Regard de miséricorde et/ou respect de la loi

Publié le par Michel Durand

Aujourd’hui et demain je publie des textes que j’ai reçus et qui posent, me semble-t-il, la question des tendances dans l‘Eglise. Soit l’Eglise attentive au respect de la loi, soit l’Eglise attentive aux personnes. Le dogme face à la miséricorde pour reprendre l’étude de Jean-Baptiste Metz, Memoria Passionis, cerf, 2009.

Alors que je demeure en recherche de théologiens sachant posé la question de Dieu et de l’annonce de la Bonne Nouvelle dans l’analyse d’une société post-capitaliste, certaines nominations d’évêques s’avèrent problématiques.

 

Aujourd'ui : Antoine Guérin, prêtre du prado.

"Malheureusement, beaucoup de personnes s'étaient éloignées de l'Église pendant les années durant lesquelles la "Loi" avait pris la place de l'Évangile de l'Amour".

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Joao Pessoa, le 8 décembre 2009.

Bien chers amis et amies.

 

 

 

 


Au début de l'année 1970, avec Bruno, nous débarquions au Brésil. Nous avions 32 ans. Le coeur ouvert à ce peuple inconnu et déjà adopté et aimé. Quarante ans après, j'aimerai évoquer ces débuts à Recife. Ce sera ma manière de vous faire partager cet anniversaire.

Les quatre premières années ont été sûrement les plus denses, les plus riches et les plus heureuses de ma vie. En effet, Dom Helder Câmara, qui avait demandé au Prado d'envoyer deux prêtres français pour travailler en milieu populaire, a accepté que pendant plusieurs années nous puissions vivre dans un quartier pauvre et travailler de nos mains pour pouvoir connaître ce peuple et communier plus profondément à sa vie, ses joies, ses souffrances, sa culture, sa religiosité et ses espoirs. Éliane, une Brésilienne, m'avait dit : « On ne peut parler de Jésus-Christ à des gens dont la seule préoccupation est de manger ! » C'était un appel à partager, à vivre avec, à sentir dans la peau et dans le cœur ce que ces masses d'exclus vivaient et ressentaient. Des religieuses auxquelles nous faisions part de ce projet d'insertion nous dirent : « Ce que vous voulez vivre, ce n'est pas perdre du temps, c'est en gagner ».

On nous indiqua une petite maison sur le flanc de la colline de Bela Vista. Bruno trouva un emploi d'aide maçon pour reconstruire les trottoirs de la ville et moi je fus embauché dans une usine de fabrication de piles électriques de 1200 ouvriers.

Les quatre années apparemment perdues du point de vue de l'action, nous ont fait gagner beaucoup de temps. Ce furent des années de contemplation intense à partir de la Parole de Dieu et du regard sur les personnes et les évènements. Années d'osmose et de nouvelle naissance : il a fallu réapprendre à parler, à manger, à s'habiller et entrer dans une culture différente, en vivant au jour le jour le quotidien des familles : Aller chercher l'eau en bas de la colline à la fontaine publique, prendre les bus entassés les uns contre les autres, faire le marché, apporter les ordures au brûleur public, faire la queue pendant des heures pour une visite médicale, jouer aux dominos avec un groupe d'hommes, participer aux fêtes et aux deuils, regarder la télévision chez les voisins ...

La présence d'un prêtre au travail a éveillé rapidement l'attention de toute l'usine, car des ouvriers m'ont vu célébrer la Messe dans la chapelle du quartier. Que de dialogues avant, pendant et après le travail. Tous les sujets sont abordés : les bas salaires, le manque de respect des lois du travail, la vie de famille, les religions, la richesse de l'Église, les Sacrements payants, les prêtres qui ne vivent que pour l'argent, la politique... Tout cela pendant la dictature militaire ! Au jour le jour, je notais les phrases des collègues : «Notre salaire, c'est une misère, un châtiment ». « Tu crois à l'enfer ? L'enfer, c'est ici ». « Les riches n'ont pas de Dieu. Leur Dieu, c'est l'argent ! » José, qui n'avait rien touché après 15 jours de travail, me disait : «Je n'ai pas existé pour eux ! Ils volent mon sang et ma sueur ! J'écrirai sur mon chapeau de carnaval : Ceux qui travaillent le plus, gagnent le moins ! »

