ETRE plus que FAIRE. Un service pour accomplir notre humanité avec les pauvres, non des choses à faire par générosité pour eux.

Publié le par Michel Durand

Liturgie et diaconie

«J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger» (Mt 25, 35-42).

 

 Une méditation de Robert Peloux

Suite d'une lecture méditée que j'aimerais bien vivre avec tous les fidèles de Saint-Polycarpe des pentes de la croix rousse... Voir l'Evangile et l'homélie de dimanche dernier, 28 avril.


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Le tableau de Saint-Fons

 

Tout au long de la Bible revient la question de la faim éprouvée par des milliers d'hommes, qui recherchent ce qui est bon à manger (Gn 2, 9) pour éviter de manger ce qui conduit à la mort (Gn 2, 17). Dans l'expérience quotidienne nous savons que c'est à la sueur de notre front que nous mangeons notre pain (Gn 3, 19) et que nous aspirons à manger pour vivre toujours (Gn 3, 22). Ce souci de la faim qui est la préoccupation des hommes est un souci pour Dieu lui-même ; dans le second récit de la création, la première parole que Dieu adresse à l'homme est : « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin » (Gn 2, 16). Dt 14, 29 : ils mangeront et seront comblés. Et Jésus s'identifiera aux affamés, à ceux qui ne mangent pas et ne sont pas comblés. Ainsi, à la suggestion des douze de renvoyer la foule, Jésus leur répond : « Donnez-leur à manger vous-mêmes » (Lc 9, 13). La faim, dans sa dimension d'épreuve (manque), d'injustice (laissés pour compte) et de solidarité (combat) est le lieu d'une expérience spirituelle forte, expérience forte qui sera traduite dans un mémorial, dans une célébration, Ex 12, 1-14 ou 2 Ch 30, 22. Dans cette expérience de la faim et de la célébration, Jésus se livrera jusqu'au bout pour en faire le sacrement de la vie en Dieu. Il l'annonce en Lc 4, 1-4 et l'accomplira en Lc 22, 14-20. Et Antoine Chevrier, dans le Tableau de Saint Fons, nous invite à devenir du bon pain.

1 - Le pain dans la célébration - Lc 22, 14-20

Lc 22, 14-20, quatre actions caractérisent le récit de l'institution : prendre le pain (offertoire) ; rendre grâce (prière eucharistique) ; le rompre (prière eucharistique) et le donner (communion).

1.1. Prendre le pain : Jésus prit le pain, comme tout rabbi ou chef de famille pour un repas liturgique.

 

1.2. Rendre grâce : rendre grâce pour l'histoire du don de Dieu à l'humanité, une histoire dont ce pain est le témoin, un pain qui maintient en vie et rassemble ceux qui, aujourd'hui, en mangent. Jésus reçoit sa vie du Père comme un don pour l'humanité. Comme le pain, sa vie et son histoire disent la passion du Père pour les hommes. Emerveillé, il rend grâce pour ce Dieu qui est don de vie.

 

1.3. Rompre : par sa foi en ce Dieu qu'il appelle son Père, Jésus ne craint pas de donner et de se donner, de risquer sa vie, de la risquer en la partageant, en la rompant pour la donner sans retour, puisque son Père ne peut que donner la vie. Jésus se rompt, se brise pour ses frères.

 

1.4. Donner : 1 Co, 10, 17 : « Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps ; car tous nous participons à cet unique pain. » Dans la communion à l'unique pain donné les chrétiens sont rassemblés en un seul corps.

 

Dans ce geste de prendre, rendre grâce, rompre et donner, Jésus se révèle pleinement fils puisqu'il reçoit sa vie du Père et se révèle pleinement frère en se donnant pour l'humanité. Au moment de la Cène et à chaque eucharistie il révèle son être diaconal : « Prenez, c'est pour vous ». Et nous communions à ce type d'existence qui est celle du Christ, qui se casse, qui se fend pour nous et qui reste dans ce mémorial un appel à devenir la nôtre.

L'existence chrétienne, structurée autour de l'Eucharistie, fait devenir les communautés croyantes pain rompu pour la vie du monde. Cette existence filiale et fraternelle est possible car elle ne relève pas de nos propres forces ou de notre propre volonté, mais elle nous est donnée, elle relève d'un don à accueillir. La diaconie de l'Eglise s'enracine dans cet appel à vivre en fils et en frères à la suite du Christ. Elle devient possible car nous la recevons comme un don que nous célébrons dans l'Eucharistie. L'Eucharistie où nous célébrons l'être filial et fraternel du Christ qui s'est donné à son Eglise, qui s'est livré aux siens, qui s'est rompu pour que le monde ait la vie et la vie en plénitude (Jn 10). Le Christ s'est offert à son peuple pour qu'il devienne sa présence diaconale dans l'histoire et les cultures. Le schéma de notre histoire se dessine : prendre notre vie en main, y reconnaître la présence du « pour nous » de Dieu, l'en remercier, oser se fendre pour que tout homme vive et inviter la multitude à la communion.

2 - Diakonos (Lc 22, 14-20) et doulos (Jn 13, 1-20)

Lc 22, 27 : Jésus est présenté comme celui qui sert, diakonos, au moment du dernier repas. Mais le terme diakonos est large et peut s'entendre aussi comme un chargé de mission par son supérieur hiérarchique et donc lui conférer un certain pouvoir, un certain prestige.

