Objection de croissance. Au nom de quelles valeurs ?

Publié le par Michel Durand

Le Pivot des « Lumières »

Voilà plusieurs années que les commentateurs attirent l'attention pour souligner la Révolution des « Lumières ». Le XVIIIe siècle a complètement transformé la vision de l'homme.
Pour être moderne, il convient désormais de valoriser l'insondable liberté de l'être humain qui n'a de compte à rendre à personne. Les droits de l'homme ont remplacé le droit naturel et le contemporain, sous peine de ringardise, reconnaît qu'il n'y a aucune nature devant laquelle l'individu doit se plier pour réaliser sa vocation. (Voir le rejet de la métaphysique). Contre le droit naturel existe celui des désirs que les progrès techniques permettent d'assouvir.
L'Ancien Régime, avec sa morale extérieure à l'humain, s'en est allé ; un Nouveau Monde est arrivé : celui de l'épanouissement du Moi.
Dans la ligne de Jean-Paul II, les textes se multiplient pour pointer du doigt le Siècle des Lumières. La modernité plonge ses racines dans les eaux du XVIIIe siècle. C'est de là que viennent tous nos maux.
Libertaires et libéraux boivent à la même source.
Les uns disent : il n'y a aucune métaphysique qui tienne, aucune valeur qui me transcende et à laquelle je devrais me référer. Le bien, le beau, le vrai, le juste, le bon... pris en eux-mêmes, n'existent pas. Il n'y a que moi, me donnant des normes subjectives.
Les autres affirment que le politique s'est dissoute dans l'économique et que, seule, compte mon activité laborieuse sur un terrain dont je suis propriétaire. Sont premiers, mes droits individuels ; ceux-ci se régulent spontanément par le simple jeu d'un marché concurrentiel. Là encore, il n'y a pas de Nature transcendante que je serais amené, par vocation humaine, à rejoindre.
Si ce que j'essaye d'exprimer est clair -ce qui n'est pas sûr-, on aura compris que ces deux visions de l'homme qui, entre elles, s'opposent, sont radicalement contraires à une anthropologie chrétienne.

L'homme selon la Révélation chrétienne

Rappelons que la vision biblique de l'homme place en premier lieu l'idée de Créateur et de Création. Dieu fit l'homme et la femme, c'est-à-dire l'humanité, à son image. Il y a dans tout progrès humain un sens à respecter : correspondre à la réalité, telle que Dieu l'a conçue.
Et, dans cette réalité, soulignons que l'homme n'est pas un individu cherchant son propre épanouissement (conception issue des Lumières), mais un être social dont les agissements sont limités par la présence d'autrui.
Ainsi, la propriété privée rencontre des limites incontournables quand elle se déploie aux dépens d'un frère dans le besoin.
L'individu ne peut s'abstraire de ses devoirs sociaux : « Qu'as-tu fait de ton frère ? » demande Dieu. Une entente concertée, une politique, une morale orienteront dans le bon sens (économie divine) l'activité humaine.

Face à l'objection de Croissance

Celles et ceux qui optent pour cette conception de l'existence ne peuvent se contenter de mots. Leur art de vivre, pour qu'il soit crédible, doit être vécu : ils n'ont pas de voiture, ou en limitent fortement l'usage au strict nécessaire ; ils optent pour le train, quitte à faire 36 heures de voyage pour se rendre à une conférence sur la sauvegarde de la Planète ; sans être végétariens, ils ne mangent pas de la viande à chaque repas ; etc... La revue « La Décroissance, journal de la joie de vivre » donne régulièrement des témoignages de personnes qui s'organisent dans un mode de vie « décroissant ». Je vous invite à vous y reporter.
A chaque page, on s'aperçoit que ces gens « ne roulent pas » avec les libéraux de l'économie libérale. L'idéologie néocapitaliste serait même leur ennemie principale. Toutes mes excuses si je manque de nuance ; mais vous savez que tout le monde a toute possibilité de s'exprimer par l'intermédiaire de ce blogue.
Je pourrais alors m'imaginer que les « Objecteurs de croissance » accepteraient ma vision de l'homme si j'avais l'opportunité de leur en parler. Que Nenni ! Car je ne peux m'exprimer sans évoquer l'idée d'une transcendance, d'une valeur conçue en dehors de moi et qui me dépasse : un but à rejoindre, un sens de l'existence à respecter. L'esprit libertaire monterait vite au créneau devant tout ce qui apparaîtrait vite comme une brimade pour la liberté individuelle.

