Face aux dommages de l’individualisme, la gentillesse est un antidote contre les pathologies de nos sociétés : un antidote contre la cruauté

Publié le par Michel Durand

Face aux dommages de l’individualisme, la gentillesse est un antidote contre les pathologies de nos sociétés : un antidote contre la cruauté

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Vraiment l'homélie de François du 31 décembre 2022 me marque beaucoup. Je l’ai écouté en directe. Elle fut prononcée à l’occasion de l’office des vêpres dans la basilique Saint-Pierre. Que dire aux chrétiens pour qu’ils soient, pour que nous devenions des disciples missionnaires prophètes de modes de vie signifiant, montrant les chemins à prendre ?

Parler avec un sourire permanent. Vivre sans cesse de gentillesse.

Je reconnais que ce n’est pas évident, facile à mettre en œuvre. Et pourtant telle est l’arme nécessaire pour dialoguer avec les gens tels qu’ils sont, aussi râleurs et en colère que nous pouvons l’être.

Nécessaire conversion.

 

PREMIÈRES VÊPRES DE LA SOLENNITÉ DE MARIE SS.MA MÈRE DE DIEU ET TE DEUM D’ACTION DE GRÂCE POUR L’ANNÉE ÉCOULÉE

HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS (Traduction par mes soins).

 

 

Basilique Saint-Pierre samedi 31 décembre 2022.

 

«Né d’une femme» (Ga 4,4).

Quand, dans la plénitude du temps, Dieu s’est fait homme, il n’est pas venu dans le monde en tombant du haut des cieux ; il est né de Marie. Il n’est pas né dans une femme mais d’une femme. C’est essentiellement différent : cela veut dire que Dieu a voulu prendre la chair d’elle. Il ne l’a pas utilisée, mais il a demandé son "oui", son consentement. Et avec elle a commencé le lent chemin de la gestation d’une humanité libérée du péché et pleine de grâce et de vérité, pleine d’amour et de fidélité. Une humanité belle, bonne et vraie, à l’image et à la ressemblance de Dieu, et pourtant tissée avec notre chair offerte par Marie ; jamais sans elle ; toujours avec son consentement ; dans la liberté, dans la gratuité, dans le respect, dans l’amour.

Et c’est le chemin qu’a choisi Dieu pour entrer dans le monde, pour entrer dans l’histoire, c’est sa façon. Et cette manière est essentielle, aussi essentielle que le fait même d’être venu. La maternité divine de Marie - maternité virginale, virginité féconde - est la voie qui révèle l’extrême respect de Dieu pour notre liberté. Lui qui nous a créés sans nous ne veut pas nous sauver sans nous (cf. Augustin, Sermo CLXIX, 13).

Sa façon de venir nous sauver est la voie sur laquelle elle nous invite aussi à le suivre, pour continuer avec Lui à tisser l’humanité nouvelle, libre, réconciliée. C’est le mot : l’humanité réconciliée. C’est un style, une manière de se rapporter à nous d’où dérivent les multiples vertus humaines d’une coexistence bonne et digne. Une de ces vertus est la gentillesse, comme style de vie qui favorise la fraternité et l’amitié sociale (cf. Enc. Tous Frères, 222-224).

(…)

La gentillesse est un facteur important de la culture du dialogue, et le dialogue est indispensable pour vivre en paix, pour vivre en frères, qui ne s’entendent pas toujours - c’est normal - mais qui cependant se parlent, s’écoutent et cherchent à se comprendre et à se rencontrer. Pensons seulement à « ce que serait le monde sans le dialogue patient de tant de personnes généreuses qui ont gardé unies familles et communautés. Le dialogue persévérant et courageux ne fait pas la une des journaux comme les affrontements et les conflits, et pourtant il aide discrètement le monde à vivre mieux » (ibid., 198). Eh bien, la gentillesse fait partie du dialogue. Ce n’est pas seulement une question de "bienséance"; ce n’est pas une question de "label", de formes galantes... Non, ce n’est pas ce que nous voulons dire par gentillesse. Il s’agit au contraire d’une vertu à récupérer et à exercer chaque jour, pour aller à contre-courant et humaniser nos sociétés.

Les dommages de l’individualisme consumériste sont sous les yeux de tous. Et le dommage le plus grave est que les autres, les gens qui nous entourent, sont perçus comme des obstacles à notre tranquillité, à notre confort. Les autres nous "dérangent", nous perturbent, nous privent de temps et de ressources pour faire ce que nous aimons. La société individualiste et consumériste tend à être agressive, car les autres sont des concurrents avec lesquels rivaliser (voir ibid., 222). Pourtant, au sein même de nos sociétés, et même dans les situations les plus difficiles, il y a des gens qui démontrent qu’il est « encore possible de choisir la gentillesse » et ainsi, avec leur style de vie, « ils deviennent des étoiles dans l’obscurité » (ibid.).

Saint Paul, dans la même Lettre aux Galates dont est tirée la Lecture de cette liturgie, parle des fruits de l’Esprit Saint, et parmi ceux-ci en mentionne un avec la parole grecque chrestotes (gentillesse, bienveillance) (cf 5, 22). Voilà ce que nous pouvons comprendre par "gentillesse" : une attitude bienveillante, qui soutient et réconforte les autres en évitant toute dureté et dureté. Une façon de traiter le prochain en veillant à ne pas blesser par les paroles ou par les gestes ; en cherchant à alléger les poids d’autrui, à encourager, à réconforter, à consoler; sans jamais humilier, mortifier ou mépriser (cf. Tous Frères, 223).

