Si les femmes militantes qui revendiquaient le droit de vote représentaient seulement une minorité de leurs congénères féminines, a-t-on fait une erreur de le leur accorder ?

Publié le par Michel Durand

« Samedi 8 décembre, des milliers de personnes ont défilé samedi à Bordeaux et Lille contre le projet gouvernemental de légaliser le mariage et l'adoption pour les homosexuels, à l'appel du collectif d'associations "La manif pour tous".


TRPar7411782.jpg Manifestation à Bordeaux contre le mariage gay, le 8 décembre 2012

 

À Bordeaux, 7.000 personnes selon la préfecture, 20.000 selon les organisateurs ont manifesté dans le calme sous la bannière "La manif pour tous" ».

Assurément, il y aura d’autres manifestations. J’ai lu quelque part dans les journaux que l’on regrettait qu’il n’y eût pas autant de monde dans la rue que pour la défense de l’école catholique. Personnellement, je continue à regretter que l’on ne voit pas assez de chrétiens sur les places publiques pour revendiquer un accueil digne de tout étranger. En ce mois de décembre 2012, l'intention de prière universelle du pape Benoît XVI est pour les migrants : « Pour que les migrants soient accueillis dans le monde entier, spécialement par les communautés chrétiennes, avec générosité et charité authentique ».

Ayant le souci d’alimenter un réel débat sur cette question du mariage, une amie, dont les origines familiales plongent dans l’aristocratie versaillaise, a questionné son entourage. Je suis heureux de vous transmettre, avec son accord, un texte résultant de cette consultation :

 

<< Bonsoir,

 

Je  me  permets de partager avec vous le débat qui anime notre famille (au sens large  du  terme) aujourd'hui sur le mariage pour tous. Deux de mes neveux  sont  juristes  et il me semble que ces arguments peuvent alimenter notre réflexion par rapport au débat public souvent bien fragmenté.

 

6 arguments en réponse aux arguments que vous avez entendus sur le sujet contre ce projet.

 

« Nous regrettons de ne pas vous écrire pour un simple échange de nouvelles entre cousins. Mais puisque vous nous "invitez à agir si cela nous semble important", nous avons jugé bon de vous faire part de nos réactions, dans un esprit de débat, face aux idées que vous exprimez au sujet du mariage pour tous et de l'homoparentalité. En effet, celles-ci nous poussent, nous aussi, "à retrousser nos manches".

Nous nous étonnons d'abord de cette soudaine vague d'indignation qui semble soulever  notre famille en  réaction à un évènement politique important, certes,  mais qu'il faut également relativiser. Car si vous voyez dans la perspective de l'homoparentalité un danger pour les enfants concernés, on n'a jamais entendu personne dans la famille s'indigner avec autant de force pour les enfants qui naissent tous les jours dans nos banlieues insalubres et miséreuses, sans aucun espoir d'intégration, ni pour les enfants de tous les migrants désespérés qu'on repousse à nos  frontières pour dormir tranquilles. Soit. Reprenons  dans l'ordre les idées que vous partagez généreusement avec nous.

 

1) "Les associations ou personnes qui revendiquent le droit au mariage et à l'adoption pour les couples homosexuels ne représentent qu'une partie des personnes homosexuelles, elles-mêmes très minoritaires (entre 1 et 3% de la population)."

Le recensement de la population, en France, ne permet pas de mettre en lumière la question de l’orientation sexuelle, à l’instar de l’appartenance ethnique. Les chiffres qui « circulent » ne sont que le résultat d’enquêtes déclaratives réalisées çà et là. Il est donc impossible d’obtenir des statistiques officielles sur l’orientation sexuelle, d'autant plus que l’autocensure joue un rôle important,  puisqu'il ne faudrait pas croire qu’avouer son homosexualité est désormais chose facile,  surtout dans certains  milieux urbains ou  ruraux délicats... Cependant, au-delà de la question de la vérité des chiffres que vous utilisez, dont la source n'est pas mentionnée, l'argument pose question.

