Quelques tribus finirent par trouver refuge dans le kharégisme, secte religieuse révolutionnaire qui refuse tout compromis

Publié le par Michel Durand

Texte rédigé pendant mes vacances annuelles, cette année à Douiret, dans le sud de la Tunisie au moment du carême chrétien d’occident.

 

Nous devrions agir efficacement pour convertir une économie inégalement répartie dans le monde, alors que d’Occident, nous continuons à nous croire propriétaire exclusif de la terre, l’exploitant à mort. Elle n’est que lieu de passage.

 

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Quand je suis arrivé sur le site de Douaret, à la vue de l’immense cimetière placé au-dessus de l’oued et au pied de la colline de l’ancienne ville, je me suis immédiatement demandé s’il n’y avait pas dans l’islam de ce lieu des influences ibadites.

Par mes séjours dans le M' Zab, plus exactement à Béni Isguen, grâce aux contacts instruits avec des habitants de cette ville, la plus sainte de toute la région, je savais que dans leur migration, des Ibadites se trouvaient sur l’île Gerba. Il y en a aussi en Lybie, m’a-t-on dit. Un mouvement semblerait se constituer, aujourd’hui, pour que les Berbères de cette sensibilité religieuse et culturelle se rencontrent.

A Douiret, autour de moi, j’ai posé la question à ce sujet. Je n’ai pas obtenu de réponse et je me suis même demandé si le mot « ibadite » était connu en ce lieu. Suite à quelques sondages, il ne semble pas. Il est vrai que, très isolé dans le gîte où je vivais, à plusieurs kilomètres de la ville nouvelle, je n’ai pas eu la chance de rencontres pouvant me renseigner sur l’histoire religieuse du pays.

Le cimetière, toujours en activé puisque j’y ai vu enterrés plusieurs défunts, n’est pas bien entretenu. C’est la marque d’une attitude peu ibadite ; car dans cette culture, que l’on m’a comparée à celle du culte des morts de l’Égypte, on manifeste une attention importante vis-à-vis des défunts. Par exemple, il n’est pas permis d’enterrer un mort par-dessus un autre, plus ancien. C’est ce qui explique l’extension, au cours de siècles, de la taille des cimetières. On semble également ne pas creuser en profondeur, ce qui est difficile à cause de la nature rocheuse du terrain. Donc extension de la surface vouée au cimetière, comme dans la région de Ghardaïa.

En fait, m’a-t-on dit, comme il y a beaucoup de terrain, on s’étend. La tombe est généralement recouverte de pierres. Une pierre à la tête et une au pied indique la position du corps. Les défunts notables reçoivent une « couverture » de gypse blanc. Il y a aussi des « marabouts » dont la forme ressemble totalement à ce l’on voit au Maroc ; mais aussi en Algérie.

 

Dans la bibliothèque d’une association de sauvegarde du patrimoine, j’ai trouvé un livre rédigé par Abdeslam Zaied, Le monde des Ksours du sud-est tunisien (1992) où l’auteur, un amateur averti, un enfant du pays, souhaite montrer aux visiteurs, l’essentiel du pays d’avant le monde moderne. Il y indique que les Berbères ont dû se protéger de la conquête arabe, après celle des Romains, des Byzantins. Ils résistèrent (La Kahina), mais durent se plier aux conquérants. « La politique de pacification du pays entamé par Hassan finit par permettre aux Berbères d’avoir des terres et de se trouver intégrés aux réseaux de production ». Certains Berbères entrent dans l’administration militaire et religieuse. Pourtant, la plupart se voient rejeter par les Arabes qui ne voient en eux « que la lèpre de la terre ».  Petit à petit on les poussait sur de mauvaises terres. « On les vouait à la marginalité. Quelques tribus finirent par trouver refuge dans le kharégisme, secte religieuse révolutionnaire qui refuse tout compromis et qui proclame que le seul arbitre, lorsque le droit est en jeu, est Dieu, c’est-à-dire la conscience intransigeante de chacun et déclarent qu’il faut combattre lorsqu’on est sûr d’être dans le vrai et qu’aucun privilège ne peut être accordé à  la race ».

Avec cette citation faisant référence aux écrits de M. Talbi, je retrouve de nouveau, les raisons qui m’ont fait me tourner vers l’Ibadisme du M' Zab avec, notamment, l’étude de leur architecture tout emprunte de sobriété. Dans le contexte des recherches de chrétiens pic de pétrole, je pense que nous pouvons (devons) regarder différents modes de vie et nous laisser pénétrer par les civilisations qui prônent la sobriété, la simplicité. En ce domaine, Le Corbusier a montré que l’habitat du M' Zab recherchait cette économie des moyens. La maison ne doit pas être construite pour le prestige, le faire valoir, mais seulement pour abriter la vie de la famille. Ainsi, la porte aura la taille qui permet le passage d’un corps humain, rien de plus. Sobriété de l’habitat où l’on est souvent obligé de baisser la tête pour pénétrer dans une pièce. Les mosquées ibadites sont également conçues avec sobriété. Il n’y a pas de minarets atteignant des hauteurs et des formes prodigieuses, des décors splendides comme on le voit dans les mosquées malékites.

