Pour que des incroyants s’ouvrent à la Parole de Dieu il est devenu nécessaire que des chrétiens laïcs se consacrent totalement à l’Évangile

Publié le par Michel Durand

Mgr Alfred Ancel vers les années 80

Mgr Alfred Ancel vers les années 80

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Je souhaite aujourd’hui revenir sur l’entretien, enregistré en vidéo, de Francesca et publié le 19 octobre sur ce blogue.

Je repense à sa rencontre avec Mgr Alfred Ancel. Il l’encouragea à vivre une consécration laïque en la mettant, sous son regard, dans la ligne de l’observation des conseils évangéliques. Pauvreté, obéissance, chasteté. Avec le vocabulaire du Prado, nous dirions : vivre un engagement  chrétien pour suivre Jésus-Christ de plus près. C’est certainement à cela que pensait le Père Ancel.

Alfred Ancel est né en 1898. Il est mort en 1984. Il fut supérieur général du Prado de 1942 à 1971. Évêque auxiliaire de Lyon de 1947 à 1973.

Je l’ai souvent rencontré, soit à Lyon, dans son bureau de la rue Bonnefoi, soit à Rome, au séminaire français où il logeait notamment pendant les sessions du concile. Je me rappelle qu’il parlait souvent de l’importance des laïcs. Il disait qu’aujourd’hui, le monde étant tellement sorti de l’Église, que l’Evangile étant tellement loin des gens, les prêtres et les religieux ou religieuses ne suffisaient plus pour convertir les personnes ; il fallait que tous les baptisés accomplissent cette tâche missionnaire. Souvenir : « Pour convertir à l’Évangile les hommes et les femmes de ce temps, les prêtres ne peuvent plus suffire. Il y faut l’engagement de tous les chrétiens. »

Autrement dit, les laïcs qui se sentent appelés à vivre cette mission apostolique doivent être encouragés notamment en les recevant, par exemple, dans une consécration pour se mettre à la suite de Jésus-Christ. C’est, me semble-t-il, parce qu’il avait cela en tête, qu’il proposa à Francesca cette forme d’engagement évangélique privé. Il existe, en effet, selon le droit canon, des formes de laïcat consacré avec des vœux privés, même si l'engagement se fait devant un évêque, ce qui le rend un peu public. Dans ce cas précis, il faudrait savoir si des documents existent pour prouver, officiellement, la reconnaissance de l’engagement. Pour cette consécration, je n’en ai pas connaissance.

Mais pourquoi ai-je ressenti le besoin de reprendre ce sujet de la consécration de laïcs dans le but de vivre selon les conseils évangéliques ?

La réponse à ma question se trouve dans le dernier numéro de « Prêtres du Prado »; octobre 2018. On y parle d’un manuscrit inédit du Père Ancel qui daterait des années 1978/79. « Suivre Jésus-Christ de plus près dans une vie de laïc » ; ou, « l’appel à la perfection évangélique dans une vie de laïc ». Ce que j’ai lu dans ces pages a réveillé en moi le souvenir des paroles d’Alfred Ancel : « Nous ne sommes plus au XIXe siècle, le monde est maintenant tellement déchristianisé, qu’importe l’engagement de tous les chrétiens dans cet effort missionnaire. Les baptisés sont eux aussi appelés à pratiquer les conseils évangéliques de pauvreté, sobriété, chasteté obéissance : suivre Jésus-Christ ». Autant de sujets propres au Concile Vatican II. Voici quelques extraits de l’avant-propos de cet inédit.

« Je m'adresse directement à vous, chrétiens, qui voulez suivre Jésus-Christ de plus près et réaliser la perfection évangélique, tout en restant pleinement insérés dans la vie laïque par le mariage, le travail professionnel et vos divers engagements terrestres. Pour vous, suivre Jésus-Christ de plus près a une signification assez précise. D'une part, vous voulez vous donner à lui sans réserve et vous laisser conduire entièrement par son Esprit. D'autre part, vous voulez réaliser d'une façon adaptée à la vie laïque les exigences de l'Évangile et cela dans toutes vos activités. Il ne s'agit donc pas seulement pour vous d'une attitude intérieure, mais aussi de réalisations effectives. Vous voulez devenir d'autres Jésus-Christ dans toute votre vie. »

