Vivre une suprême liberté

Publié le par Michel Durand

Les rencontres que le hasard provoque interrogent notre conscience. Ai-je la possibilité de vivre sans problème dans le confort alors qu'à deux pas de moi une famille n'a pas de quoi vivre, une autre se trouve sans logement ?
Les habitants des pays économiquement défavorisés, rencontrant sur leur terre natale des touristes européens, rêvent de venir vivre et travailler en Europe. Plutôt que de ne rien faire dans le pays d'origine où il n'y a pas de quoi vivre, il vaut mieux, quand on est jeune, tenter le voyage à travers désert et mer, même avec le risque de la mort.
Beaucoup d'autres exemples de ce type provoquent notre conscience. Ils interrogent d'autant plus que la conscience est attentive à une Parole divine qui transcende toute réalité contingente. L'écoute du témoignage du Christ ouvre l'esprit au désir d'une fraternité universelle.
Comment conduire ma vie pour être en accord avec ce que je perçois des valeurs essentielles, fondamentales ?

Je viens d'avoir la joie de lire le livre de Paul Valadier, La condition chrétienne, du monde sans en être, Seuil, 2003.

Son écriture, souvent abstraire, n'est pas toujours aisée. Mais quel bonheur de voir, en un volume pas trop épais, une sérieuse présentation de la conduite de la vie selon l'Evangile avec cette conviction, maintes fois exprimée, que la vie chrétienne serait vide si elle n'épousait pas la condition humaine.

Je vous encourage à acheter et lire cet ouvrage de théologie de la morale.

En voici un passage :

(Il y a) un triple niveau que toute existence sous le souffle de l'Esprit se doit d'honorer, et donc caractéristique de la condition chrétienne comme telle. Le chrétien n'est pas arraché à l'ethos de sa culture où il rencontre des interdits fondamentaux (Décalogue), comme il en est en toute société humaine, même si la déclinaison de ces interdits peut grandement varier selon les cultures et selon les âges. Mais son ouverture à la fidélité évangélique lui commande aussi de porter un discernement vigilant sur ces mœurs reçues, tout en les ordonnant au service du prochain et de Dieu (unique et double commandement, incluant l'amour de soi). Tel est le niveau proprement moral de l'universel qui ne peut être vivant qu'au sein des contenus reçus et triés (éthique) par la seule Loi, la Loi de charité. Enfin une existence selon l'Esprit du Christ n'irait pas jusqu'au bout de sa logique, si elle ne cherchait pas à vivre la totalité de son existence, selon toutes ses dimensions, dans une logique de surabondance, à la manière du Dieu d'amour qui appelle à vivre par-delà la mort, à perdre pour pouvoir trouver la vraie vie.
Troisième niveau (méta-éthique et méta-moral) auquel on ne peut accéder que dans l'écoute de la Parole et sous la mouvance de la grâce, ou de l'Esprit, niveau qui n'est ni celui du conformisme des mœurs, ni celui de l'universel moral, mais celui auquel une liberté peut s'entendre appelée à entrer ou désirer entrer. N'est-il pas clair que ne peut donner sa vie, sous quelque forme que ce soit, que celui ou celle qui se sait « appelé » à un tel geste de liberté suprême, et qu'à ce niveau on échappe au monde de la règle socialement (ou ecclésialement) codifiée comme à celui de la morale proprement dite ?
Ces considérations, prises au sérieux, pourraient éviter, semble-t-il, bien de faux débats sur l'existence d'une morale chrétienne (catholique) proprement dite. Les Écritures ne fournissent pas une doctrine morale complète et cohérente, qui fasse nombre avec les règles et valeurs que les hommes se donnent légitimement dans leur inéluctable entreprise d'humanisation, entreprise qui fait corps avec leur condition de créature et qui renvoie par conséquent au respect de ce que l'on appelle théologiquement la création. Elles appellent à assumer les mœurs trouvées dans sa société en un temps donné, mais à les vivre selon un discernement spirituel et une vigilance soucieuse du service des hommes et de Dieu (service qui ne fait qu'un). Elles proposent encore à qui adhère librement au message à assumer son existence dans la joyeuse liberté des fils/filles de Dieu qui misent sur la gratuité et la surabondance, dans la conviction que savoir perdre sa vie, c'est la gagner. Mais ils ne le font pas dans un autre monde que le monde de tous, même si leur vie s'inspire de principes et surtout d'une logique qui ne relève pas de ce monde: la logique qui structure la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ.

Publié dans Anthropologie

Commenter cet article