Le vrai désir humain de liberté !... Et l'homme est libre dans la mesure où il est affranchi par une décision de Dieu qui donne la sainteté

Publié le par Michel Durand

Frédérique Lemarchand, eau, sang, esprit, BASA, église Saint-André, 2017

Frédérique Lemarchand, eau, sang, esprit, BASA, église Saint-André, 2017

Vous l’avez compris, mon mois d’août fut, dans la joie, l’occasion de lire Ethique de la Sainteté ; et je n’arrête pas de penser à ces pages. Il importe de placer l’Évangile au centre de la vie chrétienne et d’en pratiquer l’enseignement. Alors qu’il a tendance à prendre tout le terrain, il importe de laisser le sacré à sa place afin de considérer la sainteté dans toute sa présence. En conséquence, se laisser prendre par Dieu-Père et Créateur pour qu’il façonne en nous la sainteté.

 

Mes pages du 5 septembre et du 7 septembre parlent déjà dans ce sens ; et j’envisage de poursuivre toute l’année cette méditation. Merci à Jacques Ellul.

Je ne peux que donner cette page à la lecture (pages 93-95 de l’Ethique de la sainteté)

 

Jacques Ellul :

La proclamation « soyez saints car je suis saint » implique à la fois un impératif, une promesse et une relation. C'est le Saint qui dit cela, du loin, de sa distance, de son altérité absolue, et il le dit comme l'ordre donné au peuple et aux individus à qui il parle pour les amener à décider eux-mêmes de se sanctifier. Mais cela est parfaitement impossible à l'homme, il ne peut jamais être vraiment autre, ni autrement (malgré tant de prétention, malgré l'exaltation cent fois répétée « plus rien ne sera comme avant »). Alors en même temps que le commandement vient la promesse : le Saint qui nous parle nous promet que cela nous sera en effet possible, que la sainteté est devant nous. Je ne dis pas à portée de la main, mais elle peut aussi nous surprendre et survenir, faisant de nous un peuple effectivement autre, appelé à témoigner du Tout Autre. Et cela peut se produire, parce que celui qui parle est en effet le Saint qui décide et qui, lui, sanctifie. Il n'y a aucune opération mécanique, psychologique, mystique, etc. Simplement nous sommes en présence d'une sainteté dérivée. Parce que lui est saint, il peut décider, dans cette création, de mettre à part ce qui dorénavant lui appartient et sera donc saint de sa sainteté à lui, qu'il transmet de cette façon, par la Parole, exactement comme il crée par la Parole.

« Soyez saints car je suis saint » : c'est une des clés de toute la pensée biblique. Mais il faut écarter alors deux erreurs ou malentendus : l'un tout banal, spontané, qui fut celui de générations juives ou chrétiennes. On entend : vous devez faire tous vos efforts pour devenir saints parce que moi, Dieu, je le suis. Et comme la pensée de cette sainteté est morale, donc... Cela ne veut précisément pas dire ce que nous considérons comme une sorte d’évidence : il est parfaitement vain et illusoire que l’homme s'efforce à la perfection morale, qui n'est pas la sainteté et qui n'a aucune mesure avec Dieu. « Soyez saints » ne veut pas dire : devenez très bons ou très puissants par vos efforts. Le « car » est significatif, plus en hébreu qu'en français : il y a causalité : puisque je suis saint, moi, votre Dieu, alors il vous sera donné d'être saints. De la sainteté de Dieu.

