Les communautés nouvelles attirent: allez prier et faire pénitence dans le cloître. Dans le doute je regrette de ne pouvoir y aller moi-même

Publié le par Michel Durand

Salle de méditation à Saint-Fonds, ermitage d'Antoine Chevrier

Salle de méditation à Saint-Fonds, ermitage d'Antoine Chevrier

Je découvre dans l’acte de lire deux attitudes. L’une est d’apprendre pour transmettre ; l’autre est de recevoir pour, dans une communion avec l’auteur, se renforcer, s’épanouir.

Si, dans le premier type d’approche du texte, je suis invité à passer à autre chose pour découvrir encore plus et enseigner du nouveau, dans le second type, je savoure le moment passé à lire et désire m’y attarder. Nul besoin de nouvelles découvertes.

Il me semble que les deux attitudes coexistent en permanence. Pourtant, je pense avoir jusqu’à maintenant surtout privilégié la première. Acquérir pour transmettre dans un acte volontaire de prise de parole.

D’où me vient cette idée ?

Dans un livre, actuellement, je découvre peu de nouveauté. Je ne parle pas des romans, mais des livres d’histoire, d’exégèse biblique, d’anthropologie, etc… Il y a quelques années, cette absence de découverte me fatiguait et j’abandonnais la lecture. Maintenant, je savoure le renouvellement de situations connues. C’est en se sens que je parle de « communion ». N’y a-t-il pas dans ce ressenti, la différence entre le volontarisme de l’apôtre qui se sent appelé à apporter au monde la Bonne Nouvelle : évangéliser ! et l’attentisme du contemplatif qui se laisse modeler par l’Esprit ?

À l’approche du « retirement » de la vie active, retraite de la fonction de curé, j’ai déjà abordé ce terrain, mais en termes moins précis. Il me semble me souvenir avoir fait le parallèle entre le pasteur, actif au milieu des fidèles à nourrir ou des éloignés à conquérir, et le contemplatif, qui, dans son ermitage s’offre à Dieu parce que, de toute façon, les forces physiques ne sont plus là pour mener les idées apostoliques à leur terme. Il y a de nombreux ermites dans les maisons de retraite de type ehpad, établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes. Plutôt que de se plaindre de ne plus être comme avant, savourons le moment présent qui se trouve dans l’attente du passage à toute autre chose. Est-ce facile ? Je l’ignore.

Cette méditation demeure sans cesse en mon esprit et à chaque fois qu’elle refait explicitement surface, je repense au dialogue d’Antoine Chevrier avec Jean-Claude Jaricot. Qui nous prouve que nous sommes capables d’apporter Dieu, le Christ à ceux qui se sont éloignés de l’Eglise suite à ses compromissions avec les puissances financières opprimant les pauvres ?

Antoine Chevrier de Rome, le 26 mars 1877 écrit à Jean-Claude Jaricot,:

Cher frère et ami,

Vos pensées sur le sacerdoce sont bien vraies. Que de fois, moi aussi, j'ai pensé que je ferais bien d'aller décrotter les souliers au coin des rues, et que je ferais bien mieux mon salut, et que je ne me damnerais pas, ni peut-être les autres.

Mais, mon bon ami, quand on y est, ce n'est plus le temps de reculer, il faut forcer le bon Dieu à nous donner ce qu'il nous manque ; et puis, le bon Dieu a tant besoin d'ouvriers qu'il les prend bien un peu ou il peut, il n'en trouve pas toujours comme il voudrait ; sa vigne est grande : et puis, il y a tant de travaux divers dans son champ ! Contentons-nous du moindre, et nous serons toujours plus tranquilles sur notre sort et sur celui de ceux sur lesquels nous travaillons. Ayons toujours courage ; si jamais je forme une société de décrotteurs, je vous prendrai avec moi, nous ne ferons pas mal ensemble, seulement je ne pourrai guère courir, parce que je transpire de suite, mais je resterai au coin pour garder la caisse, et vous, vous ferez les courses ; attendant, continuons notre petite mission.