Si les femmes militantes qui revendiquaient le droit de vote dès la fin du XIXème siècle représentaient seulement une minorité de leurs congénères féminines, a-t-on fait une erreur de le leur accorder ? Si certains Français s’accommodaient très bien de l'occupation allemande, quelques années plus tard, était-ce une raison pour  ne  pas la contester ? Si certains afro-américains s'opposaient au combat de Martin Luther King, n'est-il pourtant pas évident que la cause du pasteur était légitime ? Que certaines personnes homosexuelles n'aient envie ni de se marier ni d'adopter est assez évident, mais importe peu. En effet, il  n'est  pas question d'obliger qui que ce soit à le faire, mais d'offrir un droit. Dès lors, l'opinion de Philippe Ariño, parmi d'autres possibles, n'est pas très pertinente dans ce débat. En  outre, depuis ses origines, tout le monde a toujours reconnu que la grande faiblesse de la démocratie était la tyrannie de la majorité. C'est parce  que le vote à majorité est une nécessité pratique et que les gens votent souvent de manière égoïste que les groupes majoritaires (les blancs, les  bourgeois, les hétérosexuels, par exemple) ont tendance à dominer la société. C'est   pourquoi les droits des minorités sont  extrêmement importants et ne peuvent être abandonnés à un référendum.

Par opposition à l’expression « minorité visible » - une minorité nationale dont  les membres sont facilement reconnaissables et  qui concerne essentiellement les différences ethniques et principalement la couleur de peau –, les personnes homosexuelles font partie des « minorités invisibles », car non physiquement reconnaissables. La mise en lumière de l’évolution de la société française  à  travers la  reconnaissance de ses diverses minorités, visibles et invisibles, initiée par la recherche universitaire ou les institutions d’études démographiques, a logiquement poussé le droit français à s’emparer de la question des minorités dans un souci, toujours, de respect du principe universel d’égalité entre tous les citoyens.

 

2)  "Elles  invoquent l'égalité entre les couples, alors que des situations différentes  ne peuvent pas être traitées de façon identique ni générer des droits semblables : si les personnes ont toutes une égale dignité, il y a une  différence  de  nature  entre  un  couple hétérosexuel et une union homosexuelle."

 

Le grand acquis de nos États dits "de droit", c'est précisément le fait que les individus sont traités comme des égaux même s'ils sont irrémédiablement différents. Puisque, comme vous le précisez (et comme le Christ n'a cessé de le répéter (mais ceci n'est pas un argument recevable dans le débat public), tous les humains ont "une égale dignité" (tous fils et filles de Dieu ?), on ne peut se baser sur des  distinctions "naturelles" pour justifier des droits différents. C'est pourquoi nous avons tous les mêmes droits, quelle que  soit notre couleur de peau, nos convictions, notre origine sociale,  notre sexe, notre  genre, etc. Il y a une multitude de "différences de nature" qui nous distinguent les uns des autres sans pour autant légitimer une discrimination. Le sexe est la plus évidente de ces différences naturelles, et personne ne contestera plus que ce n'est pas une raison  pour que les femmes n'aient pas les mêmes droits que les hommes. Quant à l'orientation sexuelle, les études de genre nuancent l'idée selon laquelle il s'agit d'une "différence naturelle". Mais quand bien même ce le serait, ça ne changerait donc rien.

 

3) Si les différences de nature ne justifient pas des droits différents, il faut donc se tourner vers d'éventuelles conséquences négatives que cette égalité des droits pourrait avoir. Vous invoquez la fragilisation de la famille. Qu'est-ce que cela signifie ? La famille, nous vous l'accordons, a toujours été organisée autour d'une double  parentalité : père et mère. Cependant, quand un des parents venait à manquer, on ne retirait pas le statut de  famille. En  outre, la structure familiale a beaucoup évolué à travers l'histoire, sans être fragilisée pour autant. Le père a perdu, pour le bonheur de tous (à part lui), son omnipotence. Les frères n'ont plus de droit de contrôle sur leurs sœurs. Les enfants ont le droit de choisir une vie opposée aux projets de leurs parents. Tous ces acquis incontestables ont largement modifié la réalité familiale, sans qu'on n'ait à le déplorer. En  réalité, nous n'avons pas à  être esclaves des modèles du passé. La famille, du point de vue du droit, c'est juste ce qu'une société donnée reconnaît comme famille, à une époque donnée. Ni plus, ni moins.

 

4) Vous   évoquez la fragilisation de la distinction homme/femme.

