Le désert ou le choix entre la vie et la mort.

Publié le par Michel Durand

Rentrant du Maroc, plus exactement de Ouled Jacoub (Skoura), je découvre cet article de Daniel Duigou, prêtre, que j’ai rencontré en ce lieu.

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La Croix, 12-13 mars 2011

Commentaire sur l'Evangile du premier dimanche de Carême, Mt 4,1-11.

Le désert ! C'est actuellement la grande mode touristique. Mais pour quelle raison les touristes sont-ils si nombreux à vouloir y passer leurs vacances, alors que les Bédouins sont les premiers à s'étonner que l'on puisse courir voir un lieu où il n'y a rien, ou presque? Est-ce la recherche de l'aventure et du risque lorsque l'on vit habituellement dans un monde de plus en plus aseptisé où tout est prévu et garanti d'avance? Oui, sans doute, mais aussi parce que cet autre monde, ce désert où l'homme est en danger, nous renvoie à une part de notre propre vérité intérieure.

Le désert, c'est le lieu où l'on peut se perdre. Et mourir. Pas de panneau de signalisation. Rien que le soleil qui grille la peau en quelques secondes. Rien que la voix intérieure pour décider quelle direction prendre. Faire le choix entre la vie et la mort, sans autre aide que soi-même. 2010-2011-0297.jpg

Le désert, c'est aussi ça: l'absence de l'autre. La grande et belle solitude, que certains idéalisent par souci légèrement pervers d'esthétisme, creuse une distance de plus en plus infranchissable entre soi et la réalité. Le sentiment d'irréalité qui s'empare de la personne ne peut que paniquer l'individu le plus raisonnable. Les mirages deviennent la seule image d'un monde rêvé qui apaise provisoirement. Le manque qui tord les boyaux de l'être plonge alors l'individu dans le besoin que tout, c'est-à-dire n'importe quoi, vient combler. Mettre à tout prix fin à la douleur du manque, et tout de suite.

Le désert, au-delà de la photo sur papier glacé des magazines, c'est l'expérience que tout homme connaît lorsqu'il se croit le prince du monde et qu'il organise sa vie en conséquence: le monde tourne autour de lui. Il n'y a que lui seul qui compte. Avant lui, rien n'existait. Après lui, rien ne subsistera. Une position de toute-puissance qui est un formidable piège, car, au bout du chemin, se trouve la mort et pas la vie, la mort de l'homme (et de la civilisation) et pas la victoire du «vivant».

Jésus, en tant qu'homme, a donc lui aussi vécu cette tentation. Dans le récit, sous la plume de l'évangéliste Matthieu, les trois propositions du «tentateur» sont aussi fortes que pertinentes. Elles lui offrent précisément une position de toute-puissance: «ordonne», et tu seras comblé! S'il répondait «oui», Jésus, lui qui est en train de subir l'épreuve du manque dans le désert, serait aussitôt transformé en magicien: les pierres devenant des pains, tous ses désirs deviendraient des réalités. Il obtiendrait d'autre part l'immortalité: porté par les anges, rien ne pourrait atteindre son intégrité, finie la peur de la mort. Enfin, il serait le roi au-dessus de rois: il posséderait le monde entier et ne connaîtrait plus le besoin. Mais qui peut résister à une telle offre?

Jésus dit «non», trois fois. Définitivement «non». Sa parole le libère de la tentation de toute-puissance. De celle qui l'aurait conduit à la mort, c'est-à-dire à ne plus être homme. Ce «non» à la tentation de toute-puissance ouvre un chemin nouveau: il rend possible en lui la réalisation d'une humanité en gestation. Deux boussoles lui permettent de ne pas se perdre dans un imaginaire mortel. D'abord, Jésus répond à chaque fois en se référant à l'Écriture: «Il est écrit que...» Sa première boussole, c'est donc le fait d'appartenir à un peuple et à une histoire. Il n'est pas son propre père, sa propre mère. Il s'appuie sur un passé qui lui donne une première identité au sein d'une société, pour regarder son propre avenir. Ensuite, tout en s'appuyant sur cette parole venue de l'autre (de l'Autre, c'est-à-dire de Dieu), Jésus dit «je»: «Arrière, Satan!» Sa seconde boussole, c'est donc son désir de vivre un destin particulier dont il prend le risque, dans la subjectivité qui est la sienne. En disant «non», c'est bien lui qui prend la décision et pas quelqu'un d'autre. Il assume par un choix personnel une parole qu'il fait sienne. Il acquiert alors une seconde identité, celle qui signe sa différence. En accédant à sa liberté, il devient sujet d'un destin dont il se rend responsable vis-à-vis de lui-même comme des autres.

Mais, dans la bouche de l'homme de Nazareth, de quelle parole procède ce «non» à la toute-puissance? D'une simple sagesse philosophique? Non, son «verbe» se révèle être la Parole de Dieu, celle d'un Dieu qui nous aime. Dans la dynamique de la mort et de la résurrection du Christ, l'évangéliste Jean écrira: «Le Verbe s'est fait chair.» Jésus, en répondant à Satan, est lui-même cette Parole de Dieu qui libère l'homme. À nous d'emprunter le même chemin, à la recherche d'un nouveau vivre-ensemble. À nous d'en faire l'expérience dans notre propre désert, celui d'une modernité à construire dans le présent d'une actualité où il est de plus en plus difficile de trouver une boussole pour se repérer. Une question de vie ou de mort pour l'humanité en quête de sens.

 

DUIGOU Daniel

Publié dans Bible

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Jean-Marie Delthil 16/03/2011 11:59



Oui, tout celà est bien vrai il me semble... Nous sommes à nu si souvent, et peut-être effectivement à la croisée des chemins, à l'heure actuelle.


Merci...