Jean-Claude Jaricot, finalement quitte le Prado pour rejoindre un monastère.

Antoine Chevrier, Lyon, 4 avril 1878 lui écrit :

Votre mère a été bien attristée de votre départ, ainsi que tout le monde ; mais elle espère, ainsi que tous ceux que vous avez laissés, que la Providence vous ramènera au milieu de nous, et que ce temps ne fera que vous rendre plus sage, plus fervent et plus apte à l'œuvre des prêtres pauvres, que vous avez toujours aimée et pour laquelle vous avez été ordonné. Pour moi, je prie Dieu qu'il éclaire vos supérieurs, et vous aussi, et que Dieu trouve en tout sa plus grande gloire et le salut des âmes. "Dieu et les âmes", voilà tout ; le reste n'est rien. Ainsi priez donc pour nous, cher ami, au milieu de votre sainte retraite et obtenez-nous notre conversion et le bonheur de bien faire notre catéchisme, de savoir bien instruire les pauvres, les ignorants et les abandonnés de tout le monde…

Priez, s'il vous plaît, pour moi. Vous savez mieux que personne combien j'en ai besoin au milieu de tout ce chaos d'affaires ou je me trouve, il nous faudrait beaucoup d'ouvriers pour pouvoir abonder à tout.

Puis le 9 avril 1878

Votre exemple produit des effets admirables !

L'Abbé Duret, depuis plusieurs jours, me dit qu'il n'est pas capable de faire le catéchisme, qu'il faut faire son salut avant tout, qu'un homme n'est pas nécessaire à une œuvre aussi belle, que Dieu saura bien le remplacer, Dieu ne m'abandonnera pas, qu'il sent le besoin de retraite et de travailler, qu'il faut qu'il aille à la Grande Chartreuse, qu'il aurait mieux fait de rester frère et de se dévouer à l'Œuvre sans prendre la responsabilité du prêtre, que cette responsabilité lui fait peur et qu'il a peur du jugement de Dieu, que, quand aura passé quelques années à la Grande Chartreuse, il reviendra plus fort et plus sûr de sa vocation, que pourtant la vocation du Prado est bien belle, qu'il n'en choisira pas d'autre, mais qu'il faut qu'il s'en aille. Je ne sais si après cette série il ne s'en ira pas…

Allez-vous-en tous prier et faire pénitence dans le cloître ; je regrette de ne pouvoir y aller moi-même, car j'en ai bien plus besoin que vous, étant plus âgé et par conséquent ayant beaucoup plus de péchés que vous ; mais, si je n'y vais pas, j'irai peut-être à Saint-Fons, et j'aurai la consolation d'avoir fait des trappistes et des chartreux et des missionnaires, si je n'ai pas réussi à faire des catéchistes, quoique, ce me semble, ce doit être aujourd'hui le besoin de l'époque et de l'Église.

Allier action et contemplation demeure le défi de toutes les Églises à toutes les époques. Le combat n’est pas encore gagné. Le moine calfeutré derrière les murs (réels ou virtuels) de son monastère risque l’usure de la routine alors que le prêtre-apôtre, redisant tellement souvent les mêmes choses, n’apporte plus la saveur de l’Évangile.

Pourquoi, faudrait-il, pour sauver son âme, se réfugier dans un cloître ?

Un prêtre du Prado de Lyon, Jean, que je trouvais très à l’aise dans sa mission du curé, termine sa vie dans le monastère de Tamié. Il s’y épanouit avec bonheur. Je reconnais ne pas avoir le courage de suivre son exemple. Il souligne, selon moi, la question de la difficile union : action, contemplation. Je me dis que l’ermitage du Prado à Saint-Fons, n’est pas assez pratiqué.

Publié dans Témoignage, Eglise, évangile, Prado

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