Effectivement, les progrès  dans la compréhension de celle-ci ont amené à relativiser un peu son caractère rigide. Un homme peut avoir des traits de caractère dits plus féminins  qu'une femme, et vice versa. Comparez Mme Thatcher et Bourvil, par  exemple. Cela dit, personne ne conteste pour autant la différence anatomique ! (Bien qu'il existe des individus situés dans l'entre-deux). Si les différences anatomiques sont indéniables, on peut cependant observer que la distinction homme/femme suit finalement les mêmes logiques que la distinction homme/homme et femme/femme. Les différences de caractère, de sensibilité et même de compétences sont très largement  construites par notre environnement socioculturel. Nous n’allons pas trop nous étendre sur le sujet, mais des études de neurologie et de biologie ont mis en évidence (les travaux de la neurobiologiste Catherine Vidal à ce sujet sont très intéressants) le fait suivant : à la naissance, seulement 10% de nos 100 milliards de neurones sont connectés entre eux. Les 90% de connexions restantes vont se construire progressivement au gré des influences de la famille, de  l’éducation, de la culture et de la société. C’est donc notre environnement qui contribue à titre principal à forger notre identité. Il ne s'agit donc pour personne, dans ce débat, de nier toute différence biologique entre hommes et femmes, mais simplement d'attirer l'attention sur le fait que le sexe ne détermine pas tout - et certainement pas la capacité à être un bon parent.

 

5) Et le mariage, dans tout cela ? Il ne faut pas confondre sa définition dans la tradition catholique et sa définition juridique, neutre d'un point de vue  religieux. Cette dernière est susceptible de transformations, en fonction de l'évolution sociale, puisque nous, citoyens, sommes les auteurs indirects du droit. Il n'y a donc rien qui nous oblige à préserver sa forme ancienne.

Certes, la question de la filiation est très importante, puisqu'il est bon de savoir qui est enfant de qui. Cela dit, le fait que certains mariages ne débouchent pas sur une filiation, que d'autres débouchent sur une filiation biologique et d'autres sur une filiation via adoption, tout cela importe assez peu. L'organisation de la filiation n'est pas affectée. Ce n'est pas comme si  tout d'un coup n'importe qui pouvait devenir parent de n'importe qui ou  quoi à n'importe quel moment. Les règles demeurent, mais incluent des parents potentiels supplémentaires.

 

6)  Mais les homosexuels peuvent-ils être de bons parents ? Cette question, vous  ne la posez même pas tant la réponse semble évidente. Bien entendu, certains  peuvent  être de bons parents, comme certains peuvent en être de mauvais, exactement comme pour les hétérosexuels. La seule question qui se pose, au sujet de l'homoparentalité, c'est "est-ce qu'il vaut mieux avoir deux parents hétérosexuels qu'homosexuels ou deux parents plutôt qu'un ?" La réponse ne va pas de soi et fait l'objet de nombreux débats légitimes. Mais ce qu'il  faut  bien comprendre, c'est que sa réponse ne permet pas de refuser l'homoparentalité. Tout au plus,  si une  société pense que la réponse  est affirmative, elle peut intégrer le critère du sexe dans les critères de sélection des parents dans les procédures d'adoption. Mais pas comme premier critère, puisque la  qualité  parentale est bien  plus importante. Seulement, éventuellement, si deux candidats égaux en qualité sont en balance : un couple face à un  parent  isolé, ou un couple hétérosexuel face à un couple homosexuel. C'est la seule discrimination potentiellement (et nous insistons sur  le  mot "potentiellement") acceptable... et elle est loin d'être évidente !!

 

Enfin, pour conclure, nous sommes bien heureux pour vous, nous aussi, que vous disposiez d'un "livret de famille qui vous définit comme "époux" et "épouse", comme "père" et "mère"". Il n'est d'ailleurs pas question de changer cela pour passer à "parent 1 et parent 2" ou bien "conjoint A et conjoint  B", mais seulement de préciser  "parents", ou "époux" (comme l’indique le projet de loi), ce qui, après tout, ne fait que renforcer le caractère d'union (plutôt qu'individualiste) du couple. Mais nous n'allons pas entrer dans une querelle de si bas étage...

 

Dans l'espoir que vous ne perceviez pas cette réaction comme une attaque envers vos  personnes, mais envers les idées que vous nous avez soumises, nous vous souhaitons une agréable fin d'année.>>

 

A suivre...



Publié dans Politique

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joe 12/12/2012 22:18


Bien compliqué tout cela. Mais pourquoi on ne laisse pas les choses en l'état, tout fonctionnait bien avant ce débat??

Michel Durand 13/12/2012 19:10



Si les choses ne se laissent pas en l'état, c'est que ça ne devait pas marcher aussi bien, avant.


Plusieurs témoins l'affirment.


Votre intervention souligne que nous sommes bien, et radicalement, devant  un grave problème de société.


Comment, à son époque, était perçue la famille de Jésus ?