Sage est l'homme qui s'autolimite dans ses actions ; il renonce au toujours plus

Publié le par Michel Durand

Christoph Theobald que j'avais sollicité avec Henri Aubert (jésuite, responsable de l'Espace Saint-Ignace à Lyon) pour le colloque organisé par Chrétiens et pic de pétrole afin qu'il assure théologiquement la réflexion –"objection de croissance et christianisme"- a, dans son intervention, évoqué Hans Jonas.

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Je ne connaissais pas ce théologien philosophe, sinon de nom. Aussi, je me suis dit que j'allais beaucoup perdre dans la compréhension de l'exposé du théologien du Centre Sèvre (Paris). Le texte de son intervention est sur le site de CPP (chrétiens et pic de pétrole).

En conséquence, pour bien comprendre la pensée de Chrsitoph Theobald, il me fallait absolument lire du Hans Jonas. Chez le libraire, Leo-La procure, où je me suis rendu pour préparer mes lectures de vacances (février 2012), je n'ai trouvé qu'un petit opuscule. Hans Jonas, le concept de Dieu après Auschwitz, une conférence tenue à l'occasion de la réception du prix Léopold Lucas en 1984.

À la fin de ces 30 petites pages, je devais conclure que, si je ne connaissais pas cet auteur, j'en connaissais au moins les idées. Elles appartiennent à l'air tu temps. Certes, si elles peuvent ne pas être partagées par tous les théologiens ou philosophes, elles semblent l'être par les auteurs que j'ai lus. Sinon, j'aurai été surpris devant des exposés de thèmes inconnus. Ce qui ne fut pas le cas.

Je pense principalement à Émile Granger, éducateur, psychanalyste de l'école de Lacan, prêtre du Prado, auteur d'un livre témoignage : "ils m'appellent le vieux". Je l'ai fait intervenir plusieurs fois en aumônerie étudiante. J'ai alors été fortement marqué par son regard sur le Vendredi Saint. La kénose, l'anéantissement du Christ, l'abandon, la déréliction la plus complète, le noir le plus profond. Impossible de descendre plus bas. Le maximum d'anéantissement est atteint. Déliquescence absolue.

L'acte de foi et d'espérance radicale se manifeste au moment le plus atroce, le plus noir du Vendredi de l'abandon total, de la mort sur un gibet. La foi pure ne s'exprime que quand tout espoir d'avenir heureux s'avère impossible. Elle se manifeste dans l'expérience de l'abandon le plus complet. Aucun espoir possible. "Pourquoi m'as-tu abandonné !" Et d'entendre ici le chant des impropères de l'office de nuit du Vendredi de la semaine sainte. Et d'en conclure que Dieu ne peut pas être tout puissant.

Hans Jonas exprime ainsi cette non-toute-puissance divine :

"Après Auschwitz, nous pouvons affirmer, plus résolument que jamais auparavant, qu'une divinité toute puissante ou bien ne serait pas bonne, ou bien resterait entièrement incompréhensible (dans son gouvernement du monde, qui seul nous permet de le saisir). Mais si Dieu, d'une certaine manière et à un certain degré, doit être intelligible (et nous somme obligés de nous y tenir), alors il faut que sa bonté soit compatible avec l'existence du mal, et il n'en va de la sorte que s'il n'est pas tout puissant".

La miséricorde de Dieu, son cœur compatissant envers les hommes module sa puissance créatrice de telle sorte qu'on ne peut voir en lui un "totalement puissant" comme l'esprit humain pourrait se l'imaginer. Dieu n'est pas le guerrier vainqueur. Il a un fond maternel d'amour protecteur incompatible avec l'idée d'impassibilité. Dieu dans son éternité n'est pas immuable. Il se laisse émouvoir par les détresses ou errements des hommes. Nombreux, me semble-t-il, sont les auteurs qui ont parlé d'un Dieu souffrant.

Hans Jonas :

"La relation de Dieu au monde implique une souffrance du côté de Dieu dès l'instant de la création, et sûrement dès l'instant de la création de l'homme… Dieu souffre avec la création".

Idée qui "entre en collusion, prima facie, avec la représentation biblique de la majesté divine".

Mais on trouve aussi dans la Bible l'expression d'un "Dieu qui se voit méprisé et rejeté par l'homme, et qui s'afflige à ce sujet".

Dans son désir de créer l'homme libre, conscient et réfléchissant, Dieu, d'une certaine façon s'impose une limite. On parle d'autolimitation de Dieu à la création.

Hans Jonas :

"Seule la création à partir du néant nous donne l'unité du principe divin en même temps que son autolimitation, laquelle ouvre l'espace pour l'existence et l'autonomie d'un monde".

Dès mes premiers contacts avec les objecteurs de croissance, les "décroissants", j'ai développé cette idée de l'autolimitation de Dieu à la Création. Dans la mesure où Dieu ne veut pas être seul ; dans la mesure où il donne vit à un être vivant selon son image –libre comme lui- , capable comme lui d'intelligence ; à cause de cette altérité, se retenir, se retirer, poser des limites est nécessaire pour que l'autre soit.

L'acceptation des limites à la création et durant tout le développement de celle-ci est bien, à mon avis (avis partagé par beaucoup), le fondement de toute existence.

Effectivement, comme Dieu, l'homme doit s'autolimiter dans ses désirs et capacités de conquête. Il considère l'autre, le reconnaît son égal et limite sa prétendue toute-puissance. Il se retire pour qu'autrui vive. Ne pas agir ainsi consiste à prendre le parti du mal, le Satan, le diable : celui qui divise ; détruit.

N'est-ce pas le chemin du capitalisme ?

Sagesse de l'autolimitation ! Tel n'est pas assurément la façon de voir, la pensée du libéralisme exacerbé par les découvertes techniques en tous domaines. En ce lieu, on pense que, grâce aux progrès scientifiques, l'homme pourra indéfiniment reculer les limites. Illusion.

Conçu à l'image de Dieu qui s'autolimite dans son acte créateur, l'homme à son tour doit s'autolimiter dans ses actions. Telle est sa sagesse.

Au cours du colloque "objection de croissance et christianisme", l'idée des nécessaires limites à poser dans nos sociétés est souvent revenue. Il y a là, fondamentalement, la pierre angulaire d'une contestation du capitalisme libéral nouvelle version : néocapitalisme, ultralibéralisme… qui ne se donne aucune limite. 

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