« Sans doute, comme le dit explicitement le Concile, tous les chrétiens sont appelés par Dieu à la sainteté (LG 39-42), mais il y en a qui, sans aucun mérite de leur part, sont davantage poussés par Dieu pour aller en avant (Ep 4,7) et qui sont davantage disponibles pour accueillir le don de Dieu (1 Co 15,10). » (...) « Ils ne prétendent pas être arrivés à la perfection, mais ils sentent que le Christ leur demande d'aller toujours plus en avant. Ils ne se croient pas supérieurs aux autres et ne veulent pas se séparer d'eux, mais ils sentent qu'ils doivent être pleinement fidèles aux grâces qu'ils ont reçues.

En effet, suivre Jésus-Christ de plus près, ce n'est pas une perfection à laquelle on est arrivé ; c'est une marche en avant qui ne se termine jamais. Cela ne veut pas dire qu'on soit sans faiblesse ; il y a des moments de découragement et de lâcheté : nous sommes tous pécheurs ; mais quand on a senti l'appel de Jésus-Christ à le suivre de plus près et qu'on veut lui être fidèle, on ne peut plus s'arrêter. Tout cela est impossible à définir ; c'est très difficile à décrire ; mais cela existe et quel que soit l'itinéraire que l'on suive, cette marche en avant est toujours marquée, à des degrés divers, par la volonté de se donner totalement au Christ et aux autres et par le souci des réalisations effectives. On ne veut pas se contenter de beaux sentiments, ni de belles prières, ni de quelques réalisations partielles. On veut aller jusqu'au bout. C'est donc à vous que je m'adresse, mes frères du Peuple de Dieu qui avez éprouvé, d'une façon plus ou moins consciente, l'appel du Seigneur à une vie plus profondément chrétienne. »

« Pour vous aider à comprendre l'absolu de votre appel, quelles que soient les déficiences qui vous marquent, les difficultés que vous rencontrez et le caractère progressif de votre réalisation, je vous présenterai un prêtre séculier, le père Chevrier, non pas pour que vous copiiez ce qu'il a fait, car il était prêtre et vous êtes laïcs, mais parce que, pendant sa vie, il s'est trouvé exposé à des difficultés semblables à celles que vous rencontrez vous-mêmes. Prêtre séculier, il a osé affirmer que la perfection évangélique était pour lui comme pour les religieux et que, dans un sens, en raison de son ministère auprès des hommes il devait dépasser les religieux (VD p.121). Il n'a jamais mis en doute la valeur de la vie religieuse ; il a eu beaucoup d'amis parmi les religieux et son principal confesseur a été capucin. Mais il a réclamé pour lui, prêtre séculier, le droit de devenir un vrai disciple du Christ et de le suivre de plus près ».

 

Je retranscris aussi, grâce à ce même numéro de Prêtres du Prado, quelques passages de l’homélie du Père Ancel prononcée en 1979 à la célébration du centenaire de la mort du Père Chevrier. Les caractères gras sont de mon fait : souvenir des paroles d’Alfred Ancel m’adressait.

(…) À son époque, le père Chevrier avait perçu la nécessité d'une conversion des prêtres selon l'Évangile. Hélas, on ne l'a pas assez écouté. Mais aujourd'hui, cela ne suffirait pas. Il ne suffit pas que des prêtres vivent selon l'Évangile pour que les incroyants se réveillent et deviennent disponibles pour écouter la Parole de Dieu. Il est nécessaire qu'il y ait aussi des chrétiens laïcs qui se convertissent, en se donnant entièrement à Jésus-Christ pour le suivre de plus près dans la conformité à l'Évangile. Je ne parle donc pas maintenant des vocations sacerdotales et religieuses qui resteront toujours nécessaires ; mais des chrétiens laïcs qui, dans le mariage, dans la vie professionnelle et dans leurs divers engagements terrestres, sont appelés à vivre selon l'Évangile.

