Nous sommes condamnés sortir de la société de consommation, mais nous rechignons à rompre avec l’addiction consumériste

Publié le par Michel Durand

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 j’ai rencontré des éleveurs de chèvres, des cultivateurs d’olives, qui vivent volontairement isolés du village voisin

 

 

Bien évidemment, né en occident et ayant eu 20 ans au cours des 30 glorieuses, je suis spontanément porté à penser comme un occidental de pays fortement industrialisé. Pourtant, dès la classe de seconde me semble-t-il, je me pose la question du Tiers-monde en des termes non occidentaux. Je ne vois pas qu’il y ait partage.

Alors, pourquoi vouloir augmenter la taille du gâteau puisqu’il ne profite toujours qu’à un tout petit nombre de blancs. Je me rappelle avoir voulu développer cette conviction devant Gilbert Blardone de Croissance des jeunes nations, sans aucun succès. Pour lui, il était évident que plus les parts de gâteux seraient importantes, plus le partage serait possible. J’avais beau marteler qu’on ne voyait pas se réaliser cette forme de solidarité, il semblait ne pouvoir écouter.

Serge Latouche, dans la préface de son petit livre (qu’il est bon de lire parce qu’il offre un heureux résumé de la situation des militants objecteurs de croissance), Chroniques d’un objecteur de croissance, Médial-Sang de la terre (2012), rappelle que, si le terme de décroissance, est aujourd’hui en perte de vitesse, c’est qu’il a pleinement joué son rôle de « mot-obus », comme le dit Paul Ariès. Il a perforé les convictions des croissantistes dogmatiques qui en grand nombre affirment maintenant la perversité de l’économisme. La dernière remise en cause de cette croyance libérale d’un progrès illimité dont tous profiteraient serait la reconnaissance de l’absurdité de l’idée d’une croissance durable. S’il y avait progrès véritable, il y aurait la fête. Les indépendances ne se manifesteraient pas avec des défilés militaires. Serge Latouche rappelle, suite à Paul Ariès, « la loi d’équité qui assure la paix sociale dans les fêtes d’anniversaire : le gâteau ne grossit pas, il doit être partagé à parts égales entre les convives, les aînés n’ont pas de prérogatives pour se servir de plus gros morceaux ».

Le partage ne se constate pas ; donc, remettons en cause le rêve d’augmenter la taille du gâteau.

C’est, je pense, mes nombreux séjours en Afrique, d’abord pendant mon temps de coopération comme enseignant à Abidjan-Treichville en Côte d’Ivoire, puis au cours de mes vacances annuelles dans le nord ou le sud du Sahara, qui m’ont sensibilisé à regarder l’importance d’une civilisation autre que celle des mes origines pour bien vivre dans le bonheur. Il importe de regarder de près les modes de vie des populations qui n’imaginent même pas qu’un progrès matériel infini soit un but vital à poursuivre. Ce que j’ai écrit à propos de Douiret, relève de cette observation.

J’en découvre des échos dans les chroniques de Serge Latouche :

La décroissance et l’Afrique.

Chronique publiée le 3 mai 2007 dans le n° 950 sous le titre « Le paradoxe africain ».

« Formé au fil de la critique du développement, le projet d'une société autonome portée par la décroissance n'est pas étranger à l'Afrique. Paradoxal ?

La rencontre en février 2007 d'intellectuels béninois, au Centre Emmaüs de Tohue, près de Cotonou, à l'initiative de l'ONG italienne Chiama l'Africa, est éclairante. Albert Tévoédjrè était présent. Il publia en 1978 un livre à succès précurseur des idées de la décroissance, La Pauvreté, richesse des peuples1 : absurdité du mimétisme culturel et industriel, démesure de la société de croissance, besoins factices, rapports d'argent dominants et déshumanisants, destruction de l'environnement, éloge de la sobriété de l'autoproduction villageoise de tradition africaine. À 85 ans, il n'a rien renié de ses idées. Qui n'intéressent plus personne, en Afrique. Investi (et peut-être perdu) en politique et en charges ministérielles, il n'a pu les appliquer ».

Ou encore :

La voie de la décroissance repose sur un postulat inverse partagé par la plupart des cultures non occidentales : pour mystérieuse qu'elle soit, la vie est un don merveilleux. Il est vrai que l'homme a la faculté de la transformer en un cadeau empoisonné et depuis l'avènement du capitalisme, il ne s'en est pas privé. Dans ces conditions, la décroissance est un défi et un pari. Un défi aux croyances les mieux installées, parce que ce slogan constitue une insupportable provocation et un blasphème pour les adorateurs de la croissance. Un pari, parce que rien n'est moins sûr que la nécessaire réalisation du projet choisi d'une société autonome de sobriété. Toutefois, le défi mérite d'être relevé et le pari d'être tenté. La voie de la décroissance est celle de la résistance, mais aussi celle de la dissidence, face au rouleau compresseur de l'occidentalisation du monde et du totalitarisme rampant de la société de consommation mondialisée. Si les objecteurs de croissance prennent le maquis et avec les Amérindiens marchent sur le sentier de la guerre, ils explorent la construction d'une civilisation de sobriété choisie alternative à l'impasse de la société de croissance et opposent au terrorisme de la cosmocratie et de l'oligarchie politique et économique des moyens si possible pacifiques : non-violence, désobéissance civile, défection, boycott et, bien sûr, les armes de la critique ».(p. 89-90).

Rappeler ces convictions militantes d’objecteurs de croissance pourra paraître artificiel parce que je les sors de leur contexte de chroniques de l’hebdomadaire Politis. Cela ne l’est pas pour moi. En effet, je pense indispensable de vivre au plus près possible le quotidien de personnes qui ne se posent pas la question du confort matériel comme le nous faisons en Europe. N’oublions pas qu’aujourd’hui, téléphone mobile, internet, radio, télévision pénètrent dans les maisons situées en des régions très éloignées des grandes villes. Eh bien, malgré cela ; ou avec cela, on rencontre des gens qui ne souhaitent pas quitter leur mode de vie sobre pour une abondance matérielle résultant d’un travail aliéné et aliénant. Cette année, dans le Sud tunisien, pendant mon « rituel retrait annuel », j’ai rencontré des éleveurs de chèvres, des cultivateurs d’olives, qui vivent volontairement isolés du village voisin, sans électricité et sans eau dans leur logement. Ils en auraient la possibilité, mais leur choix est autre. La petite conversation que j’ai eue avec eux, en français, me permet de dire qu’ils veulent simplement vivre de leur production (j’ai acheté un litre d’huile au juste prix, celui du lieu), considérant leur labeur comme un don. « Pour mystérieuse qu’elle soit, la vie est don merveilleux ». Là encore, on pourrait se reporter à ma méditation sur Douiret , évoquant les traditionnelles sociétés de partage, de don, de sobriété, de gratitude. « Nous savons tous, écrit Serge Latouche, que nous sommes condamnés  sortir de la société de consommation, mais nous rechignons à rompre avec l’addiction consumériste ». Mes rencontres africaines m’aident à sortir d’une façon positive d’une situation d’abondance « en allant vers l’abondance frugale d’un système écosocialiste » pour reprendre une expression de S. Latouche.

Je parle habituellement de la vocation de chaque baptisé à vivre selon la pauvreté évangélique, misant sur une option préférentielle envers les pauvres –qui sont nos maîtres, dit Antoine Chevrier.

 

1 Éditions ouvrières, 1978.

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