J’ai connu deux grands monastères la Chartreuse et les slums. Tous ces pauvres prient l’Esprit Saint les travaille pour les aider à tenir

Publié le par Michel Durand

François Laborde
François Laborde

François Laborde

Comment pourrai-je ne pas déposer cet article du journal La Croix en date du 23 avril 2016. Ce n’est pas tous les jours qu’un collègue pradosien est ainsi présenté.

François Laborde, une vie au cœur des bidonvilles.

Depuis son arrivée à Calcutta en 1965, ce prêtre français partage le quotidien des plus pauvres, dans les bidonvilles pestilentiels et dans les neuf foyers pour enfants handicapés qu’il a fondés.

Il franchit les égouts à ciel ouvert. Se faufile entre les venelles crasseuses du slum (nom donné aux bidonvilles en Inde) de « Coal Depot »… Avec sa silhouette menue, agile, et son sourire jeune, comment imaginer qu’il a 89 ans ? Et pourtant… Le Père François Laborde est un habitué de ce bidonville où plus de 2 500 Indiens s’entassent, sous une voie express, dans le sud de Calcutta.

Un slum, ce sont des rigoles boueuses, remplies d’excréments. Des gamins en haillons, aux nez morveux, dénutris. Des chiens pelés, aussi affamés que les humains. Sans parler de la pollution noirâtre de fioul qui retombe de l’autoroute bruyante, quelques mètres au-dessus. Ici, il n’y a ni eau courante, ni sanitaire, ni électricité. Et comme le fleuve Hooghly est tout proche, à la saison de la mousson, une boue puante envahit tout.

Dans ce cloaque, des jeunes mères souriantes et dignes, dans leur sari impeccablement propre, viennent présenter au vieux prêtre leurs nourrissons. Ceux-ci ont bénéficié du programme de santé du gouvernement indien(1) mis en place par le P. Laborde dans ce slum. Auprès de chaque mère, il s’enquiert, en hindi, de l’âge et de la santé du bébé, puis regarde attentivement les courbes de croissance présentées par les travailleuses sociales qu’il a lui-même formées. « Il nous a tout appris », confirme Panma Salkar, une hindoue qui travaille depuis trente-six ans avec le prêtre et coordonne la dizaine de salariées des trois centres d’éducation féminine du bidonville.

Personne ne l’attendait ce jour-là à « Coal Depot ». Mais sa présence réjouit les familles. Tous reconnaissent le prêtre français comme l’un des leurs. Lui qui a supporté pendant dix ans, dans un slum identique à celui-ci, saleté infâme, odeurs fétides et vacarme incessant…

Pourquoi avoir choisi de partager un tel sort ? Il s’en explique en rapportant les propos d’un jeune couple misérable chez qui il fut hébergé en 1965, dans un slum de la ville ouvrière de Neyveli, près de Pondichéry, qui furent décisifs : « Si les prêtres sont riches, c’est parce qu’ils sont bénis de Dieu, et si nous sommes pauvres, c’est parce que nous sommes maudits de Dieu. » Des paroles qui le confirmèrent dans son désir de s’établir dans un bidonville, là où vit la moitié des 15 millions d’habitants de Calcutta. « De quel droit serais-je mieux logé, mieux nourri que mes frères ? », insiste-t-il, en rappelant le charisme de l’institut du Prado(2) auquel il appartient, qui est d’« être prêtre avec et pour les plus pauvres ».

Ce choix de l’extrême pauvreté a d’autant plus de sens que, pour lui, elle manifeste Dieu. Ce Dieu dont le Fils est « venu partager notre condition, notre pâte humaine telle qu’elle est… mystère insondable de l’Incarnation ». Dès l’adolescence, ce service de Dieu et des autres s’est imposé au jeune François. Au point d’expérimenter quelques mois l’austère solitude de la Grande Chartreuse. « J’ai connu deux grands monastères, aime-t-il raconter(3) : la Chartreuse et les slums. Car tous ces pauvres dont on ne peut imaginer la souffrance mais qui ne sont pas du tout résignés prient d’une façon invisible et l’Esprit Saint les travaille pour les aider à tenir. »

Finalement, le jeune François choisira d’entrer au séminaire « pradosien », en banlieue lyonnaise. Séminaire où il continuera d’enseigner une dizaine d’années après son ordination et des études supplémentaires de théologie. Pendant deux années, il découvrira le monde rural comme curé de paroisses dans le Cher. Enfin, en janvier 1965, il débarque sur le continent indien.

