procureur général militaire d’examiner d’éventuelles « mesures juridiques concernant le film et les personnes impliquées », au nom d’« allégations mensongères » et de possibles risques pour la sécurité des soldats et de l’État.
Même front du côté politique. « Ennemis d’Israël ! » a lancé Avigdor Lieberman, leader du parti nationaliste Israël Beitenou, raillant un festival « woke » et « antisémite ». Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major devenu l’un des principaux rivaux de Benyamin Netanyahou, a fustigé un film qui « salit le nom de nos soldats pour récolter des applaudissements dans des festivals à l’étranger ».
Naftali Bennett, chef de l’alliance d’opposition Ensemble, est allé jusqu’à parler de « terrible accusation de meurtre rituel contre nos fils et nos filles », en référence aux accusations antisémites médiévales. Les rares soutiens sont venus de la gauche : le président de Hadash, Yousef Jabareen, a ainsi remercié les réalisateurs d’avoir exposé « ces crimes horribles et la réalité brutale à Gaza ».
« La majorité des victimes à Gaza sont des Naza »
À six semaines des élections parlementaires, cette quasi-unanimité dit la profondeur du traumatisme du 7-Octobre, qui a fait environ 1 200 morts en Israël et 251 otages. Mais aussi la persistance d’un puissant réflexe de défense de Tsahal, jusque chez les adversaires les plus déterminés de Netanyahou. Nadav Weiman, directeur de l’organisation Breaking the Silence, affirme pourtant que les pratiques décrites dans le documentaire recoupent les témoignages recueillis par son ONG de vétérans. Jusqu’à considérer, selon eux, la mort de vingt civils comme un coût acceptable pour atteindre « un chauffeur de camion subalterne » du Hamas. « Pour Tsahal, la majorité des victimes à Gaza sont des Naza », assure cet ancien soldat.
Mais le clivage politique israélien porte peu sur la brutalité de la guerre déclenchée en réaction aux massacres du Hamas. À l’extrême droite, certains la revendiquent ouvertement, à l’instar du ministre de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, qui appelait encore en août à « éliminer 30 à 40 » personnes chaque nuit à Gaza. De nombreux autres, au sein du bloc anti-Netanyahou, admettent la violence des opérations, tout en refusant d’y voir des crimes de guerre. Yaïr Golan, chef des Démocrates, avait ainsi accusé en mai 2025 l’État hébreu de « tuer des bébés comme passe-temps », avant de préciser, face au tollé : « Israël n’a pas commis de crimes de guerre à Gaza. »
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