Je n'hésite pas à dire qu'ils sont nécessaires aujourd'hui. Notre époque exige en quelque sorte que des laïcs s'engagent, tout en restant laïcs, dans les voies de la perfection évangélique. Nous ne pourrons vraiment apporter, d'une manière valable, l'Évangile aux incroyants que dans la mesure où des membres suffisamment nombreux du Peuple de Dieu se décideront à suivre Jésus-Christ de plus près, pour se rendre plus capables de travailler efficacement au salut de leurs frères.

D'ailleurs, nous ne partons pas de zéro et on peut dire que cet appel que je vous transmets aujourd'hui a déjà été entendu, spécialement dans des mouvements apostoliques ou dans des groupes de prière ; mais il a besoin d'être répercuté plus largement et d'être approfondi. (…)

Je n'adresse pas seulement mon appel à la perfection évangélique aux membres des mouvements apostoliques ; je l'adresse aussi à ceux qui ont surtout cherché Dieu dans la prière et dans la méditation de sa Parole ; je l'adresse enfin à tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, ont vraiment rencontré Jésus-Christ dans la foi. Mais, de même que je disais aux membres des mouvements apostoliques : le mouvement ne suffit pas pour que vous suiviez Jésus-Christ de plus près ; ainsi je vous dirais à vous qui fréquentez des groupes de prière, qui écoutez la parole de Dieu ou qui avez rencontré Jésus-Christ dans la foi : cela ne suffit pas. D'ailleurs Jésus lui-même l'a dit : « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le Royaume de Dieu, mais ceux qui font la volonté de mon Père qui est dans les deux ».

Autrement dit, la prière ne suffit pas et quand on a rencontré Dieu dans la prière, on risque, sous prétexte que l'on a trouvé Dieu, d'oublier ses frères ; ou de ne penser à eux qu'à l'occasion de dépannages ou d'un apostolat individuel. Oublier ses frères, c'est un signe qu'on n'a pas encore trouvé Dieu comme il veut être trouvé. Quant aux dépannages et à l'apostolat individuel, ils seront toujours nécessaires, mais ils restent insuffisants en face des besoins du monde d'aujourd'hui.

Par conséquent, même lorsqu'on a rencontré Dieu dans la prière, on a encore besoin de se convertir pour vivre selon l'Évangile. C'est à ce signe que l'on vous reconnaîtra comme mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres, comme je vous ai aimés. Cette conversion est certainement possible puisqu'elle existe. De fait, ils sont de plus en plus nombreux, ceux qui, ayant trouvé Dieu dans la prière, se donnent totalement aux hommes, dans un engagement collectif, au service de leur libération collective et de leur salut intégral. Ainsi la vie selon l'Évangile est proposée à tout chrétien qui veut suivre Jésus-Christ de plus près. En toute hypothèse une conversion selon l'Évangile est à la fois intérieure et extérieure. Elle ne peut pas se contenter de l'action, mais elle ne peut pas non plus se contenter de la prière. (…)

J'ai pensé plus spécialement à notre pays, de plus en plus envahi par l'incroyance, mais dans toutes les nations du monde, même parmi celles qui semblent le plus fidèles au Christ et à l'Église, on voit déjà apparaître les premiers symptômes de l'incroyance, spécialement chez les étudiants. C'est pourquoi l'appel que je vous ai adressé a une valeur universelle. Il vaut pour tous les pays du monde.

Le monde, en effet, ne sera sauvé que par Jésus-Christ et Jésus-Christ veut sauver le monde à travers les membres de son Corps. C'est la mission de l'Église. Il veut, pour la réaliser, de vrais disciples, vraiment donnés à lui, vraiment décidés à le suivre de près.

Vous adresser un tel appel, à vous laïcs chrétiens, ce n'est pas pour nous prêtres, religieux et religieuses une démission, comme si nous nous déchargions de notre responsabilité apostolique, devenue trop lourde à porter. C'est au contraire, pour nous prêtres, religieux et religieuses un nouvel appel à la perfection évangélique. Car suivant l'expression de Jean-Paul II au jour de son intronisation, nous sommes à votre service pour vous aider à accomplir votre mission. Comment pourrions-nous vous exhorter à entrer à fond dans la voie de l'Évangile, si nous nous contentions d'être de bons prêtres, de bons religieux ou de bonnes religieuses ? »

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