L’intergénérationnel

Publié le par Michel Durand

Pour comprendre ce que j’écris ci-dessous, il est bon de relire l’article de Robert  Beauvery sur l’assemblé des prêtres : l’évêque et son presbyterium.

Il se glisse logiquement dans la ligne de ce que je disais vendredi dernier.

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Sermon sur la Montagne : heureux les pauvres...


Alors que j’aborde l’âge où il convient de se préparer à l’inaction complète, alors qu’il s’avère utile de préparer sa mort (rédaction d’un testament et autres commodités administratives et financières), je déborde d’imagination pour que le monde soit autre, assurément meilleur, tout en comprenant que tout sera comme auparavant.

Souvent, les idées se bousculent dans l’imaginaire et deviennent vite des velléités fuyant toute utopie concrète. Que faire pour que les projets de derniers instants ne sombrent pas en chimère ?

Il me semble que plus l’âge avance plus l’on constate que l’on a fait bien peu et on devient impatient par crainte de perdre ces derniers instants : ce que je n’ai pas encore réalisé, hâtons-nous de le faire tant que l’on est encore capable, sinon, bientôt, demain, ce sera trop tard. Rattrapons le temps perdu !  Cela donne un discours chez les très anciens qui me fait sourire. Or, je risque d’être aveugle face à mes propres utopies.

J’ai donc analysé cette psychologie dans mon propre comportement et je l’observe autour de moi. Je me demande si ce n’est pas cet état d’esprit qui occasionne des situations où les jeunes ne souhaitent pas s’exprimer. Pour se protéger de la gérontocratie, ils se coupent des anciens n’ayant avec eux que des rapports de « charité ». L’intergénérationnel dans l’action pastorale est difficilement réalisable. Il suffit de voir les collaborateurs que se donne un jeune cadre, fût-il l’évêque. Et nous, les vieux, n’avons-nous pas tendance à rester ensemble pensant que nous sommes encore capables de trouver les justes solutions aux problèmes rencontrés. J’en ai fait le constat dans mon appel à théologiens pour une théologie anticapitaliste (ou non capitaliste). Les noms qui me furent cités dépassaient tous les 70 ans. Or, je suis persuadé que cette approche sociétale, ecclésiale, humaine n’est pas un avatar des années 68 et que tous les éclairages sont nécessaires. Pour que les questions soient correctement posées en consonance avec aujourd’hui aucune recherche théologique ne peut se fermer à la façon de voir propre aux jeunes générations et ceux-ci ne peuvent vouloir ignorer l’état de la question des décennies précédentes.

 

Quelle est ta théologie ?

 

Dessiner le profil de « ma » théologie me semble désormais indispensable. Au nom de quoi, de qui je parle comme je parle ? Quelles sont mes convictions ?

Cette forme d’interrogation s’est posée à moi il y a 4 ou 5 ans au cours d’une rencontre du secteur pastoral de Lyon-centre ville. Toutes les nuances spirituelles et pastorales, donc théologiques, des nouvelles communautés se trouvent réunies dans ce regroupement. Intégrisme, traditionalisme (la différence ne serait-elle pas que juridique ?), charismatisme, conservatisme… face à un petit nombre de prêtres âgés, dont certains avec la tâche de curé, qui entendent dire sans vraiment réagir : « de toute façon, c’est à cause de votre génération, les soixante-huitards, que l’Église est actuellement en crise » ; paroles de jeunes ensoutanés qui déclarent suivre la vrai tradition. « Grâce à nous, l’Église sera sauvée. Voyez, nos séminaires sont pleins alors que les autres (les vôtres) se vident… »

Constatant l’impossibilité d’un dialogue constructeur, édifiant, j’ai émis l’idée que chacun élabore un texte de deux pages argumentant bibliquement ses options pastorales. Ces contributions écrites, lues et étudiées à l’avance, serviraient de base à l’échange. Non pour se contredire systématiquement, pais pour tracer le plus objectivement possible nos diverses photographies pastorales. Le débat n’a jamais eu lieu par blocage des jeunes refusant de rédiger leur profil théologico-pastoral. (Je publierai demain ce que j’ai écrit à l’époque).

 

Quelle est ma théologie ?

J’ai écrit cette trop longue introduction à mon propos essentiel, car je ne vois pas comment aborder le « dessin » de ma théologie sans dire ce qui en motive la démarche. Ceci fait, je dois m’exécuter : qu’elle est ma théologie ?