Ceci ne peut s'expliquer que par le reste de l’Écriture : est saint celui que Dieu sanctifie. C'est-à-dire tout autre chose que le contact, etc. S'il s'agit du « contact », précisément la Bible l'interdit. Personne ne peut entrer dans le saint des saints du tabernacle, sauf une fois par an le grand prêtre. Aucun contact n'est possible ni même imaginable avec celui qui est le Saint... précisément parce qu'il est saint : s'il y avait une relation possible de celui qui est la créature quelconque avec le Saint d'Israël, cela voudrait dire qu'il n'est pas saint ! La sainteté de Dieu, c'est l'impossibilité pour l'homme de trouver le moyen de prendre contact avec lui, de monter à lui, de se trouver face à face avec lui. Aucun moyen : ni la mystique, ni la perfection morale, ni les sacrifices propitiatoires, etc. Dieu est saint, cela veut dire radicalement inaccessible. Ainsi « soyez saints » ne signifie pas : approchez-vous de moi par vos efforts vers la perfection, ou par la contemplation mystique. Précisément le contraire. Tout le mouvement biblique consiste en ce que Dieu s'approche, lui, de nous. Et l'homme ne peut en éprouver que de la crainte, de la frayeur. « Ecarte-toi de moi car je suis un homme aux lèvres impures », dit Ésaïe Es 6,5). Expérience cent fois répétée. Mais ce dont il est sans cesse question, c'est que, lorsque le Dieu saint s'approche d'un homme ou d'un peuple, il le sanctifie. Encore une fois, pas question d'une transmission par contact. S'il s'agit d'une approche de Dieu de cet ordre, le seul résultat est l'anéantissement de la créature ou de la création. Non : Dieu sanctifie, et c'est alors qu’il y a sainteté. Et il ne sanctifie pas par un contact mécanique mais par une décision, une intervention, une parole. Un acte. Dieu intervient expressément pour faire passer de l'état de « non-saint » à l'aventure du « saint », car on est saint uniquement dans la mesure où l'on est sanctifié. Et l'on est sanctifié uniquement par une décision de Dieu. Ainsi, pour la sainteté, nous retrouvons exactement le même processus que pour la liberté. L'homme est libre uniquement dans la mesure où il est affranchi, et il est affranchi par une décision de Dieu. Cela n'est ni dans sa nature ni le résultat de ses efforts, ni l'effet d'une bonne religion ou d'une « libre pensée ». Tout repose sur cette intervention de Dieu. Nous l'avons suffisamment développé. C'est exactement la même situation ici. Dieu, le seul saint, décide que tel va être dorénavant saint. Et les motivations de Dieu sont insondables. Il n'y a pas de cause accessible à notre intelligence.

(…)

Mais tout ceci implique une très forte connotation de pluralité. Il faut, je pense, être très conscient de ce que la sainteté implique la pluralité. C'est-à-dire que ce qui est saint provoque un monde multiple, pluriel ; il n'y a pas seulement, comme dans « le sacré et le profane », une division en deux (ce qui est saint et ce qui ne l'est pas). La sainteté, c'est la possibilité d'un toujours différent, d'une multiplicité, d'une surabondance, d'un commencement autre. Le fait que Dieu est le Saint implique l'impossibilité de clore le monde en tant qu'unité. Dans une certaine mesure, c'est l'implication d'un temps linéaire contre le temps sacré circulaire. Je maintiens cette opposition-là, malgré les critiques qui en ont été faites et qui ne me paraissent pas pertinentes. La création n'est pas un bloc, elle est une pluralité. Elle n'est pas fixée dans un modèle, elle est appelée à devenir, donc à se singulariser, à se particulariser ; ceci se trouve déjà dans la sainteté telle que la Bible nous la présente. Car il y a un rapport étroit, nous l'avons dit, entre sainteté et liberté. Et nous avons ici même une opposition avec le sacré. Toute conception de l'univers fondée sur l'idée de sacré implique une tendance à l'unité. C'est-à-dire que, alors que, dans le monde de la sainteté, ce qui n'est pas saint n'est en rien mauvais, condamné, rejeté, mais a son existence propre, que ce n'est en rien une existence moindre, il en est autrement dans le monde construit à partir du sacré. Dès l'acte de création, il y a séparation, il y a sainteté. Or cette création multiple et diverse, non pas sainte quoique œuvre de Dieu, est déclarée par Dieu « bonne », six fois de suite (Gn1,10.12.18.21.25.31). Mais dans l'univers sacral, ce qui n'est pas sacré, le profane, est mauvais, c'est une déchéance, c'est une dégradation. L'idéal est l'unité à l'intérieur du sacré. La division sacré-profane est une situation de mal, la visée est la réintégration ; c'est l'extension du sacré. Cela n'est pas souvent noté dans les études sur le sacré, mais je crois que cela paraît très clairement dans la pensée grecque sur le sacré, qui dérive très vite vers l'obsession de l'unité, traduite aussi bien dans les mystères que dans la gnose. Et l'on ne dira jamais assez le mal que cette obsession de l'unité a pu faire dans le christianisme. Elle a détruit la spécificité de la pensée juive, dont dérivait directement la révélation chrétienne. Elle a fait perdre totalement la compréhension de la sainteté. Elle a produit peu à peu cette obsession vers l'unité, traduite aussi bien dans la politique (Nation, État, etc.) que dans la philosophie (recherche d'une pensée totale explicative, etc.). Je pense que nous atteignons ici une rupture radicale du saint et du sacré, qui entraîne d'innombrables conséquences éthiques.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article