La gentillesse est un antidote contre certaines pathologies de nos sociétés : un antidote contre la cruauté, qui peut malheureusement s’insinuer comme un poison dans le cœur et intoxiquer les relations ; un antidote contre l’anxiété et la frénésie distraite qui nous font nous concentrer sur nous-mêmes et nous ferment aux autres (cf ibid., 224). Ces "maladies" de notre vie quotidienne nous rendent agressifs, nous rendent incapables de demander "permettez", ou "excusez", ou simplement de dire "merci". Les trois mots si humains de la coexistence : pardon, excusez, merci. Avec ces trois mots, on avance dans la paix, dans l’amitié humaine. Ce sont les mots de la gentillesse : pardon, merci. Cela nous fera du bien de penser si nous les utilisons souvent dans notre vie : permission, pardon, merci. Et donc, quand dans la rue, ou dans un magasin, ou dans un bureau, nous rencontrons une personne gentille, nous sommes étonnés, cela nous semble un petit miracle, car malheureusement, la gentillesse n’est plus très commune. Mais, grâce à Dieu, il y a encore des gens gentils, qui savent mettre de côté leurs préoccupations pour prêter attention aux autres, pour donner un sourire, une parole d’encouragement, pour écouter quelqu’un qui a besoin de se confier et de se défouler (cf. Ibid).

Chers frères et sœurs, je pense que récupérer la gentillesse comme vertu personnelle et civique peut aider à améliorer la vie dans les familles, que, si elle devient un style de vie, elle peut créer une coexistence saine, elle peut humaniser les rapports sociaux en dissolvant l’agressivité et l’indifférence (cf ibid.).

Regardons l’icône de la Vierge Marie. Aujourd’hui et demain, ici, dans la basilique Saint-Pierre, nous pouvons la vénérer également à l’effigie de la Vierge du Carmel d’Avigliano, près de Potenza. Ne prenons pas pour acquis le mystère de la maternité divine ! Laissons-nous émerveiller par le choix de Dieu, qui aurait pu apparaître dans le monde de mille façons en montrant sa puissance, et au lieu de cela, il a voulu être conçu en toute liberté dans le sein de Marie, il a voulu se former pendant neuf mois comme chaque enfant, et enfin naître d’elle, naître d’une femme. Ne passons pas rapidement, arrêtons-nous à contempler et à méditer, car il y a ici un trait essentiel du mystère du salut. Et nous essayons d’apprendre la "méthode" de Dieu, son respect infini, pour ainsi dire sa "gentillesse", parce que dans la maternité divine de la Vierge, il y a le chemin vers un monde plus humain.

 

 

 

 

Fratelli tutti

Retrouver la bienveillance

222. L’individualisme consumériste provoque beaucoup de violations. Les autres sont considérés comme de vrais obstacles à une douce tranquillité égoïste. On finit alors par les traiter comme des entraves et l’agressivité grandit. Cela s’accentue et atteint le paroxysme lors des crises, des catastrophes, dans les moments difficiles où l’esprit du “sauve qui peut” apparaît en pleine lumière. Il est cependant possible de choisir de cultiver la bienveillance. Certaines personnes le font et deviennent des étoiles dans l’obscurité.

223. Saint Paul désignait un fruit de l’Esprit Saint par le terme grec jrestótes (Ga 5, 22) exprimant un état d’âme qui n’est pas âpre, rude, dur, mais bienveillant, suave, qui soutient et réconforte. La personne dotée de cette qualité aide les autres pour que leurs vies soient plus supportables, surtout quand elles ploient sous le poids des problèmes, des urgences et des angoisses. C’est une manière de traiter les autres qui se manifeste sous diverses formes telles que : la bienveillance dans le comportement, l’attention pour ne pas blesser par des paroles ou des gestes, l’effort d’alléger le poids aux autres. Cela implique qu’on dise « des mots d’encouragements qui réconfortent, qui fortifient, qui consolent qui stimulent », au lieu de « paroles qui humilient, qui attristent, qui irritent, qui dénigrent ».[208]

224. La bienveillance est une libération de la cruauté qui caractérise parfois les relations humaines, de l’anxiété qui nous empêche de penser aux autres, de l’empressement distrait qui ignore que les autres aussi ont le droit d’être heureux. Aujourd’hui, on n’a ni l’habitude ni assez de temps et d’énergies pour s’arrêter afin de bien traiter les autres, de dire “s’il te plait”, “pardon”, “merci”. Mais de temps en temps le miracle d’une personne aimable apparaît, qui laisse de côté ses anxiétés et ses urgences pour prêter attention, pour offrir un sourire, pour dire une parole qui stimule, pour rendre possible un espace d’écoute au milieu de tant d’indifférence. Cet effort, vécu chaque jour, est capable de créer une cohabitation saine qui l’emporte sur les incompréhensions et qui prévient les conflits. Cultiver la bienveillance n’est pas un détail mineur ni une attitude superficielle ou bourgeoise. Puisqu’elle suppose valorisation et respect, elle transfigure profondément le mode de vie, les relations sociales et la façon de débattre et de confronter les idées, lorsqu’elle devient culture dans une société. Elle facilite la recherche du consensus et ouvre des chemins là où l’exaspération détruit tout pont.