Et voilà que s'exprime le paradoxe : des personnes confessant l'existence de Dieu et du Christ se rangent (inconsciemment ?) du côté de l'économie libérale -que l'enseignement de l'Église ne cesse de critiquer- tout en développant des modes de vie empreints de matérialisme, alors que des athées convaincus -farouchement opposés à tout ce qui se rapporte au Christianisme- optent pour des valeurs humaines, spirituelles.

Vers un dialogue

Je demeure persuadé que, si l'un et l'autre, libertaire et évangélique, acceptent de regarder l'existence sans a priori, un accord est possible.
D'abord, bien cibler le danger : le néolibéralisme.
Il y a une Planète aux ressources limitées qui ne profitent qu'à une minorité de nantis. L'entretien de la Terre (sa culture), et non son exploitation à mort, requiert que les ressources doivent être équitablement partagées pour maintenant et pour les générations à venir. L'individu a des devoirs sociaux inaliénables.
Ensuite, déterminer le sens du bonheur. Il n'est pas assouvissement de tous ses désirs ; il est rencontre amoureuse, fraternelle de l'autre. Il est épanouissement spirituel : joie simple d'une vie heureusement vécue. Étant sorti de la misère, de la faim, du dénuement -et il y a ici un devoir de combat contre l'infrahumain, une solidarité mondiale inéluctable- il importe d'opter pour une vie simple, modeste, équilibrée, joyeuse, libérée des soucis qu'engendre l'accumulation des richesses.
Je pense que nous sommes d'accord sur ces points que, pour faire vite, j'appelle « valeurs ».


Mais, d'où viennent ces valeurs ?

Le libertaire répondra, me semble-t-il, de sa propre intelligence de la vie, de l'observation qu'il accomplit de l'existence, la Sienne propre, mais aussi ce que les générations précédentes ont pu lui léguer.
Le chrétien, lui, parlera de la Révélation biblique, du message du Christ, de l'idée de Nature humaine qui transcende universellement toute conception de l'homme.
L'un et l'autre trouveront des auteurs pour étayer leur option fondamentale.
Voici, rapidement, ma position de disciple du Christ selon l'Évangile.
Je reprends ce que j'ai souvent expérimenté à l'Espace Confluences à l'occasion d'expositions de peinture : « Se construire par la beauté ».
L'homme qui est ému par une création humaine et y adhère, dans et par cette émotion, dégage en lui-même et par lui-même une vérité à laquelle il ne s'opposera pas. Elle est sienne.
Or, cette vérité ne s'oppose pas non plus à ce que Dieu dit de l'homme dans la Révélation.
Ce que la raison m'annonce de valeurs existentielles ne peut qu'être en accord avec ce que Dieu en dit, car l'Esprit de Dieu rejoint l'Esprit de l'homme. Il y a bien sûr sur un « mais ».
Mais, qu'advient-il de la perception des valeurs si l'homme est complètement annihilé, perverti, subissant les conditions terriblement infrahumaines de l'esclavage ? Esclave du travail, de la misère, de la richesse, de l'injustice.
La réflexion doit alors se déporter sur la conscience. Seule une conscience de qualité peut être concernée par une tentative d'accord autour des valeurs, qu'elles viennent d'en bas ou d'en haut.
Enfin, toute conscience est démocratiquement invitée à être affinée. C'est même un devoir de vérité pour chaque homme. Là, l'entraide est toujours possible, quelles que soient les convictions religieuses.

Publié dans Politique

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