D’après mes sources, « les Hawara, fractions de Berbères Lawata ont réussi à constituer une communauté kharégite ibadite qui occupe le sud de la Lybie et de la Tunisie. En Algérie et au Maroc, le kharégisme sufrite, plus radical, donne naissance à quelques royaumes comme ceux de Tamesna et de Sijilmasa au sud du Maroc et ceux de Tlemcen et de Tahart en Algérie.

Une vie sobre libre et économe, voire austère.

Dans le chapitre sur les valeurs sociales des ksour, rédigé par Abdesmad Zaied, je découvre des informations qui complètent mon approche d’une influence ibadite à Douiret.

 

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Douiret, Mosquèe du figuier, XVe (?)


La tribu, espace organique essentiel à la vie ksourienne est une patrie sans terre. Aucune vie n’est possible en dehors de cet ensemble. Elle se situe effectivement, en raison de ses déplacements nomades, en dehors d’un espace géographique qui serait sa propriété privée, une terre rien que pour soi. La terre n’est qu’un point de passage, infini qui appartient à Dieu, le seul lieu d’attache permanent étant le ksar.

Alors, non-propriétaire de vastes étendues, le ksourien sera principalement marqué par la valeur de sobriété.

Il est économe par nature. « Ainsi le veut la modestie de ses moyens économiques. Cette disposition à se suffire de peu caractérise son style de vie et se trouve perçue comme qualité morale parce qu’elle lui permet de mieux s’adapter à son milieu, à sa condition économique. Cette conception tient aussi des préceptes religieux puristes appelants à l’austérité, à l’ascétisme même. Ces préceptes relèvent du kharégisme, courant dominant chez les descendants de l’empire ibadite implanté dans le Sud-est de l’Afrique du Nord depuis les Aghlabides en signe de contestation des compromissions inhérentes à l’orthodoxie musulmane. Les missionnaires puritains venus du Sud surtout au XVe siècle n’ont pas choisi cette partie de la Tunisie par hasard. Leur puritanisme concordait bien avec la conscience religieuse ksourienne, surtout dans le djebel».

Je continue tout simplement à recopier cette page du livre cité tellement cela me semble être un enseignement valable pour nous aujourd’hui. À tord nous fermons les yeux devant les inégalités engendrées. Nous devrions au contraire agir efficacement pour convertir une économie inégalement répartie dans le monde, alors que d’Occident, nous continuons à nous croire propriétaire exclusif de la terre, l’exploitant à mort. Elle n’est que lieu de passage.

« Dans ce cadre, la nourriture n’est plus un moyen de vie seulement. C’est un don précieux de Dieu et un signe de miséricorde. La gaspiller c’est aller à l’encontre de la volonté divine. Cette conception des nourritures terrestres trouve son expression dans le fait que le ksourien ne jette jamais les restes de ses repas à la poubelle. Même s’il se trouve obligé de s’en débarrasser il les enveloppe  au préalable, dans un papier. S’il lui arrive par hasard, de se trouver chez les voisins à l’heure d’un repas ils doivent l’inviter à manger, ce à quoi il doit répondre et il doit manger jusqu’à sa faim, sinon il risque a malédiction de ce don de Dieu.

À ce côté religieux s’ajoutent d’autres normes de conduite dont notamment la fierté de pouvoir  surmonter sa faim, patienter, se priver s’il le faut. Car seule l’endurance compte. Un homme qui succombe à la tentation de la faim est esclave de son estomac et des instincts. Pour se faire valoir, il faut savoir être maître de soi dans les pires conditions. Les histoires se rapportant à ce sujet sont très abondantes chez les ksouriens. Ils les écoutent avec délice, ils les dégustent en quelque sorte.

C’est peut-être pour cette raison qu’on ne peut parler de classes dans les communautés du Sud. Même si on est riche il est un devoir de ne pas étaler ses richesses. D’ailleurs, elles ne servent pas à grand-chose… 

L’austérité est une disposition spirituelle et psychologique qui traduit une expérience permanente de dépassement menée contre soi pour mieux disposer de soi… La façon même d’en avoir fait une école d’élévation au lieu de la subir comme une contrainte est remarquable ».

Avis à l’objecteur de croissance en quête de vie simple et sobre. N’est-ce pas beau tout cela, d’une beauté toute spirituelle en un temps de carême chrétien ? Et pour quoi pour toute une vie !


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