"l'accélération c'est la guerre"

Publié le par Michel Durand

Alors que je prépare et le colloque pour « Chrétiens et pic de pétrole » et la prochaine biennale d’art sacré actuel, « le Souffle », je rencontre des textes de Paul Virilio,

Chrétien, Paul Virilio croit en Dieu et craint pour l'homme. Sa hantise, c'est le déficit démocratique dû à la vitesse et à la course au temps liées à l'informatisation de la société...

Le peintre et le philosophe pourrait intervenir dans l’une et l’autre de nos manifestations lyonnaises. Le prouve cet entretien publié, en décembre, 2000 dans le Monde de l'éducation n° 287.

On ne regarde plus les étoiles, mais les écrans

Propos recueillis par Pierre Boncenne

 

Le Monde de l’éducation : Vous avez accompli l’essentiel de votre parcours professionnel dans l’architecture et l’urbanisme. Mais votre vocation initiale, c’était plutôt la peinture ?

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Paul Virilio : C’était même ma plus grande ambition. Après-guerre, je me suis retrouvé vers 16-17 ans à Montparnasse où j’ai fait l’Académie de la Grande Chaumière, un lieu mythique pour le nu, et l’atelier Charpentier, qui permettait de choisir une option artistique plus précise comme l’illustration, le décor ou le vitrail. Il faut mentionner, aussi, le bistrot-restaurant Wajda où l’on croisait des peintres, sculpteurs et écrivains parfois très connus. J’ai vraiment participé à la vie extraordinaire du Montparnasse d’alors, avec une passion pour les arts plastiques dominée par la vénération que vous avions pour Van Gogh et Gauguin. A l’époque, nos stars étaient en peinture Matisse ou Braque, en philosophie Sartre, en littérature Gide. Il est important de souligner que la plupart de ces personnalités étaient accessibles et qu’il était facile pour un jeune de les rencontrer. Quand j’y songe, c’est incroyable le nombre de peintres que j’ai eu la chance de connaître avant qu’ils ne deviennent très célèbres : Nicolas de Staël, Poliakoff, Viera Da Silva, Bazaine, Manessier.

 

Si vous apprenez à dessiner ou à peindre, c’est que vous désirez vraiment en vivre ?

 

J’en rêve ! Mais je suis d’un milieu très pauvre, né dans une famille d’immigrés italiens. Je suis obligé de voler l’enseignement et je vais à la Sorbonne suivre des cours de philosophie sans être inscrit. Dans le domaine de l’art – qui, après l’expérience de la guerre, constitua ma véritable université – j’essaye, bien sûr, de me frayer un chemin en travaillant, par exemple, dans le décor de théâtre. Je me souviens avoir élaboré des projets de décor destinés aussi bien aux Mouches de Sartre qu’à une pièce de Montherlant ou à une adaptation d’après Rimbaud de Nicolas Bataille. Mais cela ne me donne pas de quoi vivre.

 

Pendant quelque temps, vous peignez sur commande les immenses affiches de films qui étaient accrochées sur les façades au-dessus des salles. Ironie du destin pour celui qui, plus tard, se déclarera en lutte contre "la pollution de notre champ visuel" et partisan d’une "écologie des images".

 

Je vous le concède, c’est un peu paradoxal. Mais je n’ai jamais prétendu être innocent en ce qui concerne les images, loin de là. Disons que j’étais un gamin absolument pas préoccupé par ces problèmes. On me confiait des grands panneaux de 12 mètres de haut et, à partir de photos de films, il fallait à toute vitesse peindre des toiles aguicheuses avec, bien sûr, les acteurs ou actrices vedettes. Parmi d’autres, j’ai réalisé vers 1950 des affiches pour Samson et Dalila de Cecil B. DeMille et en une journée il a fallu peindre la gigantesque image de Victor Mature en Samson écartant les colonnes du temple… Très vite, cependant, j’abandonne en raison du rythme infernal de travail pour commencer, à partir de 1952, une formation de maître-verrier.

 

Votre passage par le vitrail et l’art sacré est très peu connu. Or, cette expérience n’aurait-elle pas eu une influence souterraine dans toutes vos réflexions sur la vitesse, les machines, les moteurs, les écrans ou l’informatique dans le monde contemporain ?