Je pense à cette question depuis plusieurs jours. Il n’est pas facile de répondre. Je serai bref ; enfin, j’espère.

Par théologie j’entends : conception de Dieu. Comment je vois Dieu ?

- 1 Créateur de l’univers, il est le Père de tous les hommes et ceux-ci sont invités à reconnaître leur fraternité. Le commandement de ne pas tuer, de ne pas voler en est la base incontournable. Tel est l’appel de la conscience qui interdit toute forme d’esclavage. La fraternité universelle est à maintes reprises développée par les prophètes de l’Ancienne Alliance. La terre appartient à toute l’humanité. Dieu donne à tous et rien ne peut être l’objet de propriété privée exclusive.

- 2 L’homme est fondamentalement sage. Il est par lui-même capable de vérité, de bonté, d’amour. Certes, tout nous prouve le contraire. L’égoïsme vengeur et tueur s’exprime dès le début de l’Histoire

Je sais qu’aujourd’hui l’idée métaphysique, ontologique d’une nature bonne n’est pas reçue. L’agnosticisme ambiant enlève toute possibilité de recourir à des valeurs transcendantes. Mais comment expliquer que l’on retrouve dans toute humanité le respect aimant d’autrui sans évoquer une sagesse universelle. Je crois fortement que l’homme est conçu à l’image de Dieu.

- 3 L’homme doit enfin reconnaître sa faiblesse foncière. Il commet le mal qu’il ne voudrait pas commettre. Éminemment sage, l’homme sait qu’il ne connaîtra la sagesse que s’il accepte de voir en Dieu le siège de l’authentique sagesse. Capable de découvrir par lui-même la vérité, il a conscience qu’il n’obtiendra assurément celle-ci qu’en acceptant qu’elle lui soit donnée par Dieu. « La sagesse est assise auprès de Dieu ». L’homme doit se savoir lié à son Créateur. Son indépendance et sa liberté d’action et de réflexion n’est pas autonomie.

Autrement dit : le respect de l’ordre du monde n’est pas mon aliénation mais mon épanouissement.

- 4 Sobriété, vie simple, pauvreté appartiennent aux fondements de cet ordre naturel. Cela signifie que les idées de conquête, de progrès, de croissance, d’expansion… tout ce qui fonde les valeurs de l’Occident industrieux s’écartent de l’orientation humaine fondamentale et deviennent obstacle à l’universelle fraternité. Dans la recherche des biens consommables, qui répondent à ses besoins fondamentaux, physiques, biologiques, sociétaux, l’homme prend la mesure des limites nécessaires et bénéfiques à ne pas dépasser. La démesure est le manquement fondamental à la Sagesse qui occasionne toute espèce de guerres et d’agression. Souvent, la phrase célèbre de l’Evangile : « à quoi sert-il de gagner le monde entier si l’on en vient à perdre son âme » revient à la mémoire. L’appel à la pauvreté évangélique est adressé à tous les baptisés et  pas seulement aux seuls religieux, religieuses canoniques.

- 5 Le Christ Jésus, Verbe éternel fait chair par et grâce à Marie, demeure le mystère divin qui, dans la foi, permet une approche ferme du mystère humain. Le Fils de Dieu et de Marie –vrai Dieu et vrai homme- ne fait que redire ce que les prophètes ont proclamé. Mais, en plus de l’annoncer, il permet que se réaliser l’annonce : les aveugles voient, effectivement. Il dit et fait ce qu’il dit. Tel est la sainteté. En adhérent à la personne du Christ , le disciple, par conversions successives, bénéficie de cette sanctification : « soyez parfaits comme mon Père céleste est parfait ». Par le Christ, devenu homme pour que l’homme soit divinisé, l’univers obtient sa révélation, son apocalypse.

-6 Est-ce que je ne viens pas de parler ici de l’Église, le corps Christ composé des baptisés et disciples ? Ce sont eux les acteurs premiers de la volonté divine. Le Peuple de Dieu, comme le symbolise la liturgie eucharistique selon Vatican II, bénéficie de la présence centrale du Christ. Autour de lui, les baptisés, peuple de prêtres, prophètes et rois irradient la grâce divine. Saints, ils accomplissent autour d’eux dans le quotidien de leur existence, ce qu’ils disent. Ils mettent en œuvre le message reçu de l’Evangile (Voir §4).

