INSIGNIFIANCE . 1

Publié le par Michel Durand

INSIGNIFIANCE.1.jpgC'est aujourd'hui le jour… c'est aujourd'hui que je dois vous parler de cet homme, de cet homme que je rencontre presque chaque jour dans le tram du matin, cet homme que certaines personnes pourraient peut-être qualifier d'insignifiant… - d'insignifiant ?!... Attention ! Ce matin, donc, il s'est assis, fait assez rare, en face de moi, juste en face de moi. Nous ne nous sommes jamais parlé. C'est un monsieur qui va travailler, il doit avoir mon âge ou à peu près, il est habillé de manière ordinaire, tout ce qu'il y a de plus ordinaire, des vêtements sans éclats, passe-partout, mais son visage l'est moins, passe partout : un visage fin à l'image de ses mains, une attitude aiguisée, presque nerveuse, et des yeux surtout, oui, des yeux qui regardent - qui regardent vraiment - qui regardent les gens autour de lui, les personnes, plus exactement… sans les juger je pense, non, il les regarde parce qu'il ne peut pas faire autrement, il est saisi, il est saisi par elles, par ces personnes qui, à n'en pas douter, constituent un véritable mystère pour lui, et ce mystère, visiblement, ne lui suffit pas… alors il creuse, inlassablement il creuse… tous les jours il creuse, je le vois creuser, là, chaque jour de la semaine, dans une rame de tram ordinaire, qui se rend d'une banlieue ordinaire à un centre-ville ordinaire. Rien de plus - rien de moins : un mineur ordinaire. J'aime regarder son visage, il est vivant, tout à fait vivant… - au fait, vous le considérez toujours comme étant insignifiant, cet homme ?... Les insignifiances m'ont toujours fait peur voyez-vous, enfin, ce sont plutôt les personnes qui utilisent ce qualificatif injustement, improprement, qui me font peur, ou bien j'ai peur pour elles… Sous le régime nazi, des millions de personnes étaient qualifiés d'insignifiantes, et ce furent par la suite les atrocités que l'on connaît… sous Staline ou Pol Pot : ce fut encore la même chose… au Rwanda avec les génocidaires Hutus : toujours pareil - l'aveuglement…, et rapidement l'horreur. Moi, je peux bien paraître insignifiant pour bon nombre de personnes… qui n'ont pas les yeux en face des trous ; et vous aussi, vous pouvez bien paraître insignifiant pour bon nombre de personnes visiblement égarées et aveugles, pourquoi pas… Au travail, de nos jours, dans les services, de préférence dans ceux où il y a trop de monde… il pourrait y avoir là des salariés insignifiants, à dégager, dont il faut se libérer, se débarrasser ; dans la rue, c'est pareil : des gens en trop, de préférence les pauvres et les très pauvres ; dans certains immeubles ou certaines locations… c'est peut-être encore la même chose… ; dans des familles, dans des prisons, dans des groupes de ceci, de cela… la liste n'est pas close… Il faut être vigilants - très vigilants. La glissade est facile, silencieuse, rapide parfois. Je me souviens de cet événement qui m'a profondément choqué. Il remonte à peu près à six mois : je me trouvais non loin du carrefour entre le Cours Jean Jaurès et l'avenue Alsace Lorraine, à attendre le bus. Un homme faisait la manche, assis, adossé à un mur qui encadrait une boutique ; à un moment donné, le patron ou bien le responsable est venu à rentrer dans son commerce, il est passé rapidement devant le monsieur et lui a ordonné de « dégager », et le monsieur est aussitôt parti, sans un mot, enfin, il s'est déplacé pour se poser un peu plus loin. Moi, je suis alors allé le voir, ce pauvre homme, et je me suis excusé, et puis je lui ai souhaité bon courage - qu'est-ce qu'on pouvait faire d'autre en de pareilles circonstances ?... Il faut être éveillé, comme l'homme de ce matin dans le tram… aguerri. Personne n'est insignifiant : absolument personne. Tout le monde a sa place, ici - il est indispensable, et quel qu'il soit.

Jean-Marie Delthil. 2 mars 2010.


Publié dans J. M. Delthil

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