 

Cela m’a beaucoup marqué à travers mes critiques ou dénonciations. Au fond, oui, je pense m’y référer. Au sortir, donc, de cette peinture publicitaire destinée aux affiches de cinéma, j’ai appris que chez Paul Bony, un atelier important pour le vitrail, on cherchait des maîtres-verriers. Une formidable opportunité qui m’a permis de côtoyer Le Corbusier, de travailler avec Braque pour Varengeville ou surtout avec Matisse pour la chapelle de Vence. Je me retrouve ainsi dans ce qu’on appelle "les traductions" : les artistes viennent à l’atelier pour que l’on traduise certaines de leurs œuvres en vitrail, technique qu’ils ne maîtrisent pas. A cet effet, on a besoin de jeunes ayant une connaissance de l’art contemporain tout en n’étant pas marqués par une imagerie religieuse obsolète. Nous sommes à l’époque du Père Couturier, un dominicain qui opère une véritable révolution dans l’art sacré : il faut en finir, dit-il, avec l’horreur du style saint-sulpicien, accueillir dans les églises de véritables œuvres d’art comme c’est le cas à Chartres ou ailleurs, et peu importe que les artistes pressentis soient croyants ou païens. Pour moi, après l’effervescence de Montparnasse, c’est un véritable plaisir de traduire dans le verre et le plomb des dessins d’artistes que j’admire.

 

Mais les thèmes choisis restent inscrits dans la perspective de l’art sacré ?

 

Bien sûr. Il n’empêche, si vous regardez le Saint Dominique de Matisse, vous verrez justement que c’est d’abord un dessin de Matisse avec le formalisme de longues feuilles d’acanthe. A Varengeville, Braque s’investit dans des personnages religieux exactement comme il a pu traiter la nature morte. Il y a, par là même, une vérité dans la qualité de la représentation qui renoue avec la peinture sacrée des origines et, par contraste, disqualifie cette sorte de propagande religieuse que l’on pratiquait.

 

Ne serait-ce qu’indirectement, votre dernier livre, intitulé La procédure silence (Galilée), pourrait faire penser à la dimension fondamentale du silence dans l’art sacré.

 

L’art sacré c’est, en effet, le monde du silence, de l’oraison, je dirais surtout de la contemplation. Et cette découverte fut déterminante parce que j’étais un enfant de la guerre très marqué par le spectacle des bombardements nocturnes, un opéra de la destruction à la fois fabuleux et terrifiant. L’art sacré, au contraire, représentait une forme de paix intérieure et ce n’est pas par hasard si mon engagement dans ce monde-là avait été précédé, peu de temps avant, par ma conversion au christianisme.

 

Dans quelles circonstances votre foi s’est-elle manifestée ?

 

Mon père était communiste, ma mère catholique mais je n’étais pas baptisé et nous étions une famille laïque. Après la terreur fascinante des images de la guerre, j’entame un chemin de conversion qui est donc passé par la contemplation artistique au plus haut niveau. Mais je lis aussi beaucoup, les philosophes tout comme la Bible. Et une nuit, à la suite d’un rêve tragique lié précisément aux souvenirs de la guerre, j’éprouve une sorte d’expérience mystique qui m’incite à me convertir. Bien entendu, j’ignorais tout des curés. Alors, je vais à la rencontre d’un prêtre ouvrier qui s’occupait d’immigrés et habitait La Plaine-Saint-Denis. C’est par lui que j’entre dans la foi.

 

Et aujourd’hui vous êtes resté catholique ?

 

Oui, sans aucune crainte. J’espère même que cela se sent dans mes livres. Mais si je ne le cache pas, j’ai horreur de la propagande. Alors je garde silence. Vous voyez, je suis resté un contemplatif, un homme du quant-à-soi. Les gens que j’ai eu la chance de rencontrer après-guerre m’ont appris à préserver coûte que coûte le monde intérieur, tellement opposé à la propagande effrénée dans laquelle nous vivons et qui a envahi notre quotidien.

 

A ce propos, ce qui dernièrement semble le plus vous exaspérer, c’est la propagande d’Internet.

