L'OR AMER DU PEROU

Publié le par Michel Durand

Reportage Panorama mars 2009

 

La Oroya, capitale minière de l'Amérique latine, est aussi l'un des lieux les plus pollués du monde. La richesse des uns est le poison des autres ! Qui s'en soucie ? Pedro Barreto, l'archevêque de Huancayo, a décidé de parler, d'éveiller les consciences et d'appeler chacun à la responsabilité.

 

Ocre, violet, gris taupe... Dans le crépuscule, les couleurs stupéfiantes de la gigantesque montagne se fondent peu à peu dans l'ombre. Ambiance lunaire. Le bus, parti de Lima, au bord de la mer, moins de quatre heures plus tôt, vient de passer le col de Ticlio, à 4 8oo m d'altitude. L'oxygène est rare. Personne ne bouge dans le bus. En contrebas de l

a route, un ruisseau orange s'écoule de lagunes marron. Des engins poussent de la terre. Ou du minerai peut-être, sorti du ventre de la montagne. La route passe devant deux lamas dans leur enclos et descend dans le bassin versant du fleuve Mantaro, vers La Oroya et ses trente mille habitants, soixante kilomètres plus bas.

« La Oroya, c'est la capitale minière de toute l'Amérique latine ! » explique le Padre Aurelio, l'un des vicaires de la paroisse catholique de la ville. Ici, on fond et raffine des minerais apportés depuis les mines péruviennes mais aussi du Chili et de la Bolivie. La vieille usine, installée au creux de la vallée depuis les années 1920, est la mère de la cité : avant sa construction ne passaient ici que des bergers. Une « mère » monstrueuse : l'usine donne du travail aux habitants et tue ses enfants. En 2006, une étude de l'Institut Blacksmith, de New York, a publié une liste des dix lieux les plus pollués au monde : Tchernobyl, en Ukraine, y côtoie La Oroya. Ici, les bébés naissent souvent à sept ou huit mois de grossesse et les enfants ont dans le corps des quantités ahurissantes de plomb et d'arsenic, quelques uns des nombreux polluants rejetés dans l'air par une cheminée colossale. Par moments, surtout la nuit, la ville devient une « chambre à gaz » ...


Un espoir au milieu du désastre

Dans un local paroissial faisant office de cuisine, des bénévoles préparent un repas pour les personnes âgées les plus pauvres. Rosa, dont le mari vient de se faire licencier après treize ans de travail à la fonderie, a quatre enfants. Des analyses ont révélé que l'un d'eux avait 16o microgrammes d'arsenic organique par décilitre d'urine. Un autre 120 microgrammes. Pour l'eau potable, l'OMS fixe à un microgramme par décilitre la quantité au-delà de laquelle l'arsenic est dangereux.

Une autre mère, Maribel, parle douloureusement de la santé de son fils Edison, 9 ans : « Il manque d'hémoglobine. Il a 105 microgrammes de plomb par décilitre de sang... » Dix fois la limite tolérable, selon l'OMS. Maribel poursuit : « À l'école, il a des difficultés. Il est agressif ! » Le plomb attaque le, système nerveux. De même que les pluies acides générées par les rejets de dioxyde de souffre attaquent les toits de tôles des masures de la ville et décapent à blanc le rocher de la montagne.

Quel espoir dans le désastre ? « El Mantaro revive. » « Le Mantaro revit. » Trois mots pour dire un élan, un projet, des réalisations. Pour les enfants de Maribel et de Rosa, comme pour 1400 autres ici et dans les villages environnants, « El Mantaro revive » c'est un suivi de leur santé et la distribution de compléments alimentaires lorsqu'ils ont plus de 20 microgrammes de plomb par décilitre de sang. Un programme qui touche aussi des personnes âgées, des femmes enceintes, des femmes em¬prisonnées avec leurs enfants. Maribel espère pour son fils : « Depuis trois mois, avec une alimentation plus riche, il va mieux ! »

 

« La table du dialogue est ouverte »

Pedro Barreto, 65 ans, archevêque jésuite de Huancayo, la grande ville à deux heures de route en aval de La Oroya, est l'initiateur discret et inspiré de « El Mantaro revive ». Le soutien à la population de La Oroya et des alentours par le programme de santé n'en est qu'un aspect. Il faut aussi savoir, comprendre et agir ensemble. « El Mantaro revive » a ainsi réalisé une vaste campagne d'analyse de l'eau et des sols afin d'évaluer les niveaux de pollution en amont et en aval de La Oroya.

Car à la pollution de l'air de cette ville enfumée - due à Doe Run Perû, la société exploitant la fonderie - s'ajoute celle de l'eau drainant les mines en amont. Par deux voies, le tunnel Kingsmill - une sorte d'égout creusé a cinq cent mètres sous terre - et le lac Junin, d'où sort le fleuve Mantaro, des entreprises, étrangères le plus souvent, lestent de cuivre, d'antimoine, de zinc, de plomb et d'arsenic les eaux qui courent vers les canaux d'irrigation des cultures de la vallée, loin en aval.