Jn 13, 1-20 : Jésus est présenté comme celui qui estdoulos, au lavement des pieds (verset 16). Doulos, au sens d'esclave avec une insistance sur la dépendance. Ph 2, le Christ s'est identifié au doulos avec renvoi au 40 chant, Is 52-53 - Jn 13, 16 : les disciples savent que le serviteur n'est pas au-dessus de son maître et sont appelés à ne pas craindre de prendre le rang d'esclave et d'envisager un échange de place, de devenir eux-mêmes doulos.

Mc 10, 43-44 : Marc opère la jonction des deux mots :« celui qui voudra devenir grand parmi nous sera votre serviteur (diakonos), et celui qui voudra être le premier parmi vous, sera l'esclave (doulos) de tous. »

La diaconie à la suite du Christ ne s'établit pas n'importe comment : une mission qui vient de Dieu, qui, à la suite du Christ envoie dans le dépouillement en vue d'un travail de mise en relation et de communion des humbles et de toute l'humanité.

La diaconie du Christ donne consistance à l'alliance, ce qui lui donne un visage, ce qui fait qu'elle prend corps. Sinon la diaconie est uniquement une attitude éthique alors qu'elle exprime le dessein de Dieu de renouer avec l'humanité, dessein qui passe par le soin qu'on prend de toutes les fragilités mais qui ne peut se réduire à cela.

Dans la liturgie tout est dit. Elle s'effectue dans des temps et des lieux spécifiques dans lequel le don de Dieu s'explicite tout entier et dans toute sa force. Tout est dit et le reste de la vie de l'Eglise représente le déploiement de ce qui a été exprimé en paroles et gestes. Mais la liturgie comporte une tentation : comme lors de la transfiguration (Mt 17, 1-9), les apôtres restent collés à l'irruption de l'accomplissement de la promesse. Alors Jésus s'approche pour sonner le signal du retour dans la plaine.

3 - Le Tableau de Saint Fons, « Donner la vie » - « Devenir du bon pain »

Antoine Chevrier, Lettre 56 à l'abbé Gourdon :

« Le sujet de mes réflexions continuelles est celle-ci "Sacerdos alter Christus" que nous devons reproduire dans toute notre vie celle de Jésus Christ, notre Modèle, être pauvre comme lui dans la crèche, être crucifié comme lui sur la croix pour le salut des pécheurs et être mangé comme lui dans le sacrement de l'Eucharistie ; le prêtre est comme Jésus-Christ un homme dépouillé, un homme crucifié, un homme mangé, mais pour être mangé par les fidèles, il faut être un bon pain bien cuit par la mort à soi-même. Bien cuit dans la pauvreté, dans la souffrance et dans la mort comme le Sauveur notre modèle, et alors tout en nous sert de nourriture aux fidèles, nos paroles, nos exemples et nous nous consumons comme une mère se consume pour nourrir ses petits enfants... »

Lettre 121 à Claude Farissier :

«... rappelez-vous bien qu'il faut que vous représentiez la Crèche, le Calvaire et le Tabernacle, que ces trois signes doivent être comme les stigmates qu'il faudra porter continuellement sur vous ; les derniers sur la terre, les serviteurs de tous, les esclaves des autres par la charité, les derniers de tous par l'humilité. Que c'est beau, mais que c'est difficile. Il n'y a que le St Esprit qui puisse nous le faire comprendre. Puissiez-vous le recevoir avec abondance; vous aurez tout si vous le recevez dans votre ordination... ». Seul l'Esprit Saint peut nous faire comprendre cette démarche.

Lettre 467 à une laïque :

 «... dans le Tabernacle, vous apprendrez à connaître la grande charité de Notre-Seigneur qui nous donne son corps, son âme, sa divinité et vous apprendrez à aimer vos frères et à vous sacrifier pour eux comme Jésus-Christ. »

L'Eucharistie est le lieu de la dignité retrouvée. Les pauvres sont assis à la table ouverte à tous. Quand un pauvre partage sa vie, quand nous partageons la vie des pauvres, l'eucharistie est commencée. Jésus-Christ est déjà là. Il se donne en partage. Quand des chrétiens s'ouvrent aux pauvres, l'assemblée eucharistique s'élargit. Quand des pauvres expriment leur désir de vivre l'eucharistie traverse leur vie bien avant qu'elle ne soit commencée et bien après qu'elle soit célébrée. Le tabernacle est le lieu du partage, de la contemplation, de la célébration de la vie. Antoine Chevrier pensait que faire du bien aux petits était une source de grâce. Pour lui, faire du bien, va des soins, de l'instruction, de l'amélioration de la vie à l'évangélisation. Et l'évangélisation va de l'annonce de l'Evangile à la reconnaissance que les pauvres participent déjà à la vie même de Dieu.

« Le tabernacle. La décision de suivre Jésus-Christ de plus près, avec le désir d'éveiller et de soutenir la foi des pauvres, nous conduit à consentir à donner notre propre vie en nourriture. Nous sommes ici conviés par le Seigneur lui-même à ETRE plus qu'à FAIRE. Le Christ se donne au cœur du ministère ». Diaconie, à la suite du Christ, un service pour accomplir notre humanité avec les pauvres, non des choses à faire par générosité pour eux.


Publié dans évangile

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