 

C’est vrai, je ne supporte pas cela. Il n’y a aucune hostilité de principe de ma part : à l’Ecole spéciale d’architecture que j’ai longtemps dirigée, j’ai très vite plaidé pour l’enseignement d’une informatique conviviale. Mais à partir de 1995, pour fixer un repère, on a vu arriver une énorme machine de cybernétique d’ailleurs héritière de systèmes mis au point par le Pentagone. Derrière la communication planétaire ultra rapide, prouesse technique indéniable, on voit apparaître des risques de conditionnement que tout l’appareil de propagande s’efforce de camoufler. Par exemple, présenter Internet comme une panacée pour rapprocher les pays riches et les pays pauvres relève de l’escroquerie : tous les spécialistes savent, au contraire, que cela accentue les écarts. Encore une fois, je n’ai rien contre l’outil en soi – ce serait stupide –, mais je déteste que l’on en fasse une publicité idyllique et mensongère.

 

Directeur de la division informatique de l’Unesco et auteur d’ouvrages qui ne versent pas dans l’angélisme, Philippe Quéau déclarait récemment au Monde : "Internet sera aussi banal que l’électricité. Il va s’immiscer dans tous les recoins de la vie. Il sera autant indispensable pour étudier que pour travailler. On ne pourra plus vivre sans Internet au XXIe siècle." Vous êtes d’accord ?

 

Il a tout à fait raison et voilà justement pourquoi la démocratie doit s’en préoccuper. Après la révolution industrielle marquée par la standardisation, la révolution informationnelle nous conduit vers la synchronisation. C’est la rapidité des échanges et le temps quasi simultané qui, désormais, dominent la vie sociale. Mais cela privilégie, voire cela exige le réflexe conditionné au détriment de la réflexion en commun. La démocratie qui s’apparente au sondage automatique ou à l’Audimat bascule, alors, dans la tyrannie de l’instantané.

 

On retrouve par là le thème central de tous vos livres : une réflexion critique sur la vitesse.

 

Peu à peu, j’ai fini par comprendre ce que le futuriste Marinetti avait pressenti : la vitesse, c’est la violence dans tous les domaines et un analyseur extraordinaire de notre société. Il nous faudrait absolument une économie politique de la vitesse ou ce que j’appelle une "dromologie", c’est-à-dire une discipline qui s’intéresse aux ravages de l’accélération et de la course. Actuellement, la vitesse des transmissions a tendance à nous transformer en esclaves de l’espace-temps et le téléphone portable en représente une image parfois caricaturale. Ecoutez ces conversations que l’on surprend dans la rue ou dans les transports : "Où es-tu ?", "T’es où ?", "Allô, je suis là et je vais à tel endroit…" Aux sociétés anciennes de l’enfermement carcéral, comme dirait Foucault, ont succédé les sociétés du contrôle : d’un côté le rempart, de l’autre le portique magnétique. Et le contrôle, ce ne sont pas seulement d’innombrables caméras de télésurveillance mais aussi tous ces systèmes du genre prélèvement automatique ou déclarations d’impôts préremplies qui nous font passer sous la dictature de la vitesse absolue. Nous sommes de plus en plus contraints de vivre en "temps réel" et la vitesse conditionne l’économie, comme on peut le constater dans la conjonction des Bourses ou l’instantanéité des cotations qui font régner en permanence une panique virtuelle. Nous n’avons pas encore assez conscience que l’accélération générale menace la démocratie. La liberté de choix et d’intelligence en commun est contestée par l’exigence, en tous domaines, de réponses immédiates. Désormais, la vitesse est vraiment devenue notre milieu, nous n’habitons plus la géographie mais le temps mondial, et j’en éprouve presque un malaise physique.

 

Revenons maintenant à La Procédure silence, qui reprend deux de vos conférences. Et, d’abord, pourquoi ce titre ?

 

Au Kosovo, l’Otan n’a pu faire une guerre aérienne de coalition que grâce à la "procédure silence" : on présentait aux différents partenaires les objectifs à bombarder en se gardant bien de leur demander leur avis, selon le principe "Qui ne dit rien consent". Il m’a semblé intéressant d’utiliser cette expression militaire que j’avais oubliée pour explorer quelques pistes : la terreur dans l’art, l’avènement du cinéma parlant, l’omnipotence de l’audiovisuel dans nos sociétés contemporaines, etc. En fait, il y a une ambivalence du silence, il n’est pas toujours positif ou d’or.

 

En vous référant, notamment, au célèbre tableau d’Edouard Munch, Le Cri, et à l’expressionnisme, vous êtes très sensible à la manière dont certains artistes ont dans leurs œuvres anticipé la terreur, la violence et les horreurs du XXe siècle.