Ce désir de l’Inde, François Laborde le date de son enfance, quand l’un de ses frères lui avait fabriqué la maquette d’un temple hindou, et de son adolescence, quand il a commencé à lire des ouvrages de missionnaires jésuites. « Mais une fois entré au Prado, je n’ai rien voulu lire sur l’Inde, pour ne pas forcer la main de Dieu ! »

Après divers séjours dans le slum de Neyveli, puis au sein d’un village rural et encore dans un campement de pêcheurs, le prêtre du Prado arrive en octobre 1965 dans la capitale bengalie. « Ma boussole était fixée sur Calcutta, je ne peux expliquer pourquoi… J’avais un peu entendu parler de Mère Teresa et j’avais compris qu’il y avait là une grande proportion de pauvres. » Et c’est dans le slum de Pilkhâna qu’il va s’établir pendant onze ans.

Là, pour venir en aide aux milliers de réfugiés hindous, démunis et épuisés, qui affluent au moment de la création du Bangladesh en 1971, il fonde, avec d’autres chrétiens du slum, le comité Seva Sangh Samiti. Comité qui sera à l’origine de la « mission » dont Dominique Lapierre s’est inspiré pour son best-seller mondial La Cité de la joie (1985), devenu un film grâce à Roland Joffé (1992). Son héros, le prêtre français Paul Lambert, était librement inspiré de François Laborde et du frère infirmier suisse Gaston Dayanand.

Désormais trop connu, le P. Laborde sent qu’il doit quitter Pilkhâna. Il demande à son évêque de l’envoyer en paroisse, à Andul Road. Là, ému par le sort des Adivasis, des aborigènes méprisés par les Indiens, il se lance avec – et pour – eux dans l’achat d’un terrain, puis dans la construction progressive d’une cité. Une équipe JOC se met en place : il devient leur accompagnateur et formateur à la vie pradosienne.

Dans ces années-là, également, le P. Laborde célèbre souvent l’Eucharistie dans les couvents des Missionnaires de la Charité, fondées par Mère Teresa. Ce sont elles qui l’ont aidé à « aimer les lépreux car, d’instinct, je n’avais pas envie d’aller vers eux. Mais si elles y allaient, pourquoi pas moi ? »

Aujourd’hui, le P. Laborde vit à Ashaneer, « Maison de l’espérance », au sud de Calcutta, avec quelque 160 enfants trisomiques ou handicapés mentaux et une dizaine de salariés compétents et bienveillants. Ashaneer est l’un des neuf foyers de l’institution Howrah South Point qu’il a fondée pour accueillir des jeunes handicapés issus des familles les plus pauvres – les parents plus aisés pouvant payer un centre public. « Un enfant handicapé a besoin d’un espace libre et sécurisé pour s’aventurer un peu, mais cela n’existe jamais dans un slum, alors il se replie sur lui », commente le prêtre en regrettant que la société indienne soit si méprisante à l’égard du handicap. C’est pour cette raison qu’à Ashaneer, comme dans les huit autres foyers de Howrah South Point, les parents se retrouvent régulièrement pour échanger : « Ailleurs, il n’y a pas de place pour eux, mais ici ils sont des parents à part entière. »

Au début de Howrah South Point, le prêtre français a beaucoup appris d’une femme médecin danoise, spécialisée en ostéopathie et désireuse de venir servir en Inde. « Avec elle, j’ai compris comment donner envie aux bébés, aux enfants, de réagir, de s’assumer… » Il suffit de passer dans les classes et d’observer ces garçons et filles tous bien coiffés et souriants dans leur uniforme à chemisette rouge et blanc et à pantalon bordeaux, pour constater que ce foyer est vraiment un lieu d’espérance. Un lieu où les enfants sont sollicités, encouragés, aimés. Et où chaque matin, réunis dans le vaste hall d’entrée, ils prient ensemble, tournés vers l’une des trois images incarnant leur foi : une divinité hindoue, une photo de La Mecque et la Vierge Marie.