Ce que la tradition ecclésiale appelle « sacerdoce ministériel » est second par rapport au sacerdoce baptismal. Le « prêtre », président des sacrements, s’il est distingué liturgiquement, poétiquement, par un siège, des vêtements spécifiques et symboliques, ne doit pas l’être par des degrés d’élévation : estrade, tribune, trône qui lui donnerait un statut écartant l’unique médiateur Jésus-Christ. Seuls l’ambon (lieu de la Parole proclamée) et l’autel (signe du Christ) méritent un ré haussement.

- 7 Enfin, je considère que ma théologie et ouverte. Libérée de l’emprise de la Loi de l’Alliance Ancienne, elle ne s’enferme dans aucune norme, l’amour miséricordieux étant toute la loi et les prophètes. Pour le bien des personnes rencontrées, Jésus s’affranchit des interdits du sabbat. Effectivement, il ne s’agit pas de respecter les règles écrites, mais d’écouter les attentes des hommes et d’opérer avec chacun et chacune le discernement nécessaire pour progresser vers la sainteté sans rencontrer les pièges du laxisme. « C’est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement, que cette liberté ne donne aucune prise à la chair ! Mais, par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres » (Gal 5,13). Fuir les désirs égoïstes afin d’œuvrer à l’épanouissement de l’amour dans le service de tous.

-8 La pastorale qui découle de ces considérations sera inévitablement une pastorale d’accompagnement et non de soumission à des dogmes ou interdits. Tout en sachant ce que l’Église dit et recommande, il est avant tout important d’être à l’écoute de ce que pensent et vivent les personnes. Regarder les styles de vie, les comportements- même des gens qui se disent hors de l’Église – c’est dévoiler la Bonne Nouvelle écrite au quotidien et agir en conséquence. Là est l’évangélisation. Christ invite à entrer dans le Royaume et non dans une Église humainement limitée.

 

J’ai bien conscience que cette rédaction est incomplète –bien que déjà longue contrairement à mon premier souhait- et qu’il y un risque à publier, même dans un petit blogue de telles affirmations, sommes toutes bien banales. On aura compris que ma démarche s’inscrit dans une modernité démocratique qui ne peut se soustraire au débat. Celui-ci n’est possible qu’avec l’acceptation du risque de l’erreur difficile à reconnaître. En Église, on parle de synodalité, de collégialité… des mots quelque peu oubliés aujourd’hui.

Publié dans Anthropologie

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Muriel 19/05/2010 09:05



Quand vous dites que nous ne devons tuer ni voler, dans la symbolique du verbe "tuer" il ya la mort de l'âme de l'esprit et du corps. J'ai senti mon âme mourir si je restais fidèle aux préceptes
de l'Eglise telle que je l'ai connue, intégriste. Faire vivre l'âme c'est l'affranchir et la retrouver dans la vie de tous les jours. Les prêtres sont des hommes comme les autres, mais... mais,
quand on a reçu un enseignement rigoriste, corps âme et esprit sont emprisonnés dans une vie de Foi qui empêche tout fidèle d'aller au delà d'elle.


Malheureusement, quand on a quitté l'Eglise pour s'affranchir de l'esclavage comme vous le dites si bien, quand on a surmonté une maladie et remis sa vie au Seigneur afin qu'il décide de la suite
à donner, quand on en parle d'une guérison à un prêtre, la première chose qu'il nous demande, c'est de rejoindre l'Eglise, une communauté.


Marcher dans les pas du Christ oui, me ré-enfermer dans les clivages d'une église éclatée en mosaïque m'inquiète. On préfère agir en dehors de l'Eglise, au bon vouloir du Ciel, et dans la vie
detous les jours. Le Seigneur s'est fondu dans la masse et s'est mis au service des hommes, tel est notre devoir à tous, avec ou sans l'Eglise, toujours dans le Foi.



Michel Durand 23/05/2010 20:27



En fait le Christ ne nous dit pas d'entrer dans une Eglise. Il nous invite au Royaume. C'est-à-dire qu'il souhaite établir chez nous sa demeure alors que nous désirons demeurer en Lui. Vivre seul
cette recherche est possible. Mais parfois trop difficile. C'est pour cela que Jésus nous invite à nous réunir. "Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, Je suis au milieu d'eux." Il n'y a pas
de rigorisme. Mais de l'Amour.  J'aime beaucoup la première lettre de Jean. Celui qui dit aimer Dieu qu'il ne voit pas alors qu'il n'aime pas son prochain qu'il voit est un menteur.
L'Eglise, c'est avant tout ce compagnonage. Cela dépasse toutes institutions ; bien que celles-ci soient nécessaire.