Avec Bruno, nous ne nous faisions pas d'illusions : la pauvreté que nous avions choisie ne serait jamais celle de nos voisins et de nos compagnons de travail. Par exemple notre maison comportait 5 petites pièces pour nous deux, alors que nos voisins d'à côté n'avaient que deux pièces pour 5 personnes ! De plus, avec nos études, nous avions un énorme capital de connaissances. Oui, nous serions toujours riches et étrangers ! Ce qui est sûr, c'est que tous ces exclus avec lesquels nous avons vécu nous ont beaucoup enrichis et évangélisés.

Au cours de ces années, bien des choses ont changé au Brésil, en particulier grâce au gouvernement Lula. Malheureusement, il y a encore des millions de personnes qui n'en bénéficient pas et vivent en dessous du seuil de pauvreté. À Recife, dans ce diocèse qui a tant souffert après le départ de Dom Helder, enfin un nouvel évêque donne un souffle évangélique et réanime l'espérance dans le cœur des pauvres et des personnes qui prennent l'Évangile au sérieux. Malheureusement, beaucoup de personnes s'étaient éloignées de l'Église pendant les années durant lesquelles la "Loi" avait pris la place de l'Évangile de l'Amour. À cause du scandale de « l'excommunication », beaucoup de personnes en France ont demandé à être rayées des listes de baptême ne voulant plus faire partie d'une Église si inhumaine !

Aujourd'hui, je suis toujours dans le Nordeste Brésilien, dans une paroisse populaire de la banlieue de Joâo Pessoa, bien conscient de mes limites et en même temps de la mission qui m'est confiée : Semer la Bonne Nouvelle de Jésus Christ dans le cœur de personnes qui ont soif de justice et de respect de leur dignité !

Veuillez excuser cette évocation du passé. Je vous demande seulement de vous unir à mon action de grâce. Vous vivez les uns et les autres dans des contextes bien différents. Cependant nous savons tous que les causes de la pauvreté et de la misère sont pratiquement les mêmes dans le monde. Comme le proclamait Dom Helder Camara : « Dans les pays riches comme dans les pays pauvres, il faut réaliser une révolution structurelle, car les pauvres des pays riches et les pauvres des pays pauvres souffrent des mêmes maux.»

La rencontre des exclus, en Europe, se vit de bien des manières et provoque engagement et solidarité. Beaucoup d'entre vous vivent cela. Que d'organismes de la société civile, que d'associations religieuses ou laïques se mettent au service des exclus et réagissent contre les projets de loi ou les lois qui provoquent davantage d'exclusion. La rencontre avec les émigrés et tant d’autres marginalisés permet d’apprécier leur art de vivre, leur sagesse, leurs valeurs culturelles et provoque de part et d'autres un bel enrichissement. Pour les chrétiens s'ajoute la joie de rencontrer par eux le Christ vivant : « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » (Mt. 25, 40)

N'est-ce pas là le sens de Noël ? Accueillir la nouveauté de Dieu qui se met à notre portée, en se faisant petit, limité, dépendant pour nous enrichir de sa pauvreté. Accueillir l'espérance qui est toujours vivante quels que soient les évènements de nos vies. Partager ce que nous sommes pour transmettre le bonheur et aider à la construction d'un monde plus juste, plus solidaire, plus humain.

À tous et à toutes, je souhaite un Noël de vraie joie et de vraie paix pour que cette année qui va s'ouvrir soit belle.

Avec toute mon affection et l'assurance de ma prière.

Antoine Guérin

P. Antoine Guérin Caixa Postal 34

58.010 - 970 - Joao Pessoa - PB BRÉSIL

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Publié dans Eglise

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