 

Au début du siècle, il est assez extraordinaire de constater comment les artistes ont été les premiers terrorisés (et parfois, aussi, des terroristes comme par exemple à travers les actions dada). Or, tout notre siècle a été terrorisant : depuis la Shoah, les camps, les génocides, jusqu’au conditionnement de la population à la Orwell en passant par l’équilibre de la terreur au temps de la guerre froide. Les artistes comme les expressionnistes ont été incontestablement les prophètes de la douleur et la torture des formes annonce une véritable torture physique. L’authenticité de cette révolte ou, plutôt, de ce "cri" de l’art ne fait pas de doute pour moi. Mais là où je m’interroge, c’est lorsque cela semble se perpétuer avec des artistes contemporains qui, à travers des sortes de happenings, n’hésitent pas à s’automutiler, à proposer des images de corps disloqués ou presque à pratiquer des sacrifices d’animaux. L’obscénité macabre et le spectacle de l’abjection ont versé dans un académisme de l’horreur qu’il est devenu incorrect de contester. Moi, je ne marche pas, je n’accepte pas que l’on s’en accommode au nom de la liberté d’expression et que l’on refuse de s’interroger sur la terreur dans l’art hier ou aujourd’hui.

 

En somme, on assisterait à une banalisation esthétique de l’excès et de l’horreur mortifère ?

 

Les malheurs de la guerre peints par Goya c’est, bien sûr, extraordinaire. Mais ces corps empalés qu’il nous montre ne se réduisent pas à de magnifiques esquisses : cela nous renvoie à la monstrueuse terreur napoléonienne. Derrière l’esthétique il y a un véritable pathétique. On peut en dire de même à propos de Guernica, sans conteste l’un des chefs-d’œuvre de Picasso. Mais aujourd’hui, tout se passe comme si on voulait masquer l’horreur : les corps mutilés présentés dans telle ou telle biennale relèvent de la beauté artistique sans discussion possible, et fermez votre gueule ! Désolé de m’emporter, je ne laisse pas passer, je sais trop combien certaines images sont terrorisantes. Après la publicité et la propagande politique, la pornographie et l’hyperviolence médiatique ont ouvert la voie à un conformisme de l’abjection où le choc des scènes et des images élimine l’originalité de l’art.

 

Autre thème important dans La Procédure silence : l’apparition du cinéma parlant dans les années 20, ce qui, peu à peu, va rompre "l’office du silence" des représentations plastiques.

 

Les meilleurs écrits sur le cinéma portent pour l’essentiel sur la séquence et la mise en mouvement des images, le travail sur champ, contre-champ, le découpage, le montage, le travelling, etc. Il me semble que l’on a trop négligé le parlant. Or, pour les arts plastiques, cela marque une rupture fondamentale par rapport à la tradition de contemplation et "l’office du silence". Quand arrive le parlant, on entre dans un dialogue forcé avec les images. D’où, chez les peintres, un surcroît d’expression et de violence : pour faire signe et parce que le silence devient interdit. Dans l’art pictural, par définition muet, on voit apparaître des collages, des mots qui sortent de la bouche, et des excès de couleurs qui ne sont pas là comme chez les fauves ou les impressionnistes pour tacher l’espace mais pour essayer de faire le maximum de bruit. L’influence grandissante de la publicité avec le martèlement des slogans va accentuer le phénomène. Et maintenant l’audiovisuel a envahi le monde des arts plastiques exactement comme il est devenu assourdissant dans notre vie quotidienne. Il est temps, je pense, de s’interroger sur le retour au silence.

 

"Ce qui est devenu obscène actuellement, écrivez-vous, ce n’est plus tant l’image, ni le son, mais plutôt l’absence de son."

 

Dernièrement, la BBC a commencé à diffuser des enregistrements de murmures et de bruits de conversations : travaillant derrière leur ordinateur, les employés de certaines grandes firmes trouvent que le calme silencieux des bureaux est angoissant. Le remède ? Des murmures d’ambiance en fond sonore, en somme un clonage du bruit. Après la publicité radiophonique qui favorise la consommation et la musique dans les supermarchés, voici le fond sonore pour améliorer la vie de bureau. Le silence est donc disqualifié. Il est assimilé à la mort. Corrélativement, cela veut dire, aussi, que celui qui se tait a tort ou qu’il l’admet d’office. Ce sont les majorités silencieuses évoquées par Baudrillard. Ne rien dire est devenu insupportable, vous êtes méprisé sans le savoir.