Claire Lesegretain - Calcutta (Inde) - La Croix. De notre envoyée spéciale

(1) Lancé en 1991 par le gouvernement indien, le programme gouvernemental d’éducation des mères et d’aide à la survie des nourrissons (Child Survival and Safe Motherhood Project) est cofinancé par l’Unicef.

(2) Fondé en 1860 par le bienheureux Antoine Chevrier, prêtre du diocèse de Lyon, l’institut séculier de droit pontifical des prêtres du Prado vise « l’évangélisation des pauvres, des ignorants et des pécheurs ». Présents dans une cinquantaine de pays, les prêtres du Prado sont sous la juridiction de l’évêque local.

(3) J’ai rencontré Jésus dans les slums, préface de Mgr de Berranger, Éd. de l’Emmanuel, 180 p., 18 €.

J’ai connu deux grands monastères la Chartreuse et les slums. Tous ces pauvres prient l’Esprit Saint les travaille pour les aider à tenir

La Grande Chartreuse

« J’y suis resté près de six mois, d’octobre 1945 à mars 1946. J’y ai été heureux, aimant le silence, l’étude des Évangiles… L’enjeu, c’est d’être disponible pour Dieu, pour la grâce, quand elle vient, au moment où elle vient. C’est un dépouillement, un détachement total. C’est là que l’appel missionnaire s’est confirmé pour moi. »

Mère Teresa

« Je l’ai rencontrée une dizaine de fois et lui suis redevable pour son intuition essentielle, à savoir témoigner de l’amour de Dieu à ceux et celles qui n’ont jamais été aimés ni même regardés. La voir persévérer dans ce charisme m’a aidé à ne pas me décourager. Les missionnaires de la Charité m’ont aidé aussi à comprendre et à aimer les lépreux. »

Le séminaire du Prado, en banlieue lyonnaise

« Après y avoir étudié jusqu’à mon ordination, j’ai été sollicité pour y enseigner la philosophie scolastique. Parmi mes élèves, j’ai eu le futur évêque de Saint-Denis Olivier de Berranger et le musicien Guy de Fatto. Ce n’était pas encore 1968 mais il y avait énormément de remue-ménage parmi les vocations tardives : c’était intéressant ! »

Bio express

1927. Naissance à Paris.
1945. Six mois à la Grande Chartreuse.
1946. Séminaire du Prado, à Limonest (Rhône) puis à Gap (Hautes-Alpes).
1951. Ordination sacerdotale ; études de philosophie à Rome puis de théologie à Lyon.
De 1954 à 1963. Professeur de philosophie puis supérieur intérimaire du séminaire du Prado à Limonest.
De 1963 à 1964. Prêtre dans le Cher.
1965. Arrivée en Inde ; vit dans un slum (bidonville) à Neyveli, puis à Bangalore, enfin à Calcutta.
De 1965 à 1974. Vit dans le slum de Pilkhâna à Calcutta ; lance la mission Seva Sangh Samiti avec un frère infirmier du Prado, Gaston Dayananda.
1974. Chargé de la paroisse Nirmala Mata Maria Girja à Andul Road ; bâtit une cité pour Adivasis (un peuple aborigène d’Inde) et un foyer pour enfants handicapés, Howrah South Point.
1976-2010. Ouverture de neuf foyers pour enfants handicapés ; chargé successivement de six paroisses ; ministère au grand séminaire de Calcutta.

2005. Aumônier du centre pour lépreux d’Asansol (à 220 km de Calcutta).
2011. Retiré dans un foyer de Howrah South Point.

Publié dans Prado, Eglise

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