Quand le travail devient son propre but

Publié le par Paul Moreau

Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

Cette semaine, je vous propose la réflexion de Paul Moreau. Paul Moreau, philosophe, se présente lui-même au début de son intervention. Celle-ci fut donnée au cours du Colloque "travail et temps libre" organisé par L'Association Confluences.

Intervention de Paul Moreau

6. La perversion du loisir1112.jpg

Je reviens à la scholè des Grecs. Le titre de ce paragraphe serait : histoire d’une perversion. Il ne s’agit pas ici de revenir à la façon dont les Grecs vivaient ; il s’agit de réfléchir à des enjeux fondamentaux de sens et notamment à partir de l’hypothèse que les mots ont un sens ; et si les mots ont un sens, sans doute peuvent-ils évoluer par l’usage, mais il est toujours intéressant par une archéologie ou par une philologie de se demander : qu’est-ce qui est en jeu dans les  mots, dans les concepts ?

Je vais exposer l’histoire de cette perversion : la perversion du loisir. Je vous rappelle qu’en grec loisir se dit scholè : vous pouvez peut-être déjà penser à certaines activités du monde contemporain. Donc le temps libre, l’activité du temps libre, c’est la scholè qui s’oppose à l’a-scholia (a privatif) qui est l’activité de l’homme non libre, celui qui travaille. Et pour les Grecs incontestablement, il est beaucoup plus digne et noble de vivre dans la scholè que de vivre dans l’a-scholia. Chez les Latins on va traduire scholè par otium, c’est encore l’activité de l’homme libre. Scholè, et chez les Latins otium, ce que nous appelons travail se trouve exprimé par une formule négative, avec l’adjonction du préfixe a ou nec. On est en terrain plus connu avec les termes latins. Si nous réfléchissons à l’avenir de ces termes en français, un changement incroyable au XIIème siècle est intervenu. Les mots étant les mêmes ou quasiment les mêmes, la valeur que l’on donne aux mots et aux activités désignées par ce mot va changer complètement. Il y a un “changement” comme dirait Nietzsche, une transmutation des valeurs. En effet, comme vous l’avez peut-être appris à l’école primaire, l’activité qui vient de l’otium, l’oisiveté, est la mère de tous les vices. Il n’est pas bon de demeurer sans travailler et toute l’éducation traditionnelle du XIXème siècle occupe les enfants pour qu’ils ne pensent pas, pour qu’ils n’imaginent pas, pour qu’ils ne poétisent pas. Inversement le negotium c’est le négoce, l’activité noble par excellence. Le négociant, c’est celui qui a sa place dans la société, c’est celui qui va commander à partir de ce qui devient la nouvelle logique de la vie sociale. Tout doit donc tendre vers le négoce. C’est un renversement radical. Socrate pouvait dire dans un dialogue à un de ses amis : “tu ne donnerais pas ta fille à un architecte”. Aujourd’hui il faudrait plutôt dire un ingénieur. Tu ne donnerais pas ta fille à un ingénieur, parce qu’ingénieur c’est un nom de l’a-scholia. A notre époque un père dirait : “je ne donnerais pas ma fille à un éternel étudiant, par exemple quelqu’un qui étudie la philosophie, la sociologie, l’ethnologie, au-delà d’un âge décent, disons 25-30 ans”. L’éternel étudiant n’a pas bonne cote dans la société occidentale. Je dirais qu’en général les études n’ont pas très bonne cote. L’Université n’a pas très bonne cote. Vous savez que l’Université n’est tolérée aujourd’hui qu’à la condition qu’elle puisse conduire à des filières professionnelles. En relisant hier quelques passages de L’histoire de la cité de Lewis Cunford, je découvrais ceci que je subodorais : c’est que Lyon comme d’autres villes n’a  eu que très tard l’Université (en 85-90 de l’autre siècle) parce ce que Lyon était une ville commerciale pour laquelle seul comptait le travail ; l’Université c’est l’étude pour une motivation qui paraît incroyable à l’homme d’affaires : pour le plaisir d’apprendre, par goût de la vérité. Aujourd’hui le débat reste encore très vif dans la société.

Quel loisir, quelle scholè, et quel otium ? Nous savons d’abord que, formellement, il faut nous méfier de ne pas prendre pour loisir ce qui n’est que délassement. C’est une mise en garde. Je dirais qu’il nous faut penser à tout ce qui, selon la définition d’Aristote, peut procurer par soi-même le plaisir, le bonheur, la félicité, c’est-à-dire l’activité vraiment libre. De fait, c’est l’activité libre, c’est-à-dire il n’est pas simplement moyen par rapport à une fin qui peut procurer cette jouissance de soi correspondant à ce que l’on découvre son humanité ou on la développe. On retrouvera le sens des activités physiques et sportives : pourquoi jouer ? pourquoi une partie alors que tout se termine ? Parce que la partie procure elle-même du plaisir.

On retrouvera le sens de certaines activités qui intéressent encore l’institution scolaire, qui touchent à la vie intellectuelle, esthétique, morale, spirituelle aussi peut-être. Activités par lesquelles on prend soin de soi-même, ou éventuellement on prend soin des autres. Pour reprendre une formule d’un philosophe du XVIIIème siècle : “le loisir véritable est celui dans lequel l’homme n’est pas seulement moyen pour autre chose, mais une fin”. Voilà un paradoxe inouï, un paradoxe qui est d’une vérité simple. Que vaudrait une activité individuelle qui ne serait pas commandée par la volonté de l’homme de prendre soin de lui-même ? Que serait une action politique qui ne viserait pas à terme et au-delà du développement économique et social qui sont tout à fait légitimes, le bien, l’homme lui-même ? On dirait à juste titre que ce sont là des pratiques perverses.

Publié dans Anthropologie

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