 

A l’instar des pancartes "Hôpital-silence", il faudra bientôt, dites-vous, installer des avis du même genre à l’entrée des musées pour faire taire les machines de communication. D’une manière générale, "l’audiovisuel vise à supprimer l’intégralité du silence de la vue".

 

Votre ordinateur vous salue le matin, votre automobile vous parle et votre portable, il faut lui imposer silence dans les restaurants et les salles de concerts. On pourrait ainsi multiplier les exemples indicateurs. Et là encore, je trouve que l’on n’a pas assez réfléchi aux conséquences pour la vue de cet envahissement du son. La vue est une composante de la perception espace-temps beaucoup plus importante que le son. Lorsqu’on nous dit que nous sommes actuellement dans la civilisation de l’image, on commet une erreur : en fait, nous sommes dans une civilisation de l’audiovisuel (ou l’audiovisible), c’est-à-dire d’une domination de l’image parlante. Et qu’on le veuille ou non, l’image parlante implique un conditionnement très bien illustré par la télévision où le silence est banni au profit d’une accélération du dialogue. Cette frénésie du son a quelque chose de vertigineux.

 

Par réaction salutaire à l’euphorie ambiante, n’avez-vous pas tendance à sur-critiquer une technologie comme celle du téléphone portable ? S’agit-il obligatoirement d’un instrument de conditionnement et de contrôle ?

 

Un objet technique a toujours une dimension utile qu’il serait stupide de nier. Il n’empêche que l’on se complaît à ne surtout pas envisager les dégâts du progrès. On admet, avec les Verts, qu’il faut surveiller les dangers de radioactivité ou de pollution. Mais quand les dégâts du progrès sont liés aux techniques informationnelles et affectent la psychologie du comportement, curieusement l’écologie n’a rien à dire. Je pense, au contraire, que l’écologie doit s’intéresser aux sensations, à la vitesse, à l’image, au son.

 

Mais tout en ayant un regard critique, n’est-il pas très exagéré d’employer vis-à-vis de l’audiovisuel ou de l’informatique un vocabulaire du genre "tyrannie", "dictature" ou "totalitarisme" ?

 

Je suis l’enfant de mon siècle et pour faire passer un sentiment d’oppression j’emploie par atavisme un ancien vocabulaire de militant gauchiste. Il est évident qu’il faudrait des mots nouveaux face aux nouvelles réalités ou virtualités… Il serait indispensable de forger des néologismes ou, comme le faisait Jacques Ellul, de recourir à des figures. Ce n’est sans doute pas par hasard que je vous cite Jacques Ellul : lui aussi s’était converti au christianisme et il a beaucoup critiqué l’emprise de la technique sur le monde moderne. Cela étant, nous ne sommes qu’au début de la révolution informationnelle, et il faudra peut-être une vingtaine d’années avant de trouver le langage adéquat pour l’analyser. En attendant, il est difficile de ne pas manifester de l’effroi devant certaines menaces. Avec des nouvelles technologies, ne sommes-nous pas, par exemple, en train d’assister à la disparition inéluctable de l’auteur ou du créateur au profit d’une marque ? Le récent slogan publicitaire d’Hermès doit être médité : "Hermès n’est pas une marque, c’est une signature." Ce qui caractérise, aujourd’hui, une marque comme Microsoft, où le génie des auteurs de logiciels reste dans l’anonymat, pourrait très bien contaminer tout le champ de la création artistique.

 

Où trouvez-vous le silence ?

 

La nuit. J’aime bien me réveiller vers quatre heures du matin et ouvrir ma fenêtre sur la ville endormie. En dépit du sourd vrombissement que l’on perçoit, ce moment-là est propice à l’émotion intérieure, à cette autre forme de communication que j’évoque en me référant à l’oraison. Dans les villes, on ne peut plus voir le ciel étoilé qui a longtemps constitué le seul spectacle pour les hommes. Maintenant on ne regarde plus les étoiles mais les écrans. Et le silence, même relatif, il faut accomplir un véritable effort pour le trouver. Le silence devient une rareté et une dimension que nous risquons de perdre. A l’heure de la musique d’ambiance dans les ascenseurs, parfois je pense honnêtement que cela ne me gênerait pas d’être trappiste…

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