Notre monde est une prison. L'artiste est celui qui essaie d'aller plus loin.

Publié le par Michel Durand

André Gence, sur la terre comme au ciel, pp 214-217

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La religion vient de Dieu. Ce que nous savons de Dieu nous est révélé. Pour Malraux, l'art était l'absolu. Quand Malraux dit « le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas », il parle de son expérience esthétique et poétique, de son expérience de la terre, de sa relation aux autres. Mais il ne s'en contente pas. Il sait bien que l'homme ne porte pas en lui-même le pouvoir d'exprimer la totalité du réel. Ce que l'homme appréhende, ce n'est que la surface des choses et tous les artistes, qu'ils soient croyants ou non, prétendent crever la surface des choses pour aller voir ce qu'il y a à l'intérieur. Quand je prends une noix, je dois la casser pour prendre ce qu'il y a dedans. Et souvent, l'art contemporain est un art dépressif, un art de protestation où les artistes expriment leur incapacité à aller plus loin que la réalité purement sociologique et économique dans laquelle ils vivent. Notre monde est une prison. L'artiste est celui qui essaie d'aller plus loin. Nous sommes des voyageurs. Nous n'avons pas à rester là à attendre je ne sais quel salut. C'est pourquoi l'incarnation, pour nous chrétiens, c'est le Christ. Le Christ qui participe, qui prend corps, qui prend forme dans l'histoire pour avec nous faire le boulot. Parce que la création est quelque chose qui continue, qui se fait sans arrêt. L'arrêt, c'est la mort comme le cœur quand il cesse de battre, je suis mort. Il y a des gens qui sont morts : Ils existent mais ils ne sont pas. On ne peut pas se contenter d'exister, il faut être. Etre, c'est Dieu. Malraux voulait dire: le XXle siècle sera le siècle de l'esprit créateur, c'est-à-dire c'est à l'homme de faire le boulot, non pas en se tournant vers le passé, mais en s'engageant dans une création qui veut changer les choses. Ce qui m'a frappé au Japon, c'est qu'il ya un lien entre l'éthique et l'esthétique. Il y a un art de vivre que nous avons perdu. Pour nous la culture, l'art, c'est pour ceux qui ont le temps de se le payer, on se fait plaisir.

 

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Considérons… le mystère poétique. Le poète essaie de pénétrer dans le monde du non-manifesté. Il va essayer de donner la parole à ce qui ne parle pas, exactement comme Dieu a demandé à Adam de nommer les animaux. Nommer, c'est faire parler les choses, c'est transformer le monde de la matière en monde de l'esprit. Paul Claudel disait dans sa lettre à Mallarmé : « l'art et la poésie sont aussi des choses divines ».

 

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Qu'est-ce qu'on fait quand on peint ? On cherche des signes.

Et qu'est-ce que l'histoire ? C'est l'histoire du passage des signes, passage de l'informel au signifiant. Le passage du chaos au cosmos est un signe. On cherche des signes. Donne-moi un signe. « Vous n'avez pas d'autre signe que celui de Jonas » disait Jésus. En somme, les signes, il faut les reconnaître, re-connaître, au sens où Jésus disait à Nicodème qu'il faut renaître, il faut changer de registre, il faut partir de l'incarnation des signes, que ce soit des formes, des couleurs. Tout est signe. Le ciel et la terre sont à la gloire de Dieu. Tout. On vit dans un monde, il y a un spectacle qui s'offre à nous, les signes nous environnent. Et que fait l'artiste ? Il choisit des signes et les fait passer d'une réalité à une autre. Il va les faire re-naître. Il va les faire passer du chaos à un certain monde dont l'artiste sera l'artisan ; c'est le passage de la signification au style. Le style, c'est ce que je choisis comme moyen d'expression. Ça peut être le baroque, le romantisme. C'est dire que je suis incarné dans une histoire. J'utilise une langue, et les signes qui nous sont donnés sont les mêmes pour tous. Les symboles ? Je les fait passer à partir de mon subconscient. Je les appelle à ma conscience, à ma surconscience. Autrement dit, je vais passer du signe au sens, de la signification au sens. Le sens indique, non pas la signification, mais il exprime l'orientation. Mais dans quel sens aller ? au nord ? au sud ? à l'est ? Le sens, c'est la direction dans laquelle je m'engage. Si je prends un chemin, où me mène-t-il ? En art, je dirais que le sens est immanent au sensible. Le sens, nous avons l'habitude de le chercher dans les cogitations intellectuelles. Mais le sens ne peut pas être séparé du sensible, voire du sensuel, et même du sentiment.

 

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scultpture dans l'église sainte Bernadette - Caluire


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j f Monnet 06/10/2012 18:20


Magnifique texte d'André Gence.


Merci de nous le faire partager. J'adhère particulièrement à la fin, l'immanence du sens dans le sensible...


jf Monnet blog ''Passage du Kairos''