Mais le coeur de l'action de Pedro Barreto, c'est la Parole. Vraie, libre, jamais agressive pour les personnes. Alors que l'archevêque venait d'être nommé, il y a cinq ans, la Doe Run Perû, plutôt que de faire les travaux de mise aux normes de ses vieilles installations pour respecter la loi péruvienne sur la pollution, a fait pression sur ses ouvriers : l'entreprise pourrait cesser ses activités... Ils n'auraient plus de travail ... De peur, les ouvriers se sont mis en grève et ont coupé la route venant de Lima. Au col de Ticlio, deux voyageurs descendus du bus pour rejoindre à pied leur destination en portant leurs valises sont morts : leur coeur, en manque d'oxygène, à lâché. Le gouvernement a cédé aux exigences de l'entreprise. « Dès le début de ma mission, j'ai écouté, observé et senti un appel fort à élever la voix contre la situation de pollution à La Oroya et proposer une solution à construire ensemble » se souvient Pedro Barreto, convaincu avec Jean-Paul II que « le respect de la personne humaine est lié à celui de la Création. » Il lance alors un appel à tous les acteurs de la société civile - municipalités, communautés paysannes, entreprises, ONG, Églises... - à se rassembler autour d'une table et à dialoguer.

« À l'époque, cela n'intéressait personne. Aujourd'hui, la table de dialogue de "El Mantaro revive" réunit deux cents institutions de la région du lac Junin pour chercher une solution intégrale à la "récupération" du bassin du Mantaro » constate-t-il dans un léger sourire. Mais il dénonce aussi une « suite de graves irresponsabilités de la part de l'État, de l'entreprise et de la société elle-même, qui laissent les gens accepter du travail au prix de leur santé. » Les calomnies qu'il subit pour sa mise en cause des puissances de pouvoir et d'argent n'ont pas suffi à arrêter l'homme de foi. Il confie : «À mon âge, je voudrais être tranquille, lire, prier. Je me sens limité, fragile. Mais j'ai la conviction de foi que Dieu me demande un amour de service. Qu'il m'a fait cadeau de la vie, de la vocation sacerdotale. Je laisse le Christ bon berger guider ma vie. J'ai beaucoup de crainte parce que Jésus me demande de dire des choses qu'humainement je ne dirais pas. Et ceci me rapproche de lui. J'ai parlé aux ministres, aux cadres des entreprises minières, aux autorités. J'ai buté sur un roc d'insensibilité. Et dans quelques cas, les autorités se comportaient en propriétaires de la vie et de la Création de Dieu. Mais l'accueil, l'espoir des petites gens, des humbles, voilà la motivation qui me conduit à suivre avec courage Jésus. » L'homme serein s'est animé. « Oui", je vais essayer de convaincre ceux qui se sentent riches que la meilleure façon de maintenir leur espérance, c'est de donner eux-mêmes de l'espoir aux pauvres » conclut Pedro Barreto.

 

En France, quand une municipalité accueille une industrie, elle tire parti de la richesse produite chez elle en encaissant une taxe professionnelle. Ici, après quatre-vingts ans de présence industrielle, les ordures sont toujours jetées à la rivière, faute d'équipements. Où est-elle la richesse tirée des montagnes ? Fabrice Pénasse, chargé de mission Amérique latine Caraïbes au CCFD, fait un constat accablant : « Au Pérou, l'industrie minière représente plus de 45 % des devises générées par les exportations. Néanmoins, elle ne compte que pour 4 % dans les rentrées fiscales du pays. Et les entreprises minières ne laissent à l'État, au titre de l'impôt sur les sociétés, que 13 % de la valeur totale de leurs exportations... » À qui la faute ? À un système sur lequel on ne pourrait agir ? A des personnes, comme le propriétaire de Doe Run Perii, le milliardaire Ira Leon Rennert ? À l'État péruvien, qui fait tout pour favoriser l'installation d'entreprises minières sur les terres gérées par des communautés paysannes ? Au fait, les métaux de La Oroya ne se retrouvent-ils pas dans nos maisons, nos voitures, dans l'électronique de nos ordinateurs ? À chacun sa responsabilité

                                                               CHRISTOPHE CHALAND

 

 

Avec le CCFD-Terre solidaire au Pérou

 

Le CCFD Terre solidaire a reçu de la Conférence des évêques de France la mission d'animer la campagne de Carême pour la solidarité internationale. Cette ONG finance cinq cents initiatives dans le monde chaque année. Au Pérou, elle soutient l'action de la Commission épiscopale d'action sociale (CEAS) présidée par Mgr Barreto. L'actuel gouvernement péruvien mène une politique libérale sans plan de développement social et criminalise ceux qui s'y opposent. Dans ce contexte, la CEAS défend les droits des communautés paysannes menacées d'expropriation par les entreprises minières et dénonce l'impact négatif de leurs activités sur l'environnement, la vie des populations et le développement économique de la région. Le CCFD Terre solidaire vous invite à rencontrer Mgr Barreto à Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône) le samedi 14 mars, dans les Hautes-Alpes et l'Hérault entre le 15 et le 29 mars.

Rens.: www ccfd.asso.fr

 